Leonhardt (J.), La grande histoire du latin.- 514 p. : bibliogr., index. – Paris : CNRS Éditions, 2015. – (Biblis, ISSN : 2119.2715 ; 124). – ISBN : 978.2.271.08964.5.

Ce livre dont l’idée générale est que le latin n’a pas connu de mort est présenté sous une couverture humoristique qui suggère cette théorie : on y voit un gladiateur dans un décor de bâtiments romains antiques en noir et blanc conduisant une Vespa rouge, le véhicule devant sans doute être pris comme symbole de modernité, le rouge comme couleur de la vie, mais aussi subrepticement comme une provocation, – amusante dans son rappel de certains films du cinéma italien. En même temps cette image révèle le lectorat visé : bien qu’écrit par un professeur de l’Université de Tübingen spécialiste de langue et de civilisation latines, cet ouvrage s’adresse aussi au grand public. Certes les chercheurs ne resteront pas sur leur faim, car dans cette Grande histoire du latin ils trouveront beaucoup d’érudition, la révision de certaines interprétations répandues mais erronées, de nombreuses pistes en vue d’explorations nouvelles sur des questions jusqu’ici négligées. Ils glaneront de précieux renseignements dans les notes, divisées en deux groupes : un peu moins de trois cents notes de bas de page, œuvres en majeure partie du traducteur B. Vacher (car quelques NdA apparaissent au milieu de la multitude des NdT), qui a accompli un énorme travail d’explication (sur des personnages ou des faits plus ou moins notoires, ou sur des particularités allemandes d’hier ou d’aujourd’hui peu familières aux Français), de glose sur le sens exact en allemand des termes employés par l’auteur, de comparaison avec des choses de notre pays[1] et de renvois à certains travaux non cités dans le texte (dont quelques‑uns en ligne), et les notes de fin de volume de la plume de J. Leonhardt (JL), l’universitaire germanique. Les mêmes chercheurs feront leur miel des multiples références bibliographiques contenues dans ces notes et de celles de la bibliographie générale de treize pages. L’index final très complet leur rendra d’immenses services. Les non professionnels se réjouiront en se rendant compte de l’intérêt de ce récit qui les instruit tout en restant à leur portée, où toutes les citations sont traduites (mais la version originale est donnée, conformément aux règles scientifiques). Sur une question qui agite l’opinion précisément en ce moment, celle de la place des langues anciennes, il leur fournit informations et arguments. Le style en est plaisant et l’humour ne manque pas[2].

Cette étude a paru en allemand sous le titre Latein. Geschichte einer Weltsprache[3]. L’intérêt suscité dans la communauté internationale a entraîné sa traduction en anglais Latin : Story of a World Language[4]. En France[5] on en a modifié le nom, ce qui, peut-être, met plus en relief la méthode suivie (le récit de l’histoire du latin à travers les siècles montrant qu’il n’y a pas eu de décès), alors que l’intitulé original évoquait davantage l’universalité de son utilisation. (L’un des écrits les plus vantés dans ces lignes étant celui de W. Stroh, Latein ist tot, es lebe Latein. Kleine Geschichte einer großen Sprache, Berlin 2007[6], est-ce un clin d’œil pour le rappeler et en même temps révéler la différence entre le dessein de Stroh et celui de JL ?)

Le livre comprend cinq chapitres qu’il est difficile de résumer tant ces cinq cent quatorze pages compactes imprimées de façon serrée sont foisonnantes et remplies d’excursus ; aussi ne signalerons-nous que certains points. Le premier chapitre, « Le latin, une langue internationale. Approche systématique » énonce la problématique (en faisant l’état des lieux de la situation actuelle), l’idée générale de JL, les objectifs qu’il s’assigne et la façon dont il va procéder. Il scrutera le statut du latin et de son enseignement en les replaçant chaque fois dans le contexte historique, politique et socioculturel. Il endossera également ses habits de linguiste et de comparatiste, comme c’est le cas dans les derniers paragraphes de ce chapitre où il examine « les langues de culture dans le monde » établissant une distinction entre langue disparue, langue morte et langue fixée (le latin se classant selon lui dans cette dernière catégorie) et se penchant tour à tour sur le sumérien, le babylonien, l’égyptien, puis sur le grec et l’arabe (langues fixées en diglossie), enfin sur le latin et le sanskrit (langues fixées de l’ancienne génération), – ce sanskrit dont le statut lui paraît le plus ressemblant à celui du latin. Les autres chapitres constituent la mise en pratique des intentions annoncées et suivent l’ordre chronologique. Le chapitre 2 « La langue de l’Imperium : le latin, des origines jusqu’à la fin de l’antiquité » raconte l’émergence et le développement de ce dialecte au milieu des autres parlers de l’Italie, en particulier l’osque et l’étrusque. Il met en évidence la volonté des Romains (en gros au Ier s. avant J.‑C.) de concurrencer la Grèce au niveau tant de la langue que de la littérature, ce qui les conduit à créer un « classicisme » (qui est aussi un humanisme). C’est à ce moment-là que le latin devient une langue fixée. Mais il n’élimine pas les autres idiomes, sauf dans le domaine de l’administration et de l’armée ; d’autre part, on voit se développer une différence entre ce latin fixé et le latin parlé. Après avoir traité du « bilinguisme gréco-latin » du Ier au IIIe ap. J.-C., abordant l’Antiquité tardive avec l’avènement de Dioclétien, JL montre, entre autres, comment le latin devient une langue internationale et propose une comparaison avec l’anglais et l’espagnol. Dans ces paragraphes il analyse également l’attitude de cette période vis-à-vis de la langue et de la littérature romaines passées. Ce chapitre est passionnant, car il peut se lire comme une histoire de la littérature considérée d’un point de vue différent de celui des manuels dont on a l’habitude. Le chapitre 3 s’intéresse au « Millénaire latin de l’Europe, du haut Moyen Âge aux années 1800 ». JL insiste sur la Renaissance carolingienne et la réforme de l’éducation voulue par Charlemagne dont il tente d’expliciter les raisons. Le latin devient alors la langue de communication internationale. Cette langue internationale, relativement vivante au Moyen Âge, est sans standard. Personnellement il discerne au Moyen Âge « la volonté de s’écarter des modèles édictés par l’Antiquité pour pouvoir créer de nouvelles formes linguistiques et littéraires qui n’appartiennent qu’à lui ». Suit une brillante comparaison avec ce qui se passe à l’époque pour l’architecture. Après la condition du latin et de son enseignement au Moyen Âge, JL passe aux humanistes et évoque en particulier leur désir de revenir aux normes classiques pour le latin utilisé dans les conversations. Il ferraille (p. 342 et ss.) avec E. Norden qui dans son fameux ouvrage[7], prétendit que cette initiative de retour à la pureté de la langue classique conduisit à la mort du latin ; il nuance cette thèse en démontrant qu’elle est à la fois vraie et fausse. Au fil des paragraphes JL fournit des vues d’une grande finesse sur le développement des langues vernaculaires et essaie de mesurer minutieusement leur influence sur le statut du latin et réciproquement. Une fois de plus l’auteur nous offre une histoire de la littérature de ces siècles avec une étude des grandes œuvres tant en latin que dans les langues vernaculaires. On ne saurait relever tous les passages qui suscitent l’intérêt : les comparaisons avec le moyen arabe, avec le grec, avec l’anglais actuel. Le chapitre 4 est consacré au « Latin depuis la fin du XVIIIe siècle : une langue cultivée ». Le récit du recrutement de J.-S. Bach comme cantor à Saint Thomas à Leipzig par lequel il commence est analysé avec acribie et apparaît comme révélateur des nouvelles tendances. Le latin, peut-être sous l’influence du « sentiment national » qui se développe dans les pays européens, cesse d’être utilisé pour la communication mais devient objet culturel. C’est la naissance des « Sciences de l’Antiquité » et de la philologie. Leur enseignement est considéré comme servant à former l’esprit et à donner des compétences. La longue observation de la destinée du latin, de son enseignement et de sa place, qui a commencé au chapitre 2 se clôt au chapitre 5 par des réflexions sur l’attitude de notre époque : « Le triomphe de la culture sur la philologie : le latin comme langue internationale aujourd’hui ». Pour JL le latin, actuellement, n’est pratiquement plus parlé et l’éducation humaniste risque de disparaître. D’après lui, la solution ne peut venir que d’un retour à son utilisation en tant que moyen de communication, même si ce n’est qu’entre un petit nombre d’interlocuteurs, pourvu qu’ils maîtrisent le corpus classique et la pratique de la langue, et il voit dans l’engouement pour les reconstitutions du passé de toutes sortes qui fleurit de nos jours[8] un signe d’espoir en ce sens. Une postface résume la méthode (raccorder l’histoire de la langue avec celle de la culture et des mentalités) et l’idée directrice de l’ouvrage.

Cette ample fresque brossant « la grande histoire du latin », – on pourrait dire « des » latins, car le lecteur verra concrètement combien cette langue est polymorphe et combien elle a présenté de visages différents, parfois à le même époque –, dans laquelle se détachent de loin en loin des tableaux emblématiques (chez le magister ludi et le grammaticus, dans les abbayes carolingiennes, dans les Gelehrtenschulen protestantes et les collèges des Jésuites, à l’école Saint Thomas de Leipzig aux XVIIe et XVIIIe siècles, etc.), devrait rencontrer un vif succès. Un seul bémol : il est dommage que de nombreuses fautes matérielles déparent ce livre[9].

 

Lucienne Deschamps

 

[1]. Par exemple le traducteur évoque, p. 443 note 10, les réalisations de maquettes numériques en trois dimensions de monuments disparus par des chercheurs appartenant à l’UMR 5607 Ausonius.

[2]. Un exemple parmi d’autres : p. 103-105, JL remarque que « c’étaient les représentants des plus hautes sphères de la société qui s’échinaient à résoudre des questions de grammaire », il cite Cicéron, César, Sisenna, Varron, d’autres encore, et relève « l’exceptionnelle qualité de cette équipe de choc, mûre pour la finale de la ligue des grammairiens ».

[3]. Munich 2009.

[4]. Cambridge MA.-Londres 2013.

[5]. L’édition de 2015 dont nous rendons compte est en format de poche ; le format normal a vu le jour en 2010 (Paris, CNRS Éditions) sous le titre La grande histoire du latin des origines à nos jours.

[6]. La traduction française s’intitule Le latin est mort, vive le latin ! Petite histoire d’une grande langue, Paris 2008 (Les Belles Lettres).

[7]. Die antike Kunstprosa, Berlin–Leipzig 1909.

[8]. Il mentionne, entre autres, les films historiques, ce qui peut expliquer le choix de l’image de couverture de son livre.

[9]. Certaines formules nécessiteraient des explications, comme le « Lucain épicurien » de la p. 265 que ni l’auteur ni le traducteur ne justifie.