Les piles funéraires gallo-romaines du Sud-Ouest de la France. – P. Clauss-BaltY dir. – Pau : Presses Universitaires de Pau et des pays de l’Adour, 2016. – 231 p. : bibliogr., fig. – (Archaia, ISSN : 2258.8612 ; 3). – ISBN : 978.2.35311.063.6.

Cet ouvrage collectif espéré de longue date apporte une contribution à l’étude des tombes monumentales, laquelle a connu de remarquables progrès ces dernières décennies. Il offre en effet une synthèse sur un ensemble de monuments funéraires traditionnellement désignés comme des « piles » depuis les travaux de P. Lauzun en 1898. Concentrés pour une bonne part sur le territoire des Ausques et des Convènes, dans la partie méridionale de la province d’Aquitaine, ces monuments sont construits en opus caementicium avec parement de petit appareil calcaire, exceptionnellement de briques ; comme le montre le vocable de « pile », ils présentent un important développement vertical, avec un haut podium reposant sur un soubassement, un édicule destiné à l’exposition d’une statue, et une toiture. Leur faible animation plastique est un autre caractère de ces monuments : si le podium et l’édicule peuvent tous deux être articulés par des supports (plus fréquemment des pilastres que des colonnes engagées), ceux‑ci sont faiblement saillants et l’on ne connaît pas de supports libres ; les entablements qu’ils supportent se caractérisent par leur simplicité. Le décor peut être constitué par un enduit ou du stuc moulé, voire sur certains monuments par des blocs de grand appareil réservés à certains emplacements : base ou chapiteau des supports ou entablement.

La structure de l’ouvrage est intéressante. La réflexion s’appuie sur un inventaire dressé par le bureau de Pau de l’Institut de recherches sur l’architecture antique du CNRS (on s’étonnera d’ailleurs que le logo du laboratoire ne figure pas parmi ceux, pourtant nombreux, qu’arbore la quatrième de couverture) ; les relevés de l’IRAA avaient d’ailleurs été publiés en 2002 dans un « Inventaire des monuments funéraires de la France gallo-romaine » établi sous la direction de J.-Ch. Moretti et D. Tardy[1]. Le catalogue est subdivisé en trois listes : l’une, composée de vingt-six entrées, comporte les monuments qui répondent à la définition très étroite de la « pile » que proposent les auteurs ; la deuxième énumère huit monuments du Sud‑Ouest apparentés aux piles ; ils leur ressemblent par certains points, mais ne répondent pas totalement à la définition ; la dernière liste prend en compte neuf monuments qui ont été parfois qualifiés de piles, mais qui, soit sont trop différents, soit sont trop endommagés. Chaque fiche est rigoureuse, avec des entrées identiques clairement renseignées quand c’est possible, une localisation du monument sur une carte IGN, des clichés et des relevés quand une partie de l’élévation est conservée.

Le propos est ensuite prolongé et approfondi par trois chapitres, exposant successivement le résultat de prospections et de fouilles. Le chapitre II est donc consacré à l’exposé des résultats de prospections aériennes et pédestres conduites dans la cité des Auscii, territoire dans lequel ces monuments sont les plus nombreux (p. 99-127). Les prospections aériennes ont porté sur la partie occidentale du territoire et avaient pour objectif de rechercher de nouvelles piles et d’identifier, à proximité des tombeaux connus, des établissements romains inédits. Les résultats en ont été précisés par des prospections pédestres systématiques de quatre zones de 400 à 500 ha. Les résultats de ces travaux ne sont pas minces, puisqu’une pile inédite a été découverte, ainsi que plusieurs villae ou « fermes », l’ensemble confirmant le lien, sans doute systématique, entre pile et établissement rural privilégié ; plus largement, les relations qu’entretenaient les « piles » avec leur environnement sont mieux comprises.

Dans le chapitre III, sont publiés les résultats des fouilles des piles de Betbèze à Mirande (Gers) : conduites entre 1965 et 1968 par J. Lauffray et G. Fouet, elles n’ont depuis lors fait l’objet que de brèves notices. Le site comporte non seulement deux piles dominant chacune un espace délimité par un enclos, mais aussi trente et une sépultures, situées pour la plupart hors des enclos. Chacune de ces structures se voit consacrer une notice, et le mobilier livré par la fouille – parmi lequel on notera la présence de plusieurs sculptures – est publié. L’érection de la pile la mieux conservée est datée de la seconde moitié du Ier s., grâce à la fouille de l’inhumation qui semble lui être liée. Le chapitre suivant porte sur la fouille (1993-1994 et 1996) de la pile de Cassan, à Ordan-Larroque (Gers), celle-là même qui a été identifiée par des prospections aériennes en 1992. Les fouilleurs en attendaient des informations précises sur les pratiques funéraires et la datation. L’arasement prononcé du site et les perturbations qu’a subies la stratigraphie ont quelque peu déçu leurs attentes, mais le site a livré les indices de plusieurs inhumations, des fragments de son décor architectural et un intéressant fragment de figure assise enveloppée dans un drapé (M. Vidal déduit de ce relief que la sculpture était constituée de plaques associées, figurant un défunt assis avec un important raccourci ; il ne nous semble pas, en revanche, que ces jambes couvertes d’une tunique et d’un manteau appartiennent à un homme, ni que le vêtement puisse être identifié à une toge).

On le voit, la démarche est rationnelle et séduisante : faute de pouvoir prospecter l’environnement de chaque « pile » et fouiller chaque monument, les chercheurs se sont appuyés sur des études de cas, prolongeant les résultats des prospections par trois fouilles, de façon à mieux connaître l’environnement de ces monuments, leur architecture, leur datation et la nature des structures qui les entourent.

Le chapitre suivant, synthétique (p. 179‑199), s’intéresse essentiellement aux caractères formels des piles : la prise en compte de leur morphologie, de leurs techniques de construction, de leur décor permet de proposer une classification ; sont ensuite examinés les enclos, l’implantation des monuments et leur chronologie, la datation durant le Haut-Empire de quelques monuments – parfois selon des critères fragiles, très indirects – étant étendue à toute la série.

Dans le dernier chapitre, les piles sont considérées dans un contexte large : il s’agit d’évoquer les monuments qui présentent avec elles des parentés formelles étroites, et de rechercher d’éventuels modèles et schémas de dérivation. C’est sur la question typologique que l’ouvrage ne convainc pas totalement. D’emblée, en effet, est proposée une définition très étroite des piles du Sud-Ouest, qui fait appel conjointement à des critères morphologiques, techniques, et même fonctionnels puisque la pile ne saurait pour les auteurs accueillir les restes du défunt. Selon la définition qui nous est proposée, une pile est « un édifice quadrangulaire de moins de 6 m de côté, à la silhouette turriforme de 10 à 15 m de haut, dont l’élévation comporte un soubassement, un podium et un édicule équipé d’une niche à statue. La couverture peut être pyramidale ou en bâtière. Le monument est massif, avec un noyau en blocage et un parement en petit appareil » (p. 13). Il est légitime de faire des techniques de construction un élément de définition, puisqu’elles constituent un trait commun aux monuments aquitains, mais elles n’affectent pas leur morphologie, d’autant que certains ont pu être revêtus d’un enduit imitant un opus quadratum (p. 198). Nous avons quelque peine en revanche à comprendre les seuils dimensionnels définis par les auteurs (p. 9-10 et 13) ; ils nous semblent arbitraires et conduisent à exclure des monuments dont la typologie est par ailleurs en tous points conforme aux critères précédemment énoncés : c’est le cas d’un monument de Saint‑Bertrand‑de‑Comminges (p. 69-70), écarté en raison des dimensions de son soubassement (12,90 x 11 m). Nous ne comprenons pas plus en quoi la présence d’une chambre dans le podium devrait conduire à ranger certains édifices dans un groupe différent. Tel autre monument de Laure, dans l’Aude, qui présente tous les caractères de la pile (dimensions, structure, techniques de construction), est ainsi écarté au seul motif que son podium comporte une chambre funéraire. Ces critères que d’aucuns trouveront trop étroits ne sont d’ailleurs pas appliqués avec rigueur dans la constitution du catalogue, et l’insertion de certains monuments dans la première liste, celle des piles assurées, se révèle problématique : si la découverte lors des fouilles de fragments de colonnes engagées permet à bon droit aux auteurs de restituer à la pile d’Ordan Larroque (p. 26), complètement arasée, un édicule doté d’une niche (p. 26), rien n’assure que les piles de Saint-Arailles (p. 37‑39), des Toureilles (p. 51-53), de Valcabrère (p. 54-55), de Pointis-Inard (p. 56), de Roques (p. 57-58) et de Toulouse (p. 59) comportaient bien une telle niche ; quant à la pile d’Estillac, elle ne subsiste plus, nous dit-on, qu’à l’état de « moignon de blocage sans parement » (p. 45), alors qu’une pile de Toulouse (p. 60) n’est connue que par ses fondations. Tous ces édifices avaient leur place dans une liste de monuments douteux.

La catégorie monumentale des « piles » est évidemment une création des archéologues modernes et la recherche de critères très étroits nous semble quelque peu artificielle, en ce qu’elle gomme ou estompe les filiations les plus signifiantes. Comme le démontre d’ailleurs l’étude comparative conduite par P. Clauss, les piles du Sud-Ouest constituent – comme par exemple les « piliers » des régions rhénanes – l’une des nombreuses déclinaisons des tombes à édicule sur podium, terme qui nous semble préférable à celui, trop vague, de mausolées-tours qu’elle emploie. Comme tous les monuments de cette catégorie, elles ont pour objet premier la mise en valeur d’effigies sculptées, lesquelles sont encore exposées dans une niche et conservent, contrairement à celles qui figurent sur les piliers rhénans, leur autonomie plastique ; en revanche l’encadrement architectural est plutôt sommaire. Contrairement aux premières occurrences italiennes et gauloises des tombes à édicule sur podium, les « piles » ne font de l’opus quadratum qu’un usage très parcimonieux, réservé à quelques emplacements.

Yvan Maligorne

[1]. Dans C. Landes éd., Catalogue de l’exposition « La mort des notables en Gaule », Lattes 2002, p. 85-100.