Lycophron, L’Alexandra. – Texte établi, traduit, présenté et annoté par C. Chauvin et Chr. Cusset. – Paris : L’Harmattan, 2008. – 199 p. : bibliogr., index. – (Etudes grecques). – ISBN : 2.296.06241.2.

Dans un bref avant-propos, Cédric Chauvin et Christophe Cusset retracent la genèse du livre, issu du travail de maîtrise de C. Chauvin sous la direction de Chr. Cusset, expliquent la répartition des divers chapitres entre les deux auteurs et présentent le but qu’ils se sont fixé : « faire sentir et apprécier au lecteur non helléniste d’aujourd’hui l’envoûtement du texte de Lycophron ».
L’introduction (p. 11-35) est divisée en trois parties. La première (p. 11-16) est intitulée « Texte et contextes » et elle est due au spécialiste de Lycophron qu’est Chr. Cusset, auteur de nombreuses publications consacrées à ce poète. Elle s’attache en premier lieu à l’identité du Lycophron auteur de l’Alexandra ; après quelques paragraphes sur la forme ouverte (le texte emprunte des éléments tant à la tragédie et à l’épopée qu’à d’autres genres littéraires), il est question du personnage de Cassandre alias Alexandra, dont Lycophron présente les facettes multiples et contradictoires. Une courte présentation de la composition du poème vient clore cette première partie.
La deuxième (p. 17-30), due, comme la troisième, à C. Chauvin et intitulée « La tragédie de la référence », esquisse l’écriture intertextuelle chez plusieurs poètes alexandrins avant de se concentrer sur l’écriture lycophronienne. Si le modèle eschyléen est bien présent, il n’est pas le seul texte auquel Lycophron se réfère, puisque l’Alexandra est « un véritable tissu de savoirs textuels hérités du passé ». Et les références dont se constelle l’Alexandra ne sont pas que textuelles : elles touchent à tous les domaines du savoir, littéraire, mythologique, géographique, linguistique, etc. À quelle source la prophétesse puise-t-elle son savoir ? Apollon est bien
présenté comme son inspirateur, mais pas comme le seul. Peut en effet être considérée comme source du savoir d’Alexandra l’érudition de Lycophron, poète-grammairien de la Bibliothèque d’Alexandrie, et donc, en d’autres termes, la Bibliothèque d’Alexandrie elle-même, tous les textes qui la composent, autrement dit, tout le savoir existant. Et dans ce tissu d’énigmes que profère Alexandra, C. Chauvin décèle aussi une réflexion du poète sur son activité littéraire. Travaillant dans le double centre que constituent la bibliothèque et Alexandrie, Lycophron le grammairien rassemble et classe, tout comme le poète, pour éviter que le savoir ne disparaisse, tout comme Alexandra, dont la parole inscrit dans l’existence le savoir que lui donne Lycophron. Cependant, cette parole n’est pas intelligible. L’obscurité légendaire du poème (déjà la notice de la Souda parle du « poème obscur »), due à de nombreux moyens, est engendrée selon C. Chauvin notamment par ce qu’il appelle « la perturbation généralisée des références », qui revient à transformer en énigmes toutes les références, y compris les plus traditionnelles et les plus lisibles. Derrière ce procédé littéraire, C. Chauvin voit la volonté de Lycophron de souligner l’altérité inconciliable des textes, l’impossibilité de l’intertextualité et, finalement, de la profession de poète à Alexandrie.
Dans la troisième partie de l’introduction, « Lire et traduire Alexandra » (p. 30-35), C. Chauvin livre quelques réflexions sur les façons de lire l’Alexandra, et, par conséquent, de la traduire et il explicite quelques-uns des principes qu’il a appliqués, notamment le fait que la traduction se doit d’être aussi obscure que le texte original. Parmi les autres principes, le plus original est sans doute celui-ci : alors qu’il renonce à une forme versifiée pour traduire les trimètres iambiques, C. Chauvin introduit dans sa traduction des « blancs » typographiques, correspondant généralement aux coupes du vers grec et visant d’une part à introduire une systématicité rythmique, d’autre part à mettre en évidence des groupes de mots liés entre eux dans le texte grec et perturbant à leur manière le sens.
Le texte et la traduction couvrent les pages 38 à 105. Le texte grec a été établi par Chr. Cusset. L’absence d’un apparat critique s’explique sans doute par le public visé ; néanmoins, il eût pu être intéressant de mettre davantage en évidence les choix éditoriaux, qui sont parfois expliqués dans les notes. La traduction est élégante et le choix des « blancs » ajoute à la dimension envoûtante, en soulignant le caractère de litanie que devait avoir la logorrhée de Cassandre.
Les notes explicatives (p. 109-158), rédigées à quatre mains, s’attachent à expliquer avant tout les noms propres, aide indispensable à la lecture de ce poème, en renvoyant fréquemment à des sources antiques.
L’abondante bibliographie (p. 161-170) raisonnée est rédigée par Chr. Cusset et reflète bien sa familiarité avec le sujet.
L’index des noms propres (p. 173-198) finalement, également dû à Chr. Cusset, a le grand mérite de contenir tous les noms propres sollicités par Lycophron, qu’ils soient présents dans le texte de façon explicite ou implicite, et ce généralement sous la forme translittérée, mais aussi sous la forme francisée si elle est plus courante.
Ce livre à quatre mains constitue un exemple magnifique de collaboration entre un spécialiste et un jeune chercheur et il offre une réflexion approfondie et passionnante sur l’intertextualité lycophronienne à côté d’une traduction novatrice.

Antje Kolde