Malkin (I.), Un tout petit monde. Les réseaux grecs de l’Antiquité. – Paris : Les Belles Lettres, 2018. – 390 p. : bibliogr., index, ill. – (Mondes anciens, ISSN : 2428.467X ; 6). – ISBN : 978.2.251.44812.1.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, affranchis enfin du « miracle grec », les
historiens de l’Antiquité ont commencé à réfléchir à la façon dont l’espace méditerranéen fut modelé par la circulation, les mobilités et les échanges. Conséquence de cette réflexion, influencée par les phénomènes d’actualité, des concepts employés dans les sociétés contemporaines tels les « réseaux » et les « diasporas » ont fait leur entrée non seulement dans le vocabulaire des antiquisants mais aussi parmi les outils heuristiques permettant d’approcher ce monde à la fois morcelé et interconnecté. Le concept de réseau, emprunté aux sciences sociales, permet notamment d’étudier des processus et des formes d’interaction qui n’ont pas de centre dominant contrôlant les périphéries. Prolongeant dans son ouvrage de 2011[1], dont le présent volume représente la traduction française, une théorie entamée dans deux de ses précédents livres[2] et plusieurs articles, Irad Malkin se propose de promouvoir la vision d’un monde grec comme un ensemble de nœuds interconnectés. La principale contribution de l’auteur est celle d’avoir montré de façon convaincante que la convergence et la divergence des identités régionales sont le résultat de la pluralité des réseaux.

Dans l’introduction, il reprend et systématise la théorie des réseaux (network theory), qui est au départ une approche sociologique transposée dans l’analyse historique. Il lance d’emblée l’idée qui le guide à travers les cinq chapitres qui composent cet ouvrage dense mais accessible du fait de l’attention prêtée aux contextes : dans le « tout petit monde » qu’est l’espace méditerranéen et pontique, condensé par des liens qui réduisent les distances entre les nœuds, la civilisation grecque, telle que nous la connaissons, a émergé non pas malgré la distance, mais en raison de celle-ci. Les études de cas qu’il privilégie font certes écho à ses préoccupations, dévoilées dans diverses contributions qui précèdent le livre, mais ne sont pas pour autant des exemples pris au hasard. Ce choix répond à un souci de cohérence à la fois spatiale – bien que l’espace occidental soit privilégié – et thématique, même si le but de l’auteur n’est pas de mettre en avant l’uniformité ou la régularité des processus. Au contraire, à travers la richesse et la variété des expériences, l’auteur, fin connaisseur de ce que longtemps on a appelé la « colonisation grecque », montre à quel point il était ardu pour les Grecs d’appréhender leur identité, notamment en rapport avec l’expérience du départ et les difficultés d’installation. L’intégration ponctuelle ou progressive dans des réseaux méditerranéens représente un autre enjeu essentiel pour les nouvelles communautés afin d’affirmer leur appartenance à l’hellénisme.

Les deux premières études de cas font la part belle au rapport entre le développement du régionalisme et l’émergence du panhellénisme. Intitulé « Mise en réseau insulaire et convergence hellénique : de Rhodes à Naucratis », le chapitre par lequel débute cette analyse illustre l’effet de ricochet qu’a eu la fondation des établissements rhodiens outre-mer sur l’identité de l’île. Le fait que dans l’emporion de Naucratis les représentants des trois poleis, Lindos, Camiros et Ialysos, étaient reconnus comme appartenant à la communauté des Rhodiens, a participé à la construction de ce même sentiment de solidarité insulaire au sein de la métropole elle-même. Ce processus passa par l’« histoire intentionnelle »[3], qui consiste à recréer un passé mythique, dont le ciment fut le héros Tlépolème, fondateur de toutes les poleis rhodiennes qui constituaient originairement un bloc unitaire. Le pendant de cette auto-référentialité est l’effet de la colonisation grecque qui a conduit à l’émergence d’une identité hellénique commune. Si Naucratis fut l’un des laboratoires privilégiés de ce processus, l’exemple de la Sicile permet de comprendre, outre l’émergence d’une identité régionale commune, la naissance et le fonctionnement d’un réseau religieux et politique. Ce réseau sicéliote, constitué autour de l’autel d’Apollon Archégète, figure symbolique des premières diasporas grecques, se connectait, par l’intermédiaire des ambassades envoyées aux grands sanctuaires, aux réseaux panhelléniques les plus importants. En même temps, l’autel, « lieu de mémoire » de la colonisation, participait à la création de l’identité des Grecs installés en Sicile, qui est à la fois régionale et hellénique.

Les trois derniers chapitres tournent autour de contacts et d’identités partagées, à travers les héros et les cultes, avec en premier‑plan le concept de Middle Ground. Héraclès et Melqart, que l’auteur appelle « des héros en réseau », jouent le rôle de médiateurs culturels pour des peuples méditerranéens qui partagent non seulement les pratiques commerciales mais aussi un système religieux polythéiste. Alors qu’Héraclès, héros qui ouvre la voie à la civilisation, ne fut associé à la colonisation grecque qu’assez tardivement, Melqart, quant à lui, était considéré à Tyr comme fondateur de la cité et de la dynastie. La convergence des deux héros s’explique par leur capacité de créer des « terrains d’entente » (le fameux Middle Ground) entre communautés, grecques et non grecques, et d’assurer une cohésion culturelle de la Méditerranée occidentale. Ces mêmes « terrains d’entente » sont au cœur du chapitre suivant, où les réseaux phocéens en Méditerranée occidentale, remarqués par les auteurs antiques eux-mêmes, ne cessent d’étonner par leur étendue et leur capacité de structurer le territoire autour des nœuds (« hubs »). Ces derniers ont un double rôle : polariser le pouvoir et le disperser par la création d’un système réticulaire d’établissements. Ces réseaux à différentes échelles ont permis aux Phocéens de détourner l’attention d’une identité ethnique découlant d’une entreprise programmée et unilatérale, qui aurait caractérisé ces fondations, pour la focaliser sur les zones de contacts, tels les emporia, où Grecs et non-Grecs se côtoyaient. En revanche, la diffusion du culte d’Artémis et d’autres nomima dans les établissements phocéens, mise en avant dans le dernier chapitre, est étroitement liée non pas à une prise de conscience de l’existence des réseaux par les Grecs, mais au transfert des pratiques culturelles nécessaire à la constitution et à la pérennisation des nouvelles communautés. L’exportation des cultes en réseaux participaient à ce que l’on peut appeler des identités emboîtées, où l’échelle de la polis se trouvait englobée dans le cercle en l’occurrence phocéen, qui à son tour s’emboîtait dans le cercle régional pour finir par être intégré dans celui panhellénique.

En montrant le potentiel des réseaux, qui vont d’un point à l’autre sans diriger le regard depuis un centre vers une périphérie, l’auteur attire notre attention sur ce que les métropoles devaient à leur tour à leurs apoikiai. L’identité de la métropole et le processus de cohésion politique et sociale qui la caractérise sont en rapport étroit avec la fondation de colonies et avec l’ampleur des réseaux, qui naissent précisément de cette « entreprise coloniale ». Or, ces métropoles couvrent la Grèce balkanique, le Péloponnèse, les îles égéennes et la côte ionienne, autrement dit, le monde habité tel qu’il était connu à l’époque archaïque. À cet espace s’agglutinèrent progressivement les rives méditerranéennes, allant jusqu’à Phasis en Mer Noire et jusqu’aux côtes catalanes en Occident, en passant par le nord de l’Afrique. Le « tout petit monde » des Grecs installés autour de la Méditerranée, regardant vers la mer, vecteur de mobilités, n’a ni centre ni périphérie. C’est là toute la signification de la théorie élaborée par Irad Malkin, brillamment illustrée par ce livre : ce monde n’est petit que parce qu’il est étroitement interconnecté.

Madalina Dana, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne,
Centre ANHIMA (UMR 8210)

Publié dans le fascicule 1 tome 121,  2019, p. 214-216

[1]. I. Malkin, A Small Greek World : Networks in the Ancient Mediterranean, New York-Oxford 2011.

[2]. I. Malkin, Religion and Colonization in Ancient Greece, Leyde 1987 et Id., Myth and Territory in the Spartan Mediterranean, Cambridge 1994 (trad. fr. : La Méditerranée spartiate : mythe et territoire, Paris 1999).

[3]. L. Foxhall, H.-J. Gehrke, N. Luraghi éds., Intentional History : Spinning Time in Ancient Greece, Stuttgart 2010.