Les affaires de Monsieur Andreau. Économie et société du monde romain. – C. Apicella, M.-L. Haack, Fr. Lerouxel éds. – Bordeaux : Ausonius, 2014. – 315 p. – (Scripta Antiqua, ISSN : 1298.1990 ; 61). – ISBN : 978.2.35613.108.9.

Depuis la parution, en 1974, de son premier livre consacré aux archives de l’argentarius pompéien L. Caecilius Iucundus, que dans une référence espiègle à Brecht il choisit d’intituler Les Affaires de Monsieur Jucundus, J. Andreau s’est progressivement imposé comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’histoire économique et sociale de l’Antiquité : quarante ans plus tard, Les affaires de Monsieur Andreau. Économie et société du monde romain, recueil d’articles coordonné par C. Apicella, M.-L. Haack et Fr. Lerouxel, lui rend hommage.

Ainsi que le rappelle Fr. Lerouxel dans l’introduction de l’ouvrage (p. 25-26), si J. Andreau est d’abord connu pour ses travaux fondamentaux sur la banque et les manieurs d’argent romains, ses recherches, menées seul ou en collaboration, se sont en fait attachées aux aspects les plus variés des pratiques économiques et des fonctionnements sociaux des mondes anciens, croisant études documentaires, réflexions historiographiques et démarches comparatistes et pluridisciplinaires ; en témoigne notamment son impressionnante bibliographie, réunie aux pages 11-24 du recueil. Il ne faut pas oublier non plus le rôle déterminant de J. Andreau dans la formation intellectuelle d’une génération de chercheurs français et étrangers, et ce au-delà des seules études anciennes : le fameux « séminaire du jeudi » de l’EHESS, qu’il a coordonné entre 1979 et 2009 et auquel il continue aujourd’hui de prendre une part active, a ainsi constitué à Paris un lieu de rencontre essentiel pour des spécialistes, auditeurs et étudiants issus de tous horizons institutionnels et scientifiques. Par ses conseils et ses enseignements, il a enfin su transmettre, avec humour et bienveillance, les principes qui font l’essence de ses recherches : rigueur, attention scrupuleuse aux documents, dialogue permanent entre érudition, synthèse et analyse théorique. Ce sont donc ces qualités humaines autant que scientifiques de J. Andreau que célèbrent aujourd’hui les collaborateurs, amis et élèves à l’origine des 22 contributions réunies dans Les affaires de Monsieur Andreau. Ces contributions ont été organisées par les éditeurs en six sections thématiques, qui reprennent plusieurs des champs de recherche majeurs de l’historien ; chacune d’entre elles comprend trois à quatre articles, rédigés en français, anglais, italien et castillan.

La première section de l’ouvrage regroupe des articles consacrés à l’historiographie et aux structures de l’économie romaine. Elle débute par une réflexion d’H. Bruhns sur l’usage qui peut être fait aujourd’hui des « classiques » de cette historiographie (p. 29-42). En partant de l’analyse, largement polémique, de la lecture de M. Weber par A. Bresson dans L’économie de la Grèce des cités (fin VIe-Ier siècle a.C.) (2007-2008), l’auteur réaffirme l’exigence méthodologique d’une approche rigoureuse, au plus près du texte, des documents, aussi essentielle, rappelle-t-il, pour les références contemporaines que pour les sources antiques. Dans un second temps (p. 43-54), P. Garnsey évoque certaines évolutions de l’économie romaine durant l’Antiquité tardive, pour remettre une nouvelle fois en cause l’idée d’un déclin général du monde romain à partir du IVsiècle ; il insiste notamment sur l’importance dans cette perspective des études régionales, qui ne sauraient se réduire à une opposition souvent artificielle entre Occident et Orient romains. J.-Y. Grenier examine enfin les notions de prix et de marché dans la Rome de la fin de la République et du Haut-Empire, en développant une démarche comparatiste extrêmement stimulante avec les cas chinois, français et anglais des XVIIe et XVIIIe siècles (p. 55-64).

La section suivante a trait à l’économie agraire, dans un contexte qui est ici strictement celui de la Rome républicaine et du Haut-Empire. L. Capogrossi s’intéresse d’abord au niveau de connaissance technique et de spécialisation dont témoigne le De agri cultura de Caton l’Ancien (p. 67-76). Il souligne la fluidité de la transition, à l’époque de Caton, entre une petite paysannerie romaine indépendante et une agriculture de grands domaines et met en lumière la pérennité des principes de diversification des cultures qui régissent dans les deux cas l’organisation des parcelles ainsi que l’importance encore marquée du travail libre dans les villas où l’essentiel du travail agricole était effectivement accompli par des esclaves : le raisonnement aboutit à déconstruire une fois de plus la définition de la « villa esclavagiste » couramment attribuée à l’agronome du IIs. av. J.-C. C. García Mac Gaw s’interroge sur la place de l’esclavage dans les structures de l’économie romaine, en examinant, à la suite de J. Andreau et de R. Descat, la pertinence de notions telles que celles de « mode de production esclavagiste » et de « société esclavagiste » pour la Rome antique (p. 77-88). S’ensuit l’analyse par J. France d’un règlement impérial du IIe s. ap. J.-C., la lex Hadriana de rudibus agris et iis qui per X annos continuos inculti sunt, connue par quatre inscriptions de la région de Thugga (Douga, Tunisie) : l’étude de ce dossier épigraphique permet à l’auteur de reconstituer une politique particulière de valorisation des terres promue par le pouvoir impérial à cette époque, qui connaît au même moment des parallèles directs dans d’autres régions de l’empire, notamment en Grèce (p. 89-96). Revenant à une démarche plus théorique, Ph. Leveau livre un bilan de ses travaux sur la diffusion du paradigme de la villa dans les provinces romaines, à partir des cas de la Maurétanie Césarienne et de la Gaule Belgique : il propose pour conclure une réflexion plus générale sur ce qu’il qualifie de « romanisation économique », en distinguant notamment entre un « Villa Landscape » et un « Non-Villa Landscape » romains (p. 97-106).

La troisième partie de l’ouvrage, peut-être la plus technique pour des non-spécialistes, se tourne vers l’étude de la monnaie, des prix et de la fiscalité. Un article de J.-J. Aubert est d’abord consacré à l’encadrement juridique du troc à Rome, à partir d’une analyse serrée des textes juridiques romains relatifs aux pratiques d’échanges non monnayés, de Gaius à la compilation justinienne (p. 109-122). G. Bransbourg se réfère pour sa part aux archives financières des Sulpicii de Pouzzoles (Ier s. ap. J.-C.), dont les travaux de J. Andreau ont contribué à faire progresser la connaissance de manière déterminante (p. 123-136). Une étude de cas, celle des prêts successifs consentis à l’affranchi C. Novius Eunus par l’affranchi impérial Evenus Primianus entre juin 37 et septembre 39, l’amène à montrer comment les taux d’intérêts du crédit romain étaient susceptibles d’évoluer dans le temps en fonction des risques financiers présentés par l’emprunteur. Dans un troisième temps, J.-M. Carrié revient sur le chrysargyre, un impôt quinquennal sur le commerce de détail institué par Constantin : en dépit des contestations, du reste sans doute largement surestimées, que cet impôt plébéien avait pu susciter au moment de son instauration, J.-M. Carrié conclut que le chrysargyre n’avait en réalité qu’une incidence mineure sur les finances de l’Empire et qu’il constituait en définitive un simple complément aux réformes fiscales de Dioclétien (p. 137-158). Enfin, Cr. Viglietti nous ramène à la Rome archaïque, en s’intéressant plus précisément au prix de la terre et au rôle de la monnaie sous la Haute-République ; c’est l’occasion pour l’auteur de livrer une stimulante proposition méthodologique sur la manière de recourir aux sources littéraires plus tardives pour étudier les phénomènes économiques et sociaux des périodes anciennes (p. 159-174).

La quatrième section, centrée sur le commerce et les marchés, débute par un article de M.-L. Bonsangue consacré au fonctionnement économique du port de Narbonne et à l’évolution de son aire de rayonnement entre le Ier s. av. J.-C. et le IIs. ap. J.-C. (p. 177-194) ; son étude constitue dans le même temps une contribution majeure aux recherches sur les « ports de stockage » de la Méditerranée antique. R. Descat propose ensuite une nouvelle lecture d’un passage controversé de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote (5.1135a 1-2), dans lequel le philosophe compare la relativité des conventions à l’intérieur de la cité à la variabilité des mesures utilisées pour le commerce du blé ou du vin, qui « ne sont pas en effet partout égales, mais plus grandes là où l’on achète et plus petites là où l’on vend » (p. 195-208). R. Descat voit dans cette image une allusion aux variations de volume, volontaires ou accidentelles, qui pouvaient survenir d’une étape du processus marchand à l’autre, surtout en cas de passage d’un produit brut à un produit fini : pour le blé, les abus étaient d’ailleurs si fréquents que certaines cités avaient été contraintes d’imposer la pratique du criblage et de la pesée du grain, à l’instar d’Athènes au début du IVs. av. J.-C. M. García Morcillo analyse l’organisation des enchères publiques ou privées mentionnées dans l’œuvre de Cicéron. Si les exigences de publicité, de clarté et de légalité qui prévalaient aux affaires publiques apparaissaient de première importance dans les enchères officielles, ces principes pouvaient subir quelques infléchissements lorsque des intérêts privés s’y trouvaient mêlés : en témoignent de réelles contradictions d’un texte cicéronien à l’autre, qui paraissent pouvoir s’expliquer par le contexte des affaires évoquées (p. 209-222). N. Tran étudie enfin un fragment du Digeste relatif aux activités commerciales d’un esclave préposé au commerce de l’huile dans le port d’Arles (D., 14, 3, 13 pr., Ulp. 28 ad ed.), qu’il met en rapport avec la vie économique du port au IIs. ap. J.-C : il montre ainsi comment les acteurs économiques locaux pouvaient transformer en opportunité la contrainte du stockage qu’imposait à Arles la rupture de charge entre transport maritime et fluvial, en se servant de leurs stocks comme de garanties pour obtenir des emprunts et développer encore davantage leurs affaires, à l’instar de l’esclave évoqué dans le Digeste (p. 223-230).

Au début de la cinquième section, intitulée « Statuts sociaux, statuts de travail » – le second de ces concepts constituant un apport épistémologique majeur de J. Andreau pour la connaissance du monde des métiers antique, M.-C. D’Ercole examine la figure du cordonnier dans les contextes grecs et romains, entre statut de travail, ancrage urbain, rôle dans la communauté et modes de représentation (p. 233-250). Puis, N. Laubry évoque le complexe funéraire de l’affranchi et sévir C. Lusius Storax à Teate Marrucinorum (Chieti), qui a livré deux listes de socii monumenti (p. 251-258) : il revient sur les notions de collège et de societas funéraires, dont il montre qu’elles ne constituaient pas une typologie simple et univoque, invitant en particulier à la plus grande prudence dans le recours trop souvent systématique à l’idée de « collège funéraire » pour expliquer le partage d’un monument commun par des groupes non-familiaux de défunts. N. Monteix reprend ensuite le dossier des inscriptions électorales de Pompéi, en se centrant sur les parcours politiques de M. Lucretius Fronto et de C. Iulius Polybius (p. 259-272). En replaçant les inscriptions dans leur contexte archéologique originel, l’auteur parvient à des conclusions nouvelles sur la carrière et les stratégies politiques de ces deux individus, mais aussi sur la composition de leur patrimoine urbain et sur leur assise économique dans la ville, que vient refléter au moins partiellement l’emplacement des programmata. J. Zurbach analyse en conclusion plusieurs formes de travail contraint pratiquées par des hommes libres dans l’Athènes de l’âge classique (servitude pour dettes, clientèle, travail des affranchis), nuançant dès lors la dichotomie simple entre travail servile et travail libre traditionnellement restituée pour la cité athénienne (p. 273-286).

Enfin, la dernière section de l’ouvrage, plus composite, comprend d’abord deux articles passablement divergents, dédiés à la question de l’alphabétisation dans le contexte de l’Antiquité romaine. Dans le premier, W. V. Harris reprend ses positions passées sur la médiocrité du taux d’alphabétisation moyen de l’empire romain, en soulignant par l’étude des inscriptions la faiblesse des structures d’éducation romaines à l’échelle locale ; il introduit toutefois une distinction entre l’Occident et un Orient selon lui légèrement mieux doté en la matière (p. 289-300). A. Marcone lui répond indirectement, concluant pour sa part à une « sostanziale uniformità del fenomeno » et surtout à l’« importanza qualitativa » de l’alphabétisation romaine (p. 308), qui compensait selon lui des faiblesses quantitatives dont l’étendue ne devrait du reste pas être surestimée (p. 301-310). L’ouvrage se clôt sur une contribution de W. Scheidel consacrée à la démographie de la ville de Rome : dix ans après un précédent article abordant des points similaires, l’auteur réaffirme à l’aune de la documentation nouvelle que ce n’était qu’en absorbant des flux migratoires importants et réguliers que l’Urbs, en proie à une mortalité infantile endémique, pouvait assurer la stabilité démographique de sa population (p. 311-316).

Cet ouvrage, dont les thématiques touchent donc aux aspects les plus divers de l’histoire économique et sociale, et ce bien au-delà des bornes strictes du monde romain et même de l’Antiquité, constitue un hommage particulièrement réussi à l’œuvre polymorphe de J. Andreau, entre études de cas, approches conceptuelles et réflexions historiographiques ; la rigueur du propos et des démonstrations, la profondeur des analyses documentaires, le caractère toujours novateur des contributions, dont les auteurs ne craignent d’ailleurs pas la controverse, se font aussi l’écho direct de sa manière de concevoir la démarche historique.

L’organisation en sections choisie par les éditeurs pour faciliter la lecture ne doit pas être perçue trop strictement. En dépit de leur profonde diversité, les 22 articles que comprend le recueil tissent en réalité un réseau de résonances qui se donne à voir à l’échelle de l’ouvrage, témoignant de la richesse autant que de la cohérence de ce champ de l’histoire économique et sociale des mondes anciens que J. Andreau a contribué à construire par ses travaux et ses enseignements : on regrettera d’ailleurs à ce titre l’absence, à la place ou en plus des bibliographies proposées à la fin de chacune de contributions, d’une bibliographie générale, éventuellement organisée thématiquement, qui aurait constitué un outil de travail utile pour les spécialistes. Mais ce réseau de résonances doit peut-être se comprendre avant tout dans le temps. Si plusieurs contributeurs ont choisi de proposer des mises à jour et bilans de travaux précédents, inscrivant ainsi Les affaires de Monsieur Andreau dans une continuité historiographique, un nombre important d’articles regardent en effet vers l’avenir, et c’est d’ailleurs à l’avenir qu’en appelle directement W. Scheidel dans les mots sur lesquels se conclut l’ouvrage (« The next update a decade from now is likely to show a richer and more nuanced picture », p. 314) : quel meilleur tribut à J. Andreau, chercheur novateur, curieux et toujours attentif aux travaux des jeunes générations, que cette ouverture vers le futur de l’histoire économique et sociale de l’Antiquité, qui lui doit tant de son dynamisme international actuel et à venir ?

Marie-Adeline Le Guennec

mis en ligne le 28 janvier 2016