Lucien, Œuvres complètes. – Textes introduits, traduits et annotés par de A.M. Ozanam. – Paris : Les Belles Lettres, 2018. – XLIV+1394 p. : bibliogr., index. – (Editio minor, ISSN : 2471.7004 ; 4). – ISBN : 978.2.251.44801.5.

Un monument ! On ne voit pas d’autre terme pour désigner l’édition par Anne-Marie Ozanam des Œuvres complètes de Lucien. 1400 pages,, une longue, riche, érudite introduction générale, une présentation pour chaque œuvre, d’abondantes notes en bas de page qui rendent la lecture plus facile, un glossaire, une bibliographie quasi exhaustive, sans oublier que la traduction est due à l’éditrice, professeur de latin et de grec en première supérieure et qui a déjà publié aux Belles Lettres des traduction d’auteurs grecs et latins, dont celle des Voyages extraordinaires (avec Jacques Bompaire) dans la collection Classiques de poche, n°90. Sans oublier celle des Vies Parallèles de Plutarque, chez Gallimard.

On connaît de Lucien quelques textes restés célèbres, en fait il en a écrits 78, plus ou moins longs, de plusieurs genres. On laissera au lecteur le plaisir de les découvrir, de prendre plaisir à retrouver chez l’auteur les jeux du mensonge et de la réalité, ses talents d’orateur, sa connaissance de la culture grecque, ses dons d’imitation, son ironie, souvent grinçante, la satire des institutions et des systèmes philosophiques, sa défiance à l’égard des religions, la traditionnelle et les cultes introduits au IIe siècle, sa morale souriante, son goût des voyages, réels ou imaginaires, son sens du burlesque, son talent pour provoquer le rire. La préface de 42 pages est là pour l’aider à découvrir cet immense continent littéraire qu’il n’est pas pensable – à moins d’en faire une paraphrase inutile- d’analyser ici les détails de l’ensemble. Tout est déjà chez A.M. Ozanam ! On voudrait simplement attirer l’attention sur quelques points.

Mais il faut commencer d’abord par présenter Lucien Il est né, vers 120, à Samosate en Orient. Après un apprentissage raté chez un oncle sculpteur, il préfère se consacrer à la culture sous toutes ses formes et quitter Samosate pour la Grèce, puis le bassin méditerranéen. Sans doute a-t-il été en Gaule, puis à Rome. La quarantaine venue, il s’installe à Athènes, sans renoncer pourtant à ses voyages, notamment à Antioche, sans doute au moment de la guerre parthique (163-166), où il va faire la connaissance de Lucius Verus, associé à l’Empire par Marc-Aurèle. Malgré l’obtention d’un poste dans l’administration égyptienne en 171, il regagne Athènes et y meurt, sous Commode, sans doute peu après 180.

Conférencier itinérant, il se déplace, comme tous ses collègues, de ville en ville, à travers le Bassin méditerranéen centre d’un monde romain qui s’étend de la Bretagne à la Judée, de l’Arménie à l’Arabie. Les récits de voyage se multiplient et le public est friand de romans d’amour. Pourtant Lucien préfère à la géographie territoriale une autre géographie, elle imaginaire, qui va amener le lecteur dans des mondes fantastiques. C’est par ceux-ci qu’on va commencer.

Il était de bon ton, il y a quelques décennies, au temps où la science-fiction était un genre inconnu, méconnu, méprisé, malgré les efforts de quelques-uns dont Boris Vian, il était donc de bon ton de se chercher de glorieux ancêtres. La BD avait la tapisserie de Bayeux, le roman policier, l’histoire d’Œdipe et celle de Daniel à Babylone, le roman d’espionnage, le livre d’Esther et la prise de Jéricho par Josué. La SF s’est vaillamment réclamée du récit de Gilgamesh, poème anonyme sumérien du IIIe millénaire avant notre Ère (où une fleur donne l’immortalité) et des Histoires vraies de Lucien, dont la date est incertaine, sans doute vers 180 ap. J.-C. C’est bien abusivement et par ignorance qu’on s’est plu à voir dans les Histoires vraies le « premier récit de science-fiction de la littérature occidentale. »D’abord-on l’oublie souvent- elles prennent place dans toute une tradition. Mais il y a tradition et tradition : vouloir renvoyer, comme il est coutume, le récit de Lucien à Homère (L’Odyssée) et à Aristophane (Les Oiseaux, La Paix) relève d’une courte vue et d’une méconnaissance du terme de science-fiction, qui est ici considéré comme une sorte de fourre-tout. C’est oublier que dans science-fiction, s’il y a fiction, il y a aussi science, ou apparence de science. Ne pas confondre avec récit légendaire ou aventure merveilleuse. Tout comme les fantaisies qu’on va chercher chez Hérodote ou chez Ctésias de Cnide. On trouve, en revanche, dans le registre des voyages dans le temps un récit égyptien (env. 2000 av.J.-C.), le Conte prophétique où l’auteur, anonyme, imagine qu’un personnage situé dans le passé expose des événements qui lui sont postérieurs mais qui sont antérieurs à l’époque où vit l’auteur du conte. Compliqué ! On trouve, chez Thymoétès, un poète grec inconnu cité par Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, III, 67-68), un récit sans titre qui imagine un lieu caché, isolé, où l’on ne peut accéder que par un étroit passage (les portes Nyséennes), une sorte de paradis terrestre qui ressemble aux récits que fera deux mille ans plus tard la SF en décrivant des mondes paradisiaques. Théopompe de Chio (cité par Élien, Histoires diverses, III, 18) avait déjà, au IVe siècle av.J.-C., imaginé un autre monde, La Terre des Méropes, dont les fruits sont un élixir de Jouvence à rebours qui ramène celui qui les goûte à l’enfance puis au néant. On n’a pas, semble-t-il, remarqué que c’est exactement le thème d’un roman de Philip K. Dick, A rebrousse-temps (1967). Après Lucien, ou avant, selon la datation de son roman, Hécatée d’Abdère, au IIIe siècle, décrit, dans Sur les Hyperboréens (cité pa Diodore, Bibliothèque historique, II, 47), un monde lointain, très proche de la lune, aux confins des terres connues.

Mais c’est dans L’Île fortunée (cité par Diodore, Bibliothèque historique, II, 56-60) de Iambule (avant 135 av. J.-C.) qu’on peut retrouver tous les éléments d’un récit de SF.C’est un voyage extraordinaire où l’on arrive dans une île dont les habitants vivent une sorte d’âge d’or. Ils sont immenses (4 coudées), ont des os élastiques, pas de poils, une langue divisée en deux parties pour soutenir deux dialogues en même temps. Inutile de multiplier les exemples : le récit de Lucien n’ajoute à la tradition des voyages conjecturaux qu’un humour grinçant et une satire du monde dans lequel il vit. En est-il de même pour une autre partie de son œuvre : les dialogues amoureux ?

On trouve habituellement les Dialogues des hétaïres, sous le titre : Dialogues des courtisanes, mais AMO a préféré (cf. pp.1333-13334) le mot « hétaïres » à celui de « courtisanes ». Je ne suis pas certain qu’il a, aujourd’hui, autre chose qu’une saveur antique ! Il est vrai que lorsque, en 1892, Pierre Louÿs avait traduit le texte – peu de temps avant ses fameuses Chansons de Bilitis, qui s’en inspirent et qui sont, sans doute, le plus fameux canular du siècle, il est vrai donc que le mot « courtisanes  » avait du sens pour le lecteur de La Dame aux Camélias ou de Nana. Il est vrai aussi qu’on ne voit guère un meilleur terme qu’ « hétaïres » : fille de joie indique plus d’abattage, péripatéticiennes plus de kilométrage, demi-mondaine plus de voisinage. Ces dialogues sont de petits bijoux, pleins de tendresse, d’humour, de mélancolie aussi avec quelques épices pour exciter la curiosité, voire la salacité, du lecteur. Curiosité qui sera le plus souvent déçue, on en veut pour preuve le dialogue 5 entre Clonarion et Léania, où celle-ci est soumise à un véritable questionnaire sur ses rapports avec Mégilla, une riche lesbienne. Clonarion veut savoir, tout savoir, mais au moment où les deux femmes sont au déduit le lecteur émoustillé ne peut qu’imaginer –ce qui est, il faut dire, assez facile- la façon dont l’une a donné du plaisir à l’autre. Léania devant la demande de Clonarion : « Qu’a-t-elle fait, Léania ? De quelle manière ? C’est cela surtout qu’il faut me raconter », ne peut que répondre : « ne m’interroge pas en détail : ce sont des choses honteuses et c’est pourquoi, par la Céleste, je ne pourrais te les dire. » Bref, le rusé Lucien a bien compris que la frustration du lecteur ajoutait au plaisir de la lecture…

Après les vivants les morts. Les Dialogues de morts sont aussi célèbres que les Histoires vraies, plus même puisque, en des temps où les Barbares n’avaient pas encore mis à sac les études grecques et latines, on en traduisait des extraits dès les premières années de grec. Dialogues variés, parfois très courts, souvent comiques, qui mettent en scènes des personnages mythologiques (Tantale, Héraclès, Achille, Ajax, Agamemnon) et historiques (Alexandre, Diogène), sous le regard des autorités infernales (Éaque, Pluton, Charon). Ces Dialogues ont beaucoup plu, au point même qu’ils engendreront, surtout au XVIIIe siècle, une véritable postérité littéraire : Voltaire, Fontenelle, Fénelon surtout. Il est plaisant d’imaginer, comme on le fit encore au XIXe siècle, des dialogues entre personnages dont la mort a effacé les écarts chronologiques, Machiavel et Montesquieu par exemple.

Mais il faudrait encore bien des analyses pour faire le tour de ce beau recueil, rappeler que le roman Loukios ou l’âne, dont l’attribution à Lucien est très douteuse, est à comparer avec L’Âne d’or d’Apulée, auquel il ressemble parfois ; se pencher sur un très curieux texte, L’Icaroménippe ou l’homme qui va au-dessus des nuées, mélange de SF (un voyage dans l’espace) et de satire sur la sottise humaine.

Bref, il faudra tout lire et remercier Anne-Marie Ozanam de cette superbe et si riche édition.

Claude Aziza, Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris II

Publié en ligne le 11 juillet 2019