Lehoux (É.), Mythologie de papier. Donner à voir l’Antiquité entre France et Allemagne (XVIIIe siècle-milieu du XIXe siècle). – Préface Fr. Lissarrague. – Dijon : Éditions Universitaires de Dijon, 2018. – 365 p. : bibliogr., fig. – (Histoires, ISSN : 2269.8000). – ISBN : 978.2.36441.275.0.

EL ( Élise Lehoux) a écrit un livre utile et riche de toutes sortes de notations sur ces images qui ont longtemps constitué un complément essentiel aux traités de mythologie, depuis les origines du genre (XVIIIe s.), jusqu’à la professionnalisation de l’archéologie, au milieu du XIXe s. Les figures dans les recueils d’antiquités avaient été jusque-là étudiées séparément, on est heureux de retrouver une synthèse historique. Tel est en effet le plan en trois parties :

– première partie : L’émergence de la mythologie figurée (XVIIIe s.) ;

– deuxième partie : Formaliser les savoirs sur la mythologie, uniformiser les représentations, 1800-1820 ;

– troisième partie : Constituer et fixer les savoirs mythologiques : spécialisation et professionnalisation de l’archéologie (1820-1850).

On se demandera si ce plan était justifié, car des personnalités sont présentes dans l’une et l’autre partie, comme Millin, et, dans la deuxième partie (1800-1820), deux paragraphes vont bien au-delà des dates données dans le titre (« le temps des mythologies, 1800-1850 » et « les Galeries en héritage, 1820-1900). La date terminale, 1850, aurait pu être mieux défendue ; il s’agit en fait d’une professionnalisation des savoirs marquée, en Allemagne, par la multiplication des enseignements, en France, par la fondation des Écoles d’Athènes et de Rome, et, dans les deux cas, de la création des revues scientifiques. L’afflux d’un matériel de fouilles, notamment des vases grecs des nécropoles étrusques (reconnus enfin comme grecs et non plus catalogués comme étrusques) contribue à dessiner un nouveau paysage.

L’un des mérites de ce livre est la double ouverture sur la France et l’Allemagne. L’auteure domine bien l’allemand ce qui lui permet d’utiliser une littérature difficile d’accès pour un germaniste médiocre. On suit ainsi les productions d’outre-Rhin bien en avance sur la France, avec deux blocages bien mis en valeur : la langue qui limite les échanges (peu de savants maîtrisent l’allemand) et le petit nombre d’enseignements en France. Alors qu’en Allemagne, outre Berlin, il y a de nombreux enseignements universitaires, en France les cours sont limités aux conférences du Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, où se succèdent Barthélémy, Millin, Raoul Rochette et Lenormant. On trouvera sur tous ces savants des notices bien faites et des pages claires caractérisant leur travail et leur apport, mais les institutions dans lesquelles ils évoluent en France et en Allemagne auraient mérité quelques pages.

Les rapports entre Français et Allemands étaient rares, mais quelques personnalités se dégagent, comme Guignault, traducteur de Creuzer, qui composa une interprétation symboliste de la mythologie dont l’influence perdura. On en resta encore longtemps à une vision globale de la mythologie, c’est-à-dire que l’on considérait que toutes les mythologies se traitaient de la même façon (p. 149). En tout cas, côté français, le personnel est restreint : rappelons que la première chaire d’archéologie en Sorbonne date de 1876.

Les analyses les plus intéressantes du livre concernent les images. Je signale quelques notations éparses qui auraient mérité à mon sens une synthèse. Ainsi j’ai trouvé particulièrement utiles les indications sur les prix, que les éditeurs essaient de diminuer pour toucher un plus large public, en réduisant le format et en utilisant des techniques innovantes de reproduction. Donnons-en quelques exemples : généralisation du dessin au trait, façon Flaxman et Tischbein, système pour obtenir des réductions précises (machine Colas), système d’impression en couleur (1836, chromolithographie). Ces transformations techniques montrent l’intérêt pour ce genre de production, destiné à un public d’étudiants et jalonnant les transformations d’une archéologie figurée qui, avec les fouilles, prend une tout autre dimension, quantitativement et qualitativement (mais on aurait souhaité une étude plus systématique replaçant la valeur des livres par rapport au niveau de vie de l’époque ; quand s’est fait le passage de grands in-folio, réservés à une élite, à des livres plus maniables ?).

L’ère de l’archéologie scientifique est inaugurée par l’Allemand Gerhard, le premier à composer un corpus spécialisé de vases à des fins didactiques et qui avait clairement conscience d’une rupture : ainsi écrit-il en 1840 : « des centaines et des milliers d’objets antiques occupaient dans tous les genres la place des exemplaires isolés que Winckelmann avaient vus on ne pouvait plus se dissimuler que cet amas de monuments, de dessins, de notices, qui en 1828 composait les matériaux de l’archéologie, méritait une étude bien étendue… ».

J’espère avoir montré la richesse de ce livre, peut-être trop riche, en tout cas difficile à dominer en raison notamment d’un manque d’Indices. On en attendrait volontiers une version abrégée, plus maniable pour un public étudiant contemporain.

Roland Étienne, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

Publié en ligne le 5 décembre 2019