L’Asie Mineure dans l’Antiquité. Échanges, populations et territoires. Regards actuels sur une péninsule. Actes du colloque international de Tours, 21-22 octobre 2005. – Sous la direction de H. Bru, Fr. Kirbihler et S. Lebreton. – Rennes : Presses Universitaires, 2009. – 483 p. : bibliogr., index, ill. – (Histoire, ISSN : 1255.2364). – ISBN : 978.2.7535.0776.0.

Le livre reprend les présentations issues du colloque international de Tours en 2005. Quatre thématiques y furent abordées :
1- Penser et décrire l’Asie Mineure. Les représentations des territoires et des communautés anatoliennes.
2- Gérer, contrôler et s’approprier un territoire : l’Asie Mineure à l’échelle régionale.
3- Territoires, populations et échanges à l’échelle de l’espace civique.
4- Les identités culturelles, entre hellénisme et particularismes.
Une liste des abréviations et trois indices géographiques sont fournis à la fin du volume. La synthèse des interventions revenait à P. Debord.
Le premier thème est abordé par trois auteurs.
St. Lebreton s’interroge sur la manière que les Anciens avaient de se représenter l’Asie Mineure entre le Ve siècle a.C. et le IVe p.C., à partir de l’étude d’une inscription funéraire d’un vétéran. Celle-ci énonce les espaces qu’il a fréquentés durant sa carrière, et l’influence d’Homère se fait encore sentir au travers de cet itinéraire fictif. Dans la littérature ancienne, l’Halys apparaît comme une frontière naturelle séparant la Haute de la Basse Asie à partir des côtes occidentales de l’Asie Mineure ; la notion d’isthme complétant cette vision. Il faut attendre la deuxième moitié du Ier siècle p.C. pour apercevoir que les présentations de l’intérieur de la péninsule s’appuient aussi sur les provinces d’Asie et de Cappadoce. L’Asie Mineure comme espace transitoire est une vision qui date plutôt de l’Antiquité tardive. A. Heller aborde la question des identités collectives en Asie Mineure à travers l’exemple d’un texte de Sidyma et de l’inscription généalogique des Licinnii d’Oinoanda. La proclamation d’une appartenance au monde grec est bien connue. Parfois, les origines anatoliennes d’une cité sont aussi mises en avant. Si la romanisation est aussi un moyen de construire sa propre identité, la place des espaces locaux, régionaux, provinciaux et du monde gréco-romain ne doit pas être oubliée. A. Dan s’intéresse à Sinope devenue la capitale de l’espace pontique sous le règne de Mithridate VI Eupator. Il semble clair que dès le Ve siècle a.C., la cité est déjà un repère géographique local, régional et oecuménique. Que ce soit chez Xénophon, le Pseudo-Scylax, ou chez Polybe et Strabon plus tard, Sinope garde rapidement une place importante dans l’histoire du monde pontique et de la Paphlagonie.
La deuxième thématique est abordée par six auteurs.
H.-L. Fernoux se demande si les cités ont abandonné leur autorité en matière de délimitation et de gestion des territoires et de leurs confins territoriaux à l’empereur du Ier au IIIe siècle p.C. Les documents indiquent que les représentants romains fixaient de manière autoritaire les limites entre les cités, ou entre celles-ci et les villages. De l’époque hellénistique au Haut‑Empire, les cités continuent de gérer de manière identique, mais avec des innovations impériales indiscutables, la gestion des frontières civiques et la procédure en matière criminelle. Problème de frontières aussipour S. Biagi à travers l’étude de huit milliaires gravés de Bithynie datés du IIIe siècle p.C. L’expression ad fines ne doit pas être interprétée comme le nom d’une station routière mais comme « les limites du territoire ». C’est à travers l’emploi de milliaires dédicaces que l’on aperçoit l’intervention des cités dans la gestion de leurs frontières. Ceux étudiés appartiennent à un ensemble de milliaires de la voie pontique, émis par les bureaux du gouverneur, dans le but d’évoquer les limites de la province. S. Kilndjian rappelle l’importance d’étudier les points de passage des légions sur le Moyen-Euphrate en direction de l’Arménie aux Ier-IIe siècles p.C. Les ponts marquent la ligne de démarcation entre les deux aires d’influences romaine et parthe. Mais l’Euphrate ne fut pas une frontière ethnique ou culturelle. Ce dispositif s’intégra à un système de frontières large et complexe dès Claude ou Néron, prenant une tournure plus concrète avec Trajan lors de la campagne arménienne et la guerre parthique. O. Casabonne réfléchit sur le Taurus cilicien, des Hittites aux Romains. Le Taurus, bien qu’apparaissant comme une barrière, offre de nombreux passages, comme les Portes ciliciennes. Pourtant au second millénaire, cet axe n’était pas la principale voie pour les Hittites. C’est davantage en Cataonie septentrionale (l’Antitaurus) que les routes étaient les plus nombreuses. Le Taurus n’est pas une frontière, en tout cas, sur le plan géopolitique. C. Doni étudie la place des Pisidiens en Anatolie avant le passage d’Alexandre. Xénophon est le premier à les évoquer en les décrivant comme des brigands et des pirates, mais vivant, pour une partie d’entre eux, dans des villes prospères. Strabon et Arrien insistent sur le deuxième aspect pour Termessos, Selge et Sagalassos. Il faut rejeter l’image de Barbares et reconnaître un bon niveau de civilisation et d’organisation politique acquis avant l’époque hellénistique. E. Raimond aborde le problème de la délimitation spatiale de la Lycie. Que ce soit sur le plan politique, culturel ou architectural, aucun de ces ensembles ne permet de donner une image claire et objective pour les époques antérieures à la période hellénistique. Les mythes de peuplement apportent des données complémentaires mais le brassage ethnique rend difficile « l’établissement d’une géographie sûre de la Lycie ». Le pays lycien est bien au carrefour de plusieurs civilisations au IIe millénaire a.C.
La troisième problématique renvoie aux Territoires, populations et échanges à l’échelle de l’espace civique.
H. Vanhaverbeke et M. Waelkens évoquent la genèse du territoire de Sagalassos en Pisidie. Dès 1993, une fouille belge s’y installe avec des prospections archéologiques et céramologiques sur le territoire. Comment la cité a-t-elle pu arriver à contrôler un espace d’environ 1 200 km2 et devenir ainsi un centre régional ? Il semble que la pratique du conflit a été le moteur principal de la constitution du territoire. En y associant d’autres concepts théoriques, les vestiges archéologiques, les éléments topographiques et les sources littéraires, il est alors possible de définir l’émergence et le développement du territoire de Sagalassos. Pour H. Bru, l’objectif est de déterminer l’origine géographique des premiers colons romains d’Antioche de Pisidie : la Bétique plutôt que le Nord et le Centre de la péninsule italienne, lors de levées effectuées en 49 a.C. Auguste aurait donc fait le choix de les installer à Antioche afin, notamment, de marquer la présence romaine dans cette région et de contrôler la route reliant Apamée de Phrygie à la Pamphylie ainsi que plus au Nord en direction d’Antioche. A. Porcher reste en Pisidie pour y étudier le territoire de Termessos à l’époque impériale. La chôra était presque exclusivement montagneuse et s’engageait profondément vers le centre de la Lycie. Les textes épigraphiques mentionnent des villages d’en haut (pour l’exploitation du bois) et d’en bas (pour les cultures). La présence d’ouvrages de défense indique que la campagne et la voie menant à Termessos dans ce secteur étaient protégées aux époques hellénistique et romaine. Fr. Kirbihler propose d’évaluer le territoire civique et sa population entre le Ve siècle a.C. et le IIIe siècle p.C. Les listes du tribut athénien aident au calcul de la taille de la chôra et de celle de la ville ainsi que les frappes monétaires et le programme architectural. À l’époque romaine, la prospérité devient de plus en plus éclatante tandis que la superficie de la ville et du territoire augmente. La population s’est donc aussi accrue. Peu avant la fin du IIIe siècle, une crise démographique est attestée. Fr. Prêteux se concentre sur Parion et son territoire à l’époque hellénistique et sa place en Propontide. Peu de sources évoquent ses richesses. Des monnaies de bronze du IIe siècle a.C. portent des légendes renvoyant à deux sanctuaires extra urbains, indiquant l’intérêt civique pour une chôra parsemée de forts. Plus surprenante est leur attirance pour les puissances barbares de l’intérieur de la Chersonèse de Thrace, comme le prouve la présence de monnaies civiques dans les trésors de cette région. Celles-ci disparaissent de cet espace avec l’arrivée des Galates. Cl. Barat s’intéresse, elle aussi après Anca Dan, à Sinope et à ses relations avec la péninsule anatolienne. Les sources sont peu explicites quant aux liens de la cité avec les grands axes de communication de l’intérieur de l’Anatolie. L’étude des trésors monétaires reste un des meilleurs moyens de percevoir l’importance de Sinope au cours du temps. L’existence de liens politiques et commerciaux entre elle et les autres cités peut se démontrer grâce aux textes épigraphiques.
La dernière partie du livre aborde les Identités culturelles, entre hellénisme et particularisme. Quatre auteurs nous font partager leurs connaissances sur ce thème :
R. Lebrun montre que l’onomastique, l’histoire, les situations linguistique et religieuse des cités lyciennes offrent de nouvelles données sur ces populations du pays Lukka que l’on arrive à suivre jusqu’à la conquête d’Alexandre et l’hellénisation de la région, période au cours de laquelle les caractères lyciens se font plus discrets sans pour autant disparaître. L’hellénisation, durant les temps de la domination romaine et de la christianisation de la région, réussit alors à tout effacer. G. Labarre s’arrête sur le culte de Men. Les sources épigraphiques et parfois littéraires apportent les premières données sur ce culte, alors que la fouille dans le sanctuaire d’Antioche de Pisidie est peu prolixe. L’essentiel des données concerne surtout les IIe et IIIe siècles p.C. Les hypothèses les plus fréquentes sur l’origine de ce culte sont au nombre de quatre. Le silence des sources jusqu’au contact avec les Grecs, le succès de ce culte en Phrygie notamment, son succès et sa diversité régionale à l’époque impériale sont démontrés. J.‑Chr. Couvenhes reprend le passage 7.4-6 de Plutarque, Vie de Lucullus décrivant l’armée de Mithridate VI Eupator, pour dégager de la construction rhétorique la réalité historique des composantes de l’armée qui sont, selon Plutarque, essentiellement barbares et détenant des armes luxueuses. La deuxième question touche à la nature hellénistique de l’armée mithridatique et à la place des Grecs dans ses rangs ; la dernière à l’adoption supposée des tactiques romaines par les troupes d’Eupator. Plutarque a exagéré les changements qu’il attribue au roi mais qui peuvent se constater à travers les récits d’autres auteurs. Pour St. Mitchell, le facteur décisif pour la répartition de la culture de l’olive en Asie Mineure n’était pas le climat mais les traditions du pays et de ses habitants. Il faut donc nuancer les résultats des méthodes de comparaisons entre l’époque des cités grecques et celle des Ottomans que L. Robert avait développées : ces derniers avaient abandonné l’oléiculture. Les recherches bioarchéologiques et palynologiques à Sagalassos démontrent la présence de l’olivier à plus de 1000 m d’altitude, depuis la fondation de la cité au IVe siècle a.C. jusqu’à son abandon au VIIe siècle p.C.
Ce livre a donc pour intérêt de proposer un regard nouveau sur des espaces régionaux sur lesquels les historiens ne se sont pas suffisamment penchés.

Frédéric Maffre