Mambiwni Kivuila-Kiaku (J.), Nsuka Nkoko (J.-B.), L’Afrique vue par les Romains. Les écrits de Salluste et de Lucain. – Préface de D. Manzefo N’Kumi. – Paris : L’Harmattan, 2017. – 170 p. : bibliogr. – ISBN : 978.2.343.11301.2.

L’Afrique vue par les Romains aborde le thème des représentations romaines de l’Afrique du nord. L’étude s’appuie sur les chapitres XVII à XIX du Bellum Iugurthinum de Salluste et sur les livres IV et IX de la Pharsale de Lucain. Chacune de ces œuvres contient en effet un « thesaurus » (p. 26) de digressions de nature géographique ou ethnologique sur la Libye, la Numidie et la Maurétanie. Un certain nombre de ces propos constituent des topoi à partir desquels les auteurs cherchent à reconstituer les représentations romaines. Le sujet n’est pas neuf mais l’ouvrage soulève une question intéressante : comment des latinistes africains envisagent-ils un tel sujet, qui porte en soi la question de la rencontre entre l’Europe et l’Afrique ? Les auteurs sont tous les deux professeurs de lettres classiques et de civilisation latine de l’Université de Kinshasa. José Mambwini Kiviula-Kiaku est en outre le fondateur de la Revue Africaine des Études Latines qui, en collaboration avec les Éditions Ausonius, contribue en particulier à faire connaître les travaux du département des Lettres et Civilisations latines de l’Université pédagogique nationale (UPN) de Kinshasa, en République démocratique du Congo.

L’introduction annonce la double ambition de l’ouvrage. Son premier objectif est de mettre en évidence le processus de construction de la représentation romaine de l’Afrique à travers une épopée et un récit historique. À cet égard, le corpus retenu permet aux auteurs de rechercher « les points de convergence ou de divergence » (p. 30) entre deux projets littéraires bien différents, en étudiant les techniques employées et les matériaux exploités par l’historien du Ier siècle avant J.-C. et le poète de l’époque néronienne. Dans un deuxième temps, le projet de l’ouvrage est de poser les fondements d’une « lecture africaine » (p. 31) des œuvres latines et, au-delà, de la vision romaine de l’Afrique.

Les auteurs n’ignorent pas combien la notion de racisme telle qu’on la conçoit aujourd’hui est marquée par les théories raciales du XIXe siècle et peut donc apparaître anachronique appliquée à l’antiquité romaine. Ils font pourtant valoir (avec précaution) en préambule que le goût pour les exotica, de même que l’affirmation romaine de l’altérité, s’apparentent à un système de représentations assimilable à l’expression d’une forme de « xénophobie, voire d’une sorte de racisme » (p. 37). Ils soulignent par ailleurs la méconnaissance qu’avaient Salluste et Lucain des territoires évoqués, ce qui conduit notamment Lucain à en percevoir l’Afrique comme une « terre fondamentalement étrange et étrangère » (p. 44). L’étude des textes leur permet ensuite de mettre en évidence des stéréotypes que les Romains utilisaient pour évoquer les peuples qui furent soumis par eux en Afrique. On doit toutefois relever que ces lieux communs ne sont pas nécessairement réservés aux peuples d’Afrique du Nord : la rudesse et la rusticité attribuées par Salluste aux Gétules et aux Libyens trouvent à s’appliquer ailleurs aux Gaulois ou aux Germains. Pour comprendre ces stéréotypes, les auteurs en recherchent les causes subjectives, celles qui ont motivé leur élaboration au sein de la société romaine elle-même. Ils relèvent ainsi à juste titre que la construction de l’image de l’Afrique s’inscrit dans un processus de construction de l’identité romaine. L’ouverture grandissante de l’Empire à des influences extérieures aurait ainsi inspiré « une stratégie d’exclusion » qui aurait « incité les Romains à se souder culturellement face au péril pouvant venir de l’Autre » (p. 148). Il est en effet certain qu’entre le Ier siècle avant et le Ier siècle après J.-C., le ressentiment de la classe dominante est vif envers les nouveaux venus. Cette hostilité est manifeste dans les moqueries de Sénèque à l’égard de l’Empereur Claude qui s’était promis de voir en toge tous les Grecs, Gaulois, Espagnols et Bretons[1]. À certains égards cependant, les causes invoquées par les auteurs dans la construction des préjugés semblent plus sujettes à discussion. Ils examinent par exemple le cas relaté par Salluste de l’absence de bois de construction chez les Gétules : l’infertilité de leur sol ne l’aurait pas permis et leur peur de la mer leur aurait interdit de s’en procurer en Espagne. Si les auteurs réfutent le second argument en arguant que les Gétules commerçaient bien à travers la Méditerranée, ils concèdent le premier « sur le plan purement géophysique » (p. 84). Or le mécanisme à l’œuvre dans cet exemple a bien été décrit par Michel Dubuisson : il s’agit pour Salluste de justifier, d’une manière ou d’une autre, une hostilité de principe liée à sa propre vision du monde, à ses préjugés[2]. La recherche de causes objectives qui, dans la culture, le mode de vie ou les caractéristiques du territoire des Gétules aurait pu inspirer cette réflexion à Salluste semble donc peu opérante.

La deuxième question soulevée par l’ouvrage, celle d’une « lecture africaine » des œuvres de Salluste et de Lucain, et au-delà de l’ensemble de la littérature latine, est passionnante et riche de perspectives. Le renouvellement des problématiques des historiens provient en partie des questions qui leur sont posées par les sociétés contemporaines, et dans une certaine mesure également de leur propre histoire. C’est ainsi que le renouvellement historiographique des gender studies et des black studies coïncide à la fois avec la progression du féminisme et du mouvement des droits civiques aux États-Unis, et avec l’arrivée de femmes et de personnes de couleur dans un monde académique jusqu’alors très majoritairement blanc et masculin[3]. Les auteurs ont donc raison de souligner que les historiens africains doivent réfléchir à la façon dont ils appréhendent les textes antiques. Compte tenu de leur histoire et du passé colonial de leur pays, ils effectuent nécessairement une lecture des textes latins différente de celle des chercheurs d’origine européenne ou occidentale. L’entreprise ne va pas sans difficultés et les auteurs soulignent qu’ils courent le risque de « manquer parfois de lucidité et d’objectivité » (p. 30). Ayant eux-mêmes formulé cette mise en garde, on constate toutefois qu’il leur arrive de d’assimiler de façon exagérée la xénophobie antique au racisme moderne et l’impérialisme romain au colonialisme européen. Cela n’enlève rien à l’intérêt de l’ouvrage et le débat qu’il suscite ne concerne pas seulement notre connaissance de l’Antiquité mais aussi sa réception et la façon dont elle est appréhendée par les chercheurs de différentes cultures.

Marguerite Ronin, Université d’Oxford

Publié en ligne le 05 février 2018

[1] Sen., Apocol., III, 3

[2] M. Dubuisson, « La vision romaine de l’étranger : stéréotypes, idéologie et mentalités », Cahiers de Clio, 1985, p. 89.

[3] La personnalité et les travaux pionniers de Frank M. Snowden illustrent particulièrement bien cette évolution (F.M. Snowden, Blacks in Antiquity: Ethiopians in the Greco-Roman Experience, Cambridge (Mass.) 1970 ; F.M. Snowden, Before Color Prejudice: the Ancient View of Blacks, Cambridge (Mass.) 1983.)