Lefebvre (L.), Le mythe Néron. La fabrique d’un monstre dans la littérature antique (Ier-Ve s.). – Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, 2017. – 363 p. : bibliogr., index. -(Archaiologia, ISSN : 2103.5458). – ISBN : 978.2.7574.1729.4.

L’ouvrage ici recensé est issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2009 à l’Université de Lille 3. Laurie Lefebvre ne s’est pas lancée dans un travail visant à démêler la part de fable dans l’image qu’a fini par revêtir le dernier des empereurs julio-claudiens ; elle s’attache plutôt à étudier la naissance et le développement de cette légende, de la mort de l’intéressé (68 apr. J.-C.) à saint Augustin, auteur qui marque traditionnellement une borne importante dans la littérature latine antique.

Le premier chapitre balaie d’ailleurs très efficacement les œuvres comprises dans ce laps de temps, en les présentant de façon chronologique. Néron apparaît sous les Flaviens comme un repoussoir, fonction qu’il partagera avec Domitien sous les Antonins ; puis les auteurs chrétiens l’attaqueront sous un nouvel angle, sans que les païens (les abréviateurs tardifs notamment) cessent de le larder de traits assassins. Le chapitre II analyse les variations que connaît la figure de Néron, tantôt personnage tragique, tantôt, et le plus souvent, pitre de comédie ; tantôt fauve cruel, tantôt fantoche efféminé. Ces fluctuations dépendent certes de la stratégie argumentative poursuivie par chaque auteur, mais elles traduisent aussi parfois des exagérations successives altérant le récit original, voire de pures inventions. De tels enrichissements résultent fréquemment d’un phénomène de contamination, c’est‑à‑dire qu’on attribue à Néron des forfaits perpétrés par d’autres (en particulier par Caligula), ou procèdent encore d’un glissement sémantique, une expression trouvée dans une source étant remotivée par le nouvel historien. Malgré tout, la figure de Néron reste fondamentalement stable. Le matricide et l’histrion sont les deux pôles majeurs qui la caractérisent, le contexte historique précis lié à ces deux aspects disparaissant lui-même peu à peu à la faveur d’une schématisation générale : l’empereur singulier incarne dès lors un monstre type. Les chapitres III et IV font succéder à la vision diachronique un examen synchronique en deux volets : Néron comme « anti-princeps » (désintérêt pour la politique extérieure, abandon aux voluptés les plus basses, passion inepte pour la cithare, lâcheté qui en fait l’antithèse du miles et du dux, voire du uir en général ; la domus aurea concentre maints griefs relevant de tous ces domaines), puis comme « anti-père » (l’épuration des élites, les attaques contre les chrétiens sont particulièrement étudiées, ainsi que la perturbation de l’ordre social, naturel et familial). Le chapitre V vise à resituer Néron dans la série de figures antérieures auxquelles il est régulièrement associé ou assimilé, de façon implicite ou explicite, par la récurrence de traits ou d’épisodes spécifiques : citons entre autres Xerxès, Cambyse, les Tarquins, Verrès, Catilina, Caligula, sans oublier des héros de la mythologie tels les matricides Alcméon ou Oreste ; et encore ces personnages sont-ils crédités d’une envergure dont Néron, souvent ridicule, est passablement dépourvu. Le sixième et dernier chapitre tend à présenter Néron non plus comme l’héritier de modèles historiques, poétiques ou rhétoriques, mais comme un nouveau paradigme : « hyperbarbare », il réunirait dans sa personne tous les aspects de la barbarie, aussi bien la sauvagerie des peuplades nordiques que la mollesse de celles du sud. Les traits prêtés à Néron sont par ailleurs si monstrueux qu’ils induisent un estompement des frontières entre genres littéraires : pour dépeindre Néron, l’historia devrait se mêler de comoedia et de tragoedia. Il devient un exemplum pour les orateurs, les philosophes, les polémistes chrétiens, mais également pour les théoriciens politiques qui l’érigent en contre‑modèle.

L’ouvrage contient plusieurs annexes : un tableau comparatif des crimes imputés à Néron chez les différents auteurs anciens exploités au cours de l’étude ; un autre tableau comparatif, consacré cette fois-ci aux « récits tardifs de la fin de Néron » ; un arbre généalogique de Néron ; un répertoire des textes antiques en langue originale (ils ne sont cités qu’en traduction dans la partie synthétique) ; index nominum et index locorum.

À première vue, le plan choisi par L. Lefebvre pose deux difficultés, mais celles-ci sont moins réelles qu’apparentes :

1. D’une part, il implique des redites (par exemple l’incendie de Rome, évoqué aux p. 79-82 et 155-162). Cependant, même si certaines auraient pu être épargnées au lecteur, les événements sont la plupart du temps abordés sous un angle différent à chaque fois. L. Lefebvre a soin par ailleurs de ménager des renvois internes qui facilitent grandement la lecture.

2. En dépit du premier chapitre diachronique qui met les choses au point, l’étude largement synchronique engendre certains rapprochements contestables entre des écrits d’époque très différente. Là encore, toutefois, ce parti pris est recevable : d’une part, il était vain de reprendre une progression déjà suivie par d’autres savants[1]; d’autre part, cette approche permet de mieux faire ressortir les éléments saillants de la « légende » qui, incontestablement, a fini par s’attacher à Néron. À cet égard, les comparaisons avec les figures topiques du tyran ou du barbare sont particulièrement éclairantes.

Bref, dans l’ensemble, même quand les développements n’apportent pas d’informations nouvelles à proprement parler, leur mise en perspective est d’un réel intérêt. En cela, ce travail constitue indéniablement une belle réussite.

Nous souhaitons à présent formuler quelques remarques qui visent à enrichir ou à nuancer la démonstration de L. Lefebvre.

D’une façon générale, le point de vue de Suétone, l’une des trois sources historiques principales concernant le règne de Néron, est assimilé à celui de Tacite ou de Cassius Dion : le biographe aurait décrit Néron « à travers le prisme des valeurs sénatoriales » (p. 21 ; voir encore p. 24 et 142). Or Suétone appartenait à l’ordre équestre : si L. Lefebvre a voulu dire qu’il embrassait le point de vue de ses sources ou de son entourage (Pline le Jeune par exemple), il aurait fallu le prouver ; par ailleurs, cette hypothèse même est douteuse. S’il convient sans doute d’abandonner l’idée selon laquelle toutes les prises de positions de Suétone auraient été conditionnées par son statut de chevalier[2], ce dernier explique peut-être par exemple qu’il fut, moins que Tacite, scandalisé par la présence de sénateurs romains dans l’arène : L. Lefebvre constate ce fait mais sans le relier au milieu d’origine de l’écrivain (p. 147 et n. 52)[3].

De surcroît, certains points traités dans des chapitres distincts auraient parfois pu être rapprochés : ainsi L. Lefebvre constate d’une part que la peinture de Néron évoque le topos du tyran ; d’autre part, que l’on conteste constamment au successeur de Claude sa légitimité dynastique, puisque son père biologique était un Domitius (p. 170-172) : or l’un des traits définitoires du tyran (du point de vue institutionnel) est qu’il s’empare du pouvoir sans être désigné par le corps civique ni se rattacher à un lignage monarchique[4].

Dans le chapitre III, le faste de la domus aurea de Néron marquerait, dans le portrait du princeps brossé postérieurement, un nouvel épisode de décadence morale des Romains par rapport aux temps heureux de la République (p. 132-133) ; peut-être aurait-il été bon de rappeler que l’opposition se situe aussi par rapport à Auguste, qui se contenta de logis modestes et condamna les excès de sa propre petite-fille en ordonnant la destruction de ses villas fastueuses (Suet., Aug., 72, 3) : Néron ne marque donc pas seulement, à l’instar des Romains de son temps, une dégénérescence par rapport aux anciens, mais aussi par rapport au fondateur même de la dynastie, ce qui a son importance dans le projet historiographique de Suétone (ce point n’est pas non plus évoqué lorsque L. Lefebvre présente précisément Néron comme un anti-Auguste dans les Vitae aux p. 260-262).

Étant donné le titre du chapitre IV, et même si le De clementia était exclu du corpus étudié, il aurait été intéressant de voir en quoi Néron est perçu comme l’antithèse exacte du pater bienfaisant vanté par Sénèque et mis en avant dans plusieurs émissions monéraires.

Enfin, l’on peut se demander si L. Lefebvre ne surinterprète pas certaines sources. Nous nous limiterons à deux exemples, empruntés aux chapitres V et VI. a) Dans le chapitre V, elle estime ainsi que pour dépeindre Néron en pilleur d’œuvres d’art, on s’est largement inspiré du Verrès vilipendé par Cicéron ; mais elle n’apporte guère d’éléments probants à l’appui de cette assertion[5]. Or Verrès lui-même était déjà, dans une large mesure (L. Lefebvre le garde à l’esprit), un type littéraire et bien d’autres personnages ont pu servir de modèle dans ce domaine. À ce compte-là, pourquoi ne pas suggérer que Clodius, accusé d’inceste et de vouloir complaire à la foule, n’aurait pas aussi été une source d’inspiration[6] ? b) Dans le chapitre VI, l’expression primas partes (Tac., Ann., XV, 53, 2) est interprétée comme étant empruntée au vocabulaire du théâtre et participant à l’atmosphère tragique du passage, lequel relate la conjuration de Pison et le désir de Flavius Scaevinus d’y jouer « le premier rôle » ; mais dans la mesure où, dans deux complots qu’il rapporte sous les règnes de César et de Caligula, Suétone emploie la même expression (Suet., Iul., 82, 1 ; Cal., 56, 2), il est vraisemblable que cette locution était devenue une forme de cliché dont le sens initial était en partie oublié[7]. Signalons toutefois que si nous émettons des doutes sur ces deux points, l’analyse de L. Lefebvre, parfaitement consciente des dangers de la surinterprétation[8], n’est nullement inconcevable.

Entrons dans le détail en signalant d’abord quelques inexactitudes : appellant devrait ainsi être traduit par « on appelle » et non « on appelait » (p. 127). Il semble y avoir une contradiction concernant la date à laquelle aurait vécu Pétrone : en effet, à en croire la note 231 des p. 134-135, il aurait été « démontré » que le Satiricon a été écrit durant la période flavienne[9], mais le commentaire de la traduction d’un passage de Plutarque (Les Moyens de distinguer le flatteur d’avec l’ami, 60 d) aux p. 250-251 perpétue l’hypothèse traditionnelle identifiant le consulaire Titus Petronius Niger au romancier. Les coquilles sont peu nombreuses[10]. Sans vouloir jouer les puristes, on regrettera quelques néologismes[11] ou redondances isolés[12].

Mais nous nous en voudrions de conclure sur ces broutilles. Répétons-le : au total, tous ceux qui s’intéressent à Néron et à sa postérité ne pourront qu’être reconnaissants à L. Lefebvre. Renonçant à trancher des débats probablement sans issue, elle a réalisé un travail très minutieux de comparaison des sources, y compris de celles qui sont traditionnellement délaissées (les abréviateurs tardifs). Cependant, il serait réducteur de ne voir dans cet ouvrage qu’une œuvre besogneuse de compilatrice, tant il est vrai que, grâce à son effort de synthèse, L. Lefebvre suggère de nombreuses pistes interprétatives, certes diversement convaincantes à nos yeux (c’est là le propre de toute thèse !), mais toujours dignes d’être prises en considération.

G. Flamerie de Lachapelle, Université Bordeaux Montaigne

[1]. À titre d’exemple, la majeure partie de la volumineuse enquête menée par Chr. Schubert, Studien zum Nerobild in der lateinischen Dichtung der Antike, Stuttgart 1998, consiste à étudier suivant l’ordre chronologique l’image de Néron dans les œuvres poétiques anciennes jusqu’au poème d’Arator (la partie synthétique est bien plus modeste) ; de la même façon, dans son essai sur la fortune de Néron, D. Grau, Néron en Occident. Une figure de l’histoire, Paris 2015, procède d’une façon diachronique (voir les p. 101-181 pour la section correspondant à la période envisagée par L. Lefebvre).

[2]. Théorie jadis développée par Fr. Della Corte, Suetonio, Eques Romanus, Florence 19672 [19581].

[3]. Voir à ce sujet l’article de O. Devillers, « Observations sur la représentation de la politique spectaculaire de Néron. Pour une comparaison entre Tacite, Suétone et Dion Cassius » dans Présence de Suétone. Actes du colloque tenu à ClermontFerrand (25-27 novembre 2004), R. Poignault éd., Clermont‑Ferrand 2009, p. 61-72 (en particulier p. 65-66 : « Suétone paraît presque prendre le contre-pied d’une sensibilité sénatoriale ») ; l’article figure d’ailleurs dans la bibliographie de l’ouvrage de L. Lefebvre.

[4]. Voir Arist., Pol., V 1310 a ; Nep., Milt., 8, 3.

[5]. La proximité chez Pline l’Ancien (Nat., XXXIV, 48) des exemples d’Hortensius, avocat de Verrès emportant avec lui un sphinx offert en présent par son client, et de Néron paraît un argument bien léger à cet égard.

[6]. On notera du reste que l’analyse de la reconstruction du personnage de Clodius par Cicéron (impiété, inceste, folie…) que propose R. Seager, « The (re/de)construction of Clodius in Cicero’s Speeches », CQ 64, 2014, p. 226-240, pourrait partiellement être appliquée à la façon dont l’image de Néron est façonnée dans les époques suivantes.

[7]. Pace A. J. Woodman, « Amateur Dramatics at the Court of Nero: Annals 15.48-74 » dans Tacitus and the Tacitean Tradition, T. J. Luce, A. J. Woodman éds., Princeton 1993, p. 106-107 et n. 11. L. Lefebvre avait elle-même relevé les similitudes d’expression à la p. 190.

[8]. Voir notamment p. 101-102 précisément à propos de Clodius.

[9]. Cette opinion a en fait séduit peu de chercheurs en dehors de notre pays : une bibliographie récapitulative et de nouveaux arguments contre une datation flavienne sont fournis par L. Kronenberg, « A Petronian Parrot in a Neronian Cage: a New Reading of Statius’ Silvae 2.4 », CQ 67, 2017, p. 560‑561 et n. 13.

[10]. On corrigera par exemple « une dizaine d’années » (p. 21) ; « quatre-vingts » (p. 23) ; « (la) plus abjecte des bêtes sauvages » (p. 54) ; « Izaac », et non « Izaak » (p. 107 et 320) ; « l’une des causes qui expliquent » (p. 175) ; premit, et non premitur (p. 239). En outre, « étant donné » devrait rester invariable (p. 80) ; la transformation automatique de o + e en œ ne convient pas pour certains termes étrangers (lire « eroe » à la p. 329 ; « Loeb » dans l’ensemble de la bibliographie).

[11]. Emplois fautifs de « suite à » au lieu de « à la suite de » (p. 32, 69-70, 97, etc.) ; de « initier » au lieu de « introduire » (p. 49) ; de « lister » (p. 273).

[12]. P. 183 : « car c’est effectivement… » ; p. 200 : « pyromanie obsessionnelle ».