L’écriture dans la maison romaine. – M. Corbier, J.-P. Guilhembet dir. – Paris : De Boccard, 2011. – 426 p : bibliogr., ill. – (De l’Archéologie à l’Histoire, ISSN : 1157.3872 ). – ISBN : 978.2.7018.0314.2.

L’écriture dans la maison romaine a été la thématique d’un colloque international, qui s’est intéressé aux différents aspects de l’epigraphic habit des Anciens tel qu’il peut être saisi dans la sphère domestique[1]. Le sujet de réflexion porte autant sur la coutume graphique que sur les aspects pratiques du processus d’écriture. Le résultat pérenne de cette conférence se présente sous la forme d’un ouvrage collectif comprenant dix-neuf chapitres, répartis sur quatre entités thématiques. Les contributions sont rédigées majoritairement en français et un tiers en langue étrangère (italien : chap. 2, 8, 17 et anglais : chap. 3, 5, 19).

Dans son introduction (p. 7-46), Mireille Corbier définit l’objet du présent ouvrage, qui constitue un contre-point aux études portant sur l’écriture dans l’espace public. En réunissant des thématiques d’un cadre chronologique et géographique assez large, ce livre rassemble différents aspects de l’écriture domestique. Une grande importance est accordée au rapport entre les images et les textes, les derniers étant mis au centre de l’étude. Il est rappelé qu’il y a différents niveaux de communication, selon la position de l’inscription à l’intérieur ou à l’extérieur de la maison, le problème du public visé se posant encore de manière différente pour les objets mobiles inscrits.

La première partie de cet ouvrage, intitulée « Diversité des maisons, diversité des écrits », s’ouvre par une contribution de Jean-Pierre Guilhembet (« Le rôle de l’écrit dans l’identification des propriétaires des domus de la ville de Rome », p. 49-74) qui se tourne vers les « maisons à écritures » de l’Vrbs. L’auteur s’intéresse aux différentes catégories d’inscriptions qui permettent de connaître son propriétaire, avant de soulever l’hétérogénéité des réseaux sociaux qui y figurent. En dernier lieu sont avancées des réflexions méthodologiques par rapport à l’écriture domestique. L’objet d’étude de Fabrizio Pesando (chap. 2 : « Quadratariorum notae Pompeianae. Sigle di cantiere e marche di cava nelle domus vesuviane », p. 75-98) sont la signalétique de chantier et les marques de carrière des villes vésuviennes. Ces marques peuvent être observées essentiellement sur le bord des trottoirs, sur les murs, mais aussi à l’intérieur des maisons et on leur reconnaît un rôle dans l’organisation du chantier. Grâce à un exemple provenant d’Herculanum, l’auteur propose de nombreuses explications relatives à ce type d’inscriptions. Au troisième chapitre (« The Elogia of the Volusii Saturnini at Lucus Feroniae, and the Education of Their Domestic Service », p. 99-111), Mary T. Boatwright analyse les éloges de la famille des Volusii Saturnini, trouvés dans leur villa suburbaine à Lucus Feroniae. Si ces textes ont déjà fait couler beaucoup d’encre, cet article compte jeter de la lumière sur un groupe de personnes resté jusqu’ici en marge, à savoir les esclaves, affranchis et autres domestiques. Par des arguments archéologiques, l’auteur admet que la pièce où ont été trouvées les deux inscriptions servait pour le culte domestique et par conséquent à l’éducation des domestiques. Le chapitre 4 (p. 113-135), intitulé « Écrits associés aux divinités dans la maison » et composé par Isabelle Fauduet, se concentre sur les inscriptions en honneur d’une divinité et provenant de l’habitat urbain. L’auteur s’intéresse particulièrement aux emplacements des laraires dans la maison, ainsi qu’aux supports des inscriptions. Une analyse des motivations des dédicants et de la composition sociale de ces derniers complètent cette étude. Dans sa contribution (chap. 5 : « Protective Spells in Roman Britain », p. 137-144), Roger S. O. Tomlin présente les bagues, gemmes et amulettes avec des invocations magiques, trouvées sur l’île britannique, mais provenant d’autres contrées. Il s’agit de textes très hétérogènes, aussi bien au vu de leur contenu que des langues qui y sont employées : les textes souvent énigmatiques sont écrits en grec, latin, égyptien et hébreu et on peut douter que les gens qui possédaient ces bijoux aient compris la signification de ces invocations magiques. La première partie de cette publication se termine avec le chapitre 6 (« Sphère ‘magique’ d’Athènes (IG II2 2787 = EM 2206) », p. 145-163), rédigé par Simone Follet. La contribution porte sur un objet insolite, à savoir une sphère en marbre, couverte de reliefs, figures gravées et d’inscriptions provenant du théâtre de Dionysos à Athènes. Par des arguments paléographiques et iconographiques, l’auteur arrive à dater cet objet aux II-IIIe s. ap. J.-C. En tenant compte des représentations sur ce globe et en attendant une étude plus détaillée de cette sphère extraordinaire, l’auteur suggère qu’il s’agit d’un objet appartenant à la théologie solaire.

Une contribution de Christophe Badel et de Patrick Le Roux (chap. 7 : « Tessères et tabulae dans l’espace domestique », p. 167-188) introduit la deuxième partie de cette publication, intitulée « La maison, lieu de mémoire ». Les auteurs présentent d’abord leur objet d’étude, les tessères d’hospitalité et tables de patronat, qui dans la recherche ont donné lieu à de nombreuses ambigüités. Elles existent en grand nombre et ce déjà depuis l’époque républicaine, surtout dans la Péninsule ibérique et en Italie. Les auteurs insistent sur le fait qu’il faut bien distinguer les deux sortes de textes avant de présenter le lien entre ces documents et la maison romaine. Dans sa contribution « Gli archivi privati di tabulae ceratae e di papiri documentari a Pompei ed Ercolano : case, ambienti e modalità di conservazione » (chap. 8, p. 189-209), Giuseppe Camodeca se tourne vers les archives privées conservées des villes vésuviennes en reconstituant les modalités de découverte des tablettes en cire et des papyrus en question. L’auteur insiste d’abord sur les différents genres de tablettes cirées, avant de faire le tour de quatre archives pompéiennes et de huit archives hérculanéennes, en mettant l’accent sur les différentes conditions de conservation du matériel. Au chapitre 9, Agnès Bérenger s’intéresse aux archives privées dans sa contribution « Rôle et statut des archives conservées dans l’espace domestique : le cas des documents administratifs et juridiques » (p. 211-223). Les documents étudiés, essentiellement papyrologiques, proviennent à l’origine de l’espace domestique, mais ont subi une délocalisation au fil du temps. Elle traite de deux ensembles trouvées dans des grottes situées dans le désert de Judée et rédigées en grec ou en araméen et d’un autre ensemble provenant d’une mine de Transylvanie, constitué de vingt-cinq tablettes de bois enduites de cire. L’auteur insiste sur les points communs qui relient ces trois ensembles avant d’insister sur leur valeur pour les archives publiques. Puis, Mireille Corbier analyse la relation entre portraits et textes et leur rôle pour la mémoire des ancêtres (chap. 10 : « Le portrait et la mémoire familiale et généalogique : des textes aux images et des images aux textes », p. 225-241). En partant d’un passage de Pline l’Ancien, l’auteur distingue cinq pratiques par rapport au culte des ancêtres. Ensuite, elle pose la question du message transporté, insiste sur les lecteurs des inscriptions et propose entre autres des réflexions sur l’onomastique dans le cadre des stemmata.

La troisième partie, intitulée « Texte et image, supports de message », s’ouvre par la contribution de Janine Lancha (chap. 11 : « La culture des élites d’après les inscriptions et/ou les illustrations de scènes littéraires dans les mosaïques tardives d’Hispanie », p. 245-261) qui analyse la pratique littéraire des élites dans la sphère domestique des villas en Espagne. Les inscriptions, en grec en en latin, illustrent aussi bien des scènes épiques – souvent homériques – que théâtrales. Elles se trouvent généralement dans le triclinium, où elles sont visibles aux hôtes de la maison et montrent ainsi le goût cultivé de son propriétaire pour des scènes païennes. Le chapitre suivant (chap. 12, p. 263-278), qui se range dans la thématique de la contribution précédente, est une étude de Joan Gómez Pallarès portant le titre « L’écriture qu’on foule : inscriptions sur mosaïque dans les espaces privés d’Hispania ». L’auteur propose une analyse qui tienne compte, dans la mesure du possible, du micro- et du macro-contexte des inscriptions païennes et chrétiennes intégrées dans des mosaïques. Il fournit des exemples émanant à la fois d’espaces privés non chrétiens et chrétiens. En tenant compte de la localisation des pièces, de leur accessibilité et du public susceptible de lire l’inscription, et en les mettant en relation avec le texte, l’auteur propose une explication de l’inscription et de la mosaïque environnante. Roger Hanoune se consacre aux mosaïques de demeures privées en Afrique (chap. 13 : « Maisons d’Afrique, pavements de mosaïque et inscriptions », p. 279-290) et les textes qui peuvent y figurer. Les mosaïques datent majoritairement de l’époque tardive et les inscriptions peuvent souvent être mises en relation avec des textes chrétiens. Elles peuvent être qualifiées de maximes, parfois philosophiques, qui donnent des indices en vue de la culture de leur propriétaire. L’auteur de la contribution suivante (chap. 14, p. 291-313), intitulée « Plaisir de voir et plaisir de décrire dans l’espace privé à l’époque romaine : l’ekphrasis en question », est Romain Brethes qui, après un tour détaillé des sources littéraires provenant de romans grecs, analyse les effets que l’ekphrasis peut avoir sur leurs contemplateurs helléniques, très susceptibles à ce genre artistique. Ces textes à la fois descriptifs et explicatifs, qui peuvent être attribués au domaine de la rhétorique, sont une énigme ludique. Par l’exemple d’une mosaïque provenant d’une maison d’Antioche avec la représentation de Ninos du roman homonyme, l’auteur explique le jeu qu’il peut y avoir entre le contemplateur lettré et l’objet d’art. Azedine Beschaouch se tourne vers les sodalités de l’Afrique romaine (chap. 15 : « Invide vide. La compétition publique entre les sodalités africo-romaines et son écho dans l’espace domestique », p. 315-328) et montre leur représentation dans le domaine privé. L’utilisation d’une signalétique composée d’un chiffre et d’un emblème auxquels s’ajoute un animal voire un rebus permet de les reconnaître dans les pavements tesselés. Ainsi, il est possible d’identifier des compétitions et des rivalités entre sodalités dans les mosaïques.

La dernière partie de l’ouvrage, portant le titre « Les écrits du quotidien », se subdivise en quatre chapitres, dont le premier (chap. 16 : « Les étiquettes en plomb : des documents de l’écriture au quotidien », p. 331-343) par Regula Frei-Stolba analyse une catégorie d’inscriptions appartenant à l’instrumentum domesticum, à savoir les étiquettes en plomb, souvent attachées à des récipients pour en indiquer le propriétaire et/ou donner des informations sur le contenu. Après une présentation des lieux de découverte et des données techniques de ces étiquettes, l’auteur insiste sur leur apport dans le domaine de l’onomastique romaine, des métiers, ainsi que de la paléographie. Une contribution d’Ivan Di Stefano Manzella (chap. 17 : « Signacula ex aere. Gli antichi timbri romani di bronzo e le loro impronte », p. 345-378), consiste en une introduction générale aux seaux en bronze, champ d’étude assez négligé jusqu’à présent. L’auteur insiste d’abord sur la terminologie latine relative à ces objets et divers aspects techniques. Ces seaux sont attestés vraisemblablement depuis l’époque républicaine jusqu’à l’Antiquité tardive et mentionnent autant des divinités que des personnes réelles. L’étude se termine sur une présentation de la variété des objets timbrés. En vue des lacunes qui restent à combler dans ce domaine, l’auteur ajoute deux annexes qui pourront servir de modèle à de futures études. Au chapitre 18, intitulé « L’écriture sur les objets de la vie quotidienne » (p. 379-400), Magali Cullin-Mingaud et Sylvie Dardaine passent d’abord en revue les différents écrits que l’on peut rencontrer dans la maison romaine (p. ex. sur les murs ou encore sur la vaisselle), puis elles s’intéressent aux objets portant une inscription dès leur création (souvent objets personnalisés voire de luxe), avant de se tourner vers les messages qui y sont transportés. Le dernier chapitre par Andrew Wallace-Hadrill (chap. 19 : « Scratching the surface : a case study of domestic graffiti at Pompeii », p. 401-414) se concentre sur l’insula 9 de la première région de Pompéi en vue de donner des réflexions sur l’utilisation de l’écriture dans une ville romaine. L’auteur ne veut pas débatte les arguments en rapport avec le taux de littéralité, mais plutôt discuter les contextes dans lesquels les gens de l’époque avaient recours à l’écriture. Ainsi, il présente les tituli picti électoraux, les amphores estampillées et les graffiti attestés à l’intérieur des maisons de cet îlot.

En traitant de nombreux aspects de l’écriture domestique, cet ouvrage est d’une grande utilité et représente un vrai outil de travail. Il convient de souligner que presque toutes les contributions sont accompagnées par des illustrations, souvent en couleur. Ce choix doit être acclamé, car surtout pour les tituli picti et scariphati les nuances ne peuvent être distinguées avec précision sur des images en noir et blanc. La décision très utile d’imposer des abréviations communes (liste p. 5-6) à tous les auteurs témoigne de la volonté de créer un volume homogène, objectif qui a été parfaitement atteint.

Isabelle Mossong, École française de Rome

[1] Que cette thématique est toujours un objet de recherche de prédilection, montre l’ouvrage collectif suivant en langue anglaise : R. Benefiel, P. Keagan, Inscriptions in the Private Sphere in the Greco-Roman World, Leiden-Boston 2016. Il s’agit majoritairement des contributions présentées au XIV Congressus Internationalis Epigraphiae Graecae et Latinae à Berlin en 2012.