Les « Histoires perses » de Dinon et d’Héraclide. – Fragments édités, traduits et commentés par D. Lenfant. – Paris : De Boccard, 2009. – 375 p. : bibliogr., index, fig. – (Persika ; 13). – ISBN : 2.7018.0255.8.

En dépit des conflits durables et meurtriers qui ont opposé les Grecs aux Perses au cours de toute la première moitié du Ve siècle avant J.-C., Hérodote n’a pas hésité à écrire, aussitôt après cette période, que « les Perses sont, parmi les hommes, ceux qui adoptent le plus des usages étrangers » (I, 135). Lui-même se situe, sur ce plan, dans une tradition d’« historiens » de langue grecque, tous originaires des cités d’Asie Mineure alors en contact avec l’empire perse, qui ont pris pour sujet la Perse, son origine, les aventures de son fondateur Cyrus, les usages des peuples qui composent l’empire achéménide, l’histoire des grands empires qui les ont précédés au Proche-Orient, tels que les Assyriens et les Mèdes. Ces oeuvres, appelées Persica sont contemporaines de l’empire achéménide et s’échelonnent entre la fin du VIe siècle et les années 330 avant J.‑C. Dominique Lenfant propose dans ce livre une édition critique très soignée des Persica composés par les deux derniers historiens qui ont illustré ce genre : Dinon de Colophon et Héraclide de Kymè, édition accompagnée d’une histoire de cette tradition historiographique (voir aussi A. Momigliano, Les fondations du savoir historique [1990] 1992, p. 10-11, et le chapitre dans son entier sur l’« intérêt constant des premiers historiens grecs pour l’histoire perse »). Dinon et Héraclide eurent pour prédécesseurs Denys de Milet, Charon de Lampsaque, Hellanikos de Lesbos, Ctésias de Cnide, tandis qu’Hérodote occupe une place à la fois capitale et à part, parce qu’il sert souvent de référence, alors que son Enquête porte sur un sujet plus vaste que les Persica.
Une longue introduction aborde tous les problèmes que pose ce type de littérature historique. Les uns sont liés aux auteurs eux‑mêmes : le choix du genre des Persica, qu’ils ont retenu, s’est constitué en une tradition, avec son histoire, ses lieux communs ; chaque auteur adopte un point de vue grec particulier dont la critique historique doit reconstituer la singularité. Des problèmes d’une autre nature sont indépendants des auteurs : il s’agit avant tout de la transmission des oeuvres sous la forme de fragments, constituant un corpus de morceaux isolés, sortis de leur contexte et intégrés dans d’autres contextes à des fins de citation, de résumé, de paraphrase, voire d’allusion. Dominique Lenfant, éditrice de Ctésias dans la C. U. F. (2004) et d’un volume sur les fragments des historiens dans les Deipnosophistes d’Athénée (2007), elle-même auteur de nombreuses études sur ces questions, est une spécialiste des problèmes de la littérature historique « fragmentaire », et son expérience lui permet d’aborder avec érudition et clarté, avec largeur de vue, les difficultés propres auxcorpus de Dinon et d’Héraclide. Jusqu’ici on disposait de l’ancienne édition de Carl Müller, dans le tome II des Fragmenta Historicorum Graecorum (1853), avec traduction latine, et surtout de l’édition de Felix Jacoby, au tome IIIC des Fragmente der griechischen Historiker (1958) : n° 689 (p. 517-522) pour Héraclide, et n° 690 (p. 522-531) pour Dinon, ce qui donne une idée du volume restreint de ces corpus eu égard aux oeuvres originales, respectivement quinze livres environ pour Dinon et cinq pour Héraclide. Tout en reprenant la numérotation de Jacoby, et avec elle les principes qui sous-tendent sa construction de l’historiographie grecque en genres et sous-genres, D. Lenfant prend ses distances avec ce monument de l’histoire de l’historiographie, au moins sur trois points : le découpage des fragments a parfois été modifié ; le texte retenu n’est pas celui de Jacoby, mais il repose sur celui des éditions critiques les plus récentes pour chaque auteur source, postérieures à celles dont disposait l’auteur des FGrHist ; enfin, l’éditrice de considérer les Persica comme des oeuvres descriptives, relevant du sous-genre de l’ethnographie, c’est-à-dire manifestant un « progrès » par rapport à Hécatée, mais sans atteindre le statut d’historien, dont la paternité demeure à Hérodote, selon la généalogie constituée par Jacoby, notamment dans son grand article programmatique de 1909. Pour compléter encore la relecture salutaire de l’entreprise du savant allemand, conduite sur un demi-siècle, il aurait été possible de confronter plus directement les Persica avec les autres genres, mais en donnant à ceux-ci leurs noms et leur spécificité grecs, ainsi pour les è Wroi, que l’appellation par Chroniques – par exemple au sujet de Charon : p. 14 n. 5, et p. 16 n. 1-2 – rattache à d’autres traditions, et pour les Atthides, rendues par le même terme Chroniques, au sujet d’Hellanikos, p. 22 (ne semble pas pris en compte le livre où Jacoby discute de façon approfondie de ces problèmes : Atthis. The Local Chronicles of Ancient Athens [1949], par exemple, p. 68‑72, 98sq,. p. 289 n. 110, p. 297 n. 5). Quoi qu’il en soit, dans le livre de D. Lenfant, une connaissance plus précise et plus étendue des corpus de Dinon et d’Héraclide, jamais étudiés de façon systématique à ce jour, se trouve à la croisée de plusieurs domaines qui se trouvent mutuellement enrichis : l’histoire des genres historiques pratiqués par les Grecs, l’histoire achéménide elle-même, « l’histoire des rapports culturels entre Grecs et Perses, singulièrement de l’interpretatio graeca du monde perse » (p. 32).
La suite de l’ouvrage est consacrée successivement à l’édition de fragments de Dinon, puis à ceux d’Héraclide. Une « présentation » fait à chaque fois le point sur l’auteur, les contextes, le nombre, l’origine et le classement des fragments, les sources et la nature des oeuvres. Les fragments sont présentés dans l’ordre et la numérotation de Jacoby, selon la disposition suivante : référence, texte grec, traduction française, commentaire ou contexte de transmission et origine. Les données rassemblées et analysées sont extrêmement précises, très au fait de la bibliographie grecque et achéménide. Ainsi les trois lignes d’Athénée décrivant le potibazis mentionné par Dinon (F4) sont-elles l’objet de neuf pages d’analyses érudites, pour conclure que l’on désignait par ce mot le « couvert de banquet qui accueillait chaque convive à la table du roi », composé de pain, d’une couronne de feuillage et d’un récipient en or contenant du vin coupé (p. 106‑115) ; il en va de même pour le tabouret en or du grand roi (F 26, p. 220-230), pour la proskynèse devant la reine, imposée aux concubines (F 27, p. 231-237), données connues essentiellement par ces extraits.
Pour inviter le lecteur à entrer dans ce livre, on soulignera quelques éléments concernant les figures et les oeuvres si mal connues de ces deux auteurs. Les Persica de Dinon (5 T et 35 F) étaient composés de trois parties (peut‑être en quinze livres : sur le problème des découpages de l’oeuvre des historiens anciens, cf. les éléments de comparaison apportés par Jean Irigoin, « Titres, sous-titres et sommaires dans les oeuvres du Ier siècle avant J.-C. au Ve siècle après J.-C. », in Titres et articulations du texte dans les oeuvres antiques, Actes du colloque international de Chantilly, 13-15 décembre 1994, édités par J.-C. Fredouille, M.-O. Goulet-Cazé, Ph. Hoffmann, P. Petitmengin, Paris, 1997, p. 127‑134)). Publiés au début des années 330 avant J.-C., ils couvraient le champ chronologique le plus étendu du genre, depuis l’histoire d’Assyrie, avec Sémiramis, suivant en cela le modèle de Ctésias, jusqu’à la seconde domination perse en Égypte, en 343 avant J.-C. (les Persica de Ctésias s’arrêtaient en 398). Selon une tradition qui remonte à Hérodote, l’ouvrage conciliait passages narratifs et descriptions de nature géographique et ethnographiques, concernant l’espace impérial et ses confins, les usages de la cour, les pratiques religieuses. Les Persica d’Héraclide (1 T et 8 F) furent certainement écrits après la paix d’Antalkidas, à un moment où la cité de Kymè se trouvait sous domination perse. D. Lenfant montre qu’il s’agit certainement d’une oeuvre originale. Beaucoup plus brève que les autres (cinq livres), elle ne comporte aucune mention, dans les fragments conservés, des Assyriens et des Mèdes, et semble se limiter au passé récent et au présent de l’empire perse. Comme une conséquence logique, c’est Athénée qui en a conservé les fragments les plus longs, de nature ethnographique, touchant le cérémonial de la cour, le personnel spécialisé, les fêtes et les chasses, les banquets, les distributions de vivres… Surtout, le regard d’Héraclide tente de restituer de l’intérieur les usages des Perses, sans préjugé ni jugement moral. En ce sens, il se rapproche d’Hérodote, par différence avec Dinon, illustrant une autre tendance du genre, proche de Ctésias.
L’ouvrage comporte une riche bibliographie, de nombreux indices des passages cités et de toutes les autres sources, une concordance sources – fragments et un tableau des fragments des deux historiens. Il constituera désormais non seulement un instrument de travail et de référence pour les historiens spécialistes du Proche-Orient et du monde grec de l’Asie Mineure, mais aussi une contribution à l’histoire de l’historiographie de langue grecque, prenant en particulier toute sa place dans les débats actuels concernant les éditions des historiens fragmentaires et la continuation de l’oeuvre de Felix Jacoby.

Pascal Payen