Les structures portuaires de l’Arc atlantique dans l’antiquité. Journée d’études, Université de la Rochelle 24 janvier 2008. – Édité par L.Hugot,L.TRANOY. – Bordeaux : Fédération Aquitania, 2010. – 160 p. : bibliogr., ill. – (Supplément Aquitania ; 18). – ISBN : 978.2.910763.19.6.

Laurent Hugot et Laurence Tranoy  publient les Actes de la journée d’études qu’ils  avaient organisée à l’Université de La Rochelle  en janvier 2008. Leur objectif était de mettre  au point une stratégie de recherche adaptée aux  ports de l’arc atlantique et plus spécifiquement  applicable au site de Barzan/Moulin du Fâ sur  lequel L. Tranoy poursuit des recherches. Un  bilan s’imposait et de ce fait ces Actes offraient  l’occasion de mises au point sur des recherches  en cours. Trois des sept communications publiées  portent sur des secteurs littoraux s’échelonnant  entre le détroit de Gibraltar et la Bretagne. Celle  de C. Alonso et L. Ménanteau qui porte sur la côte  andalouse présente les résultats de recherches  qui, s’appuyant sur la lecture géoarchéologique  du paysage actuel, propose une interprétation  des structures portuaires de la ville de Baelo  Claudia identifiées dans l’anse de Bolonia sur le  territoire de l’actuelle Tarifa. La communication  de M.-L. Pinheiro croise les données de la  cartographie du littoral avec l’iconographie des  paysages urbains pour dégager les potentialités  du paysage nautique du littoral portugais. Dans  une troisième, F. Tassaux revient sur la question  du trait de côte du littoral charentais entre Sèvre  et Gironde. La compréhension des fonctions  portuaires de Barzan nécessitait de le replacer  dans « les potentialités portuaires » offertes  par la façade maritime du territoire santon.  Or au XIX  e  s., E. Desjardin s’appuyant sur les  cartes géologiques avait restitué dans sa partie  nord un « golfe des Pictons » dont le contour  était donné par des argiles grises bleutées quasi  imperméables, d’une épaisseur moyenne de  dix mètres. Constituées de sédiments très fins  issus de l’érosion marine et terrestre (« bris »  fluvio-marin ou slikke), elles étaient attribuées  à une transgression dite flandrienne dont le  maximum aurait correspondu à l’époque  romaine. Mais, les prospections archéologiques  et les études sédimentologiques prouvent que,  dès le second âge du Fer, au moins la moitié  orientale de ce mythique golfe était colmatée, ce  qui contraint à renoncer au mythique plan d’eau  qui aurait marqué la limite entre ce peuple et les  Santons. Dans ces conditions, pour éclairer la vie  littorale et les potentialités portuaires, il suggère  de rechercher les attestations des activités  d’exploitation de la mer sur les sites littoraux  parmi lesquels d’éventuelles attestations de  bassins de salaison comme on en connaît au  Pays Basque et en Bretagne méridionale. Il est  de fait certain que l’explication de leur absence  sur le littoral entre l’embouchure de l’Adour  et le golfe du Morbihan est d’ordre naturel et  non culturel : ils ont été recouverts par les  massifs dunaires de la côte landaise et par les  atterrissements du rivage charentais.  Les questions méthodologiques sont au  cœur de quatre autres communications. Deux  d’entre elles sont consacrées à l’apport de la  géophysique. Celle-ci a servi à délimiter un  paléoestuaire colmaté par un complexe dunaire  et une longue plage de sable correspondant à un  site de naufrage situé sur la côte portugaise. Après  cette communication de A. Kermorvant placée  en annexe à celle de M.-L. Pinheiro, V. Mathé,  M. Druez, M.P. Jezegou et C. Sanchez présentent  les résultats des études géophysiques conduites  pour la recherche de structures portuaires  à Barzan/Moulin du Fâ dont il vient d’être  question, à Brion dans le Médoc et à Mandirac  dans l’Aude. Brion où l’on situe Noviomagus,  la seconde ville des Bituriges Vivisques, avait  été un temps considéré comme un possible  avant-port de Bordeaux dans l’estuaire de la  Gironde. Mais la poursuite des recherches montre  que cette ville était au bord d’un marais colmaté  depuis l’antiquité. Quant à Mandirac, c’est un  174     revue    des    etudes    anciennes  des sites du complexe portuaire de Narbonne  pour l’étude duquel les mêmes auteurs se sont  adjoints la contribution d’un cartographe,  L. Cavero. H. Günter-Marton et K. Storch s’y  sont ajoutés pour des prospections géophysiques  subaquatiques. L’alternative suivante résume la  problématique de ces travaux : Narbonne était-il  encore à l’époque romaine un port maritime  auquel les navires de haute mer accédaient par  un chenal ou bien l’essentiel des marchandises  était-il débarqué dans des avant-ports ? La  communication fait ainsi le point des travaux  en cours sur la ville sur la plaine fluviomaritime  qui succédant à une lagune colmatée par les  apports de l’Aude recouvrirait les vestiges des  avant-ports du complexe.  La méthodologie occupe une place  centrale dans la communication du collectif qui  présente des résultats acquis sur « l’archéologie  estuarienne portuaire entre Loire et Seine »  et les relie à des questions méthodologiques  (R. Arthuis, D. Guitton, M. Monteil,  J. Mouchard et O. de Peretti). Les deux sites  antiques pris en exemple, Aizier dans l’Eure et  Rezé en Loire-Atlantique se trouvent l’un sur  l’estuaire de la Loire, l’autre sur la Seine, deux  grands fleuves donnant accès à l’intérieur de la  Gaule, l’un en face de Nantes à une trentaine  de kilomètres de l’embouchure, l’autre bien à  l’amont de Rouen, à 80 km de l’embouchure.  Leur relation avec la thématique océanique  de la journée est liée à la problématique  estuarienne qui différencie fondamentalement  les conditions de fonctionnement des ports  méditerranéens et atlantiques comme Laurent  Hugot et Laurence Tranoy l’avaient souligné  dans l’introduction (p. 11). Un estuaire  fonctionne comme un entonnoir canalisant  l’onde de marée et l’amplifiant de sorte qu’elle  peut remonter très loin à l’intérieur des terres.  Ce phénomène qui impose les conditions  d’un port maritime à des ports fluviaux était  parfaitement connu des anciens. Strabon en  décrit les effets sur la vie portuaire littorale du  bas Guadalquivir Turdétanie dans un passage  que commentent C. Alonso et L. Ménanteau.  Il prolonge les conditions océaniques dans des  anses estuariennes maintenant atterries de la  basse Andalousie actuelle (p. 15). Le terme qui  désigne l’embouchure en grec est « ecbolé ».  Strabon appelle ces anses « anachusis », un  terme proche d’anachuma, qui est traduit par  « étier ». Ainsi Bordeaux, que présente F. Gerber,  se trouve à 26 km de la Gironde et à 95 km de  l’embouchure. L’amplitude de la marée y varie  entre 2 et 6 m et la ville avait deux ports comme  le souligne le titre de sa communication ; un port  de Garonne et un « port d’estey ».  Ces deux communications et celle de  C. Alfonso et L. Ménanteau posent une  importante question d’ordre technique. Sur  une berge soumise au rythme de marées  importantes, on s’attend à ce que la préférence  soit donnée à l’échouage, à l’exemple de ce  que l’on sait des ports médiévaux des villes de  l’Europe du Nord-Ouest. Cette technique paraît  en effet la mieux adaptée à un rivage soumis  au rythme de marées importantes : la base des  quais étant à sec à marée basse, les navires ne  peuvent s’amarrer qu’à marée haute. Mais, dans  une communication présentant les résultats des  fouilles conduites par l’INRAP sur le port de  Bordeaux, F. Gerber décrit des quais d’accostage.  Ce constat s’accorde avec les aménagements  portuaires romains identifiés sur les berges de  la Seine sur le site de Vieux-Port à Aiziers et  à Rouen. À Gesoriacum dans le Boulonnais, le  port de ce qui fut la base continentale de la classis  britannica est implanté au fond de l’estuaire de  la Liane où un assemblage d’énormes blocs de  pierres brutes pourrait correspondre à un quai.  À Vannes (Darioritum), un des rares ports sur  lequel on dispose de données, la présence de  poutrages à son emplacement supposé suggère  la construction de quais. Ces exemples montrent  que les ingénieurs romains ont équipé de quais  certains ports de l’Océan à l’image de ceux de  Méditerranée. Mais on aurait tort de généraliser.  À Rezé, une zone d’atterrissage fut équipée sur  plusieurs mètres de long d’un revêtement de       coMptes    rendus         175  dalles suivant une déclivité régulière. C. Alonso  a reconnu une rampe portuaire à Baelo dans un  sondage (fig. 12 et 13 p. 34-35). Ainsi, comme  l’observent R. Arthuis et al., « les deux types de  schéma d’implantation, liés l’un à l’accostage  et l’autre à l’échouage, ont été perçus, en  contexte fluvial » (p. 70). Les deux d’ailleurs  ne s’excluent pas. Car défendre la berge d’un  fleuve par un mur n’empêche pas d’en équiper  la grève. Il faut donc nuancer le critère du quai  retenu par H. Hesnard pour reconnaître un port  atlantique comme « commercial ».  A. Hesnard, qui avait été invitée à  introduire le colloque, en tire les conclusions  sous forme de recommandations. Mais plutôt  que de s’aventurer dans des considérations  méthodologiques qui auraient supposé une  comparaison avec la Waterfront Archaeology  évoquée par F. Gerber (p. 92), elle a choisi  de faire l’historiographie de la question en  Méditerranée. Il lui semblait essentiel que les  archéologues qui l’avaient invitée comprennent  pourquoi « il ne peut pas et il ne doit pas exister  de manuels donnant des recettes de cuisine  (sic !) d’archéologie maritime ». Elle justifie le  principe de cette position par l’exemple d’une  erreur d’interprétation commise par F. Benoit.  Comme il ne plongeait pas, il ne se rendit pas  compte que deux épaves étaient superposées au  pied du rocher du Grand Congloué dans la rade  de Marseille. Ce point de vue est contestable ;  car ce n’est pas en plongeant, mais en relisant les  carnets de F. Benoit que L. Long a identifié cette  superposition. Par ailleurs et surtout, comme elle  le souligne, les progrès récents de l’archéologie  portuaire sont venus de la collaboration avec  les géomorphologues qui, travaillant sur les  littoraux, utilisaient conjointement les outils des  géosciences de l’environnement. Les fouilles  portuaires leur offraient la possibilité de caler  leurs travaux sur les variations du niveau marin  et celles de la ligne de rivage avec une précision  supérieure à celle donnée par les chronologies  isotopiques. Leur intervention s’inscrit dans  une problématique rendue complexe par la  difficulté d’établir une distinction entre des  sites archéologiques situés en milieu maritime,  mais dont la fonction peut n’avoir aucun rapport  avec l’exploitation du milieu maritime, alors que  des sites qui en relèvent se trouvent parfois très  éloignés du rivage.  De ce fait, une historiographie qui insiste sur les méthodes d’investigation en milieu subaquatique devra être complétée par lagéoarchéologie des ports antiques de Méditerranée  qui constitue le premier chapitre du livre que  Nick Marriner a consacré à la « Géoarchéologie  des ports antiques du Liban » (Paris, L’Harmattan  2009). On y trouvera en particulier une typologie  géoarchéologique des ports antiques que justifie le constat fondateur d’une archéologie des littoraux. Comme depuis deux mille cinq cents  ans la quasi-stabilisation du niveau marin a permis  l’atterrissement des anses qui constituaient les  sites les plus favorables à l’implantation de ports,  l’archéologie portuaire est devenue plus terrestre  que subaquatique et maritime. Cette remarque  peut être étendue à l’archéologie navale qui  profite des fouilles des épaves trouvées dans  ces ports. Les erreurs d’interprétation commises  par des archéologues peu habitués à identifier  le processus de constitution d’un gisement  en milieu portuaire dont les fouilles des ports  de l’Arno à Pise appartiennent à l’histoire de  l’archéologie au même titre que celles des fouilles  du Grand Congloué. De ce fait, plutôt donc que  d’« archéologie et de géoarchéologie maritime »  comme le fait A. Hesnard, il vaut mieux, me  semble-t-il, parler d’une archéologie et d’une  géoarchéologie des littoraux. C’est d’ailleurs le  titre qu’a choisi l’INRAP dans un dossier de la  revue Archéopage consacré à cette approche, où  l’on retrouve les contributions de quelques-uns  des participants à la journée de La Rochelle. On  ne peut que souscrire à ce que dit Ch. Morhange,  qui fut en France le pionnier de cette approche,  dans la dernière phrase de l’entretien qu’il eut à  cette occasion : « l’archéologie des littoraux est  un formidable champ de recherche à venir ».

Philippe Leveau