Marcellesi (M.-Ch.), Pergame de la fin du Ve au début du Ier siècle avant J.-C. Pratiques monétaires et histoire. – Rome : Fabrizio Serra, 2012. – 296 p. : bibliogr., index, cartes, pl. h. t. – (Studi Ellenistici, ISSN : 1828.5864 ; 26). – ISBN : 978.88.6227.459.3

yle= »text-align: justify; »>À la fois cité et capitale royale, Pergame produisit tout au long de son histoire un monnayage aussi abondant que varié. Parmi les premiers à l’avoir étudié, Friedrich Imhoof-Blumer et Hans von Fritze ont montré le parti que l’on pouvait tirer de ce matériel. Leurs travaux sur le sujet, au nombre desquels Die Münzen der Dynastie von Pergamon [1], Zur Chronologie der autonomen Prägung von Pergamon [2] et Die Münzen von Pergamon [3], ont posé les bases de toute une série de réflexions  dont  le  flot  est  loin  d’être  tari  aujourd’hui.  Pour ne citer que des publications récentes, nous retiendrons par exemple, durant la seule année 2012, un article de Jérémie Chameroy [4] sur la chronologie et la circulation des bronzes pergaméniens hellénistiques d’après les monnaies trouvées sur le terrain, une étude de François de Callataÿ [5] sur des statères d’or de  Pergame  émis  à  la  fin  du  IVe siècle a.C., ou bien encore une importante synthèse de Marie-Christine Marcellesi dont nous proposons ici le compte rendu.

Ce livre est la pièce maîtresse d’un dossier nourri ces dernières années par son auteur. Déjà en 2008 paraissait sous sa plume une présentation générale du monnayage pergaménien pré-romain, à laquelle succéda en 2010 une étude sur des statères d’or du IV e siècle a.C. [6]. Cette fois, Marie-Christine Marcellesi présente en détail l’histoire et les pratiques monétaires de l’atelier de Pergame depuis  ses  origines,  à  la  fin  du  V e siècle a.C., jusqu’aux bouleversements créés par les guerres mithridatiques, au début du I er siècle a.C. Toute la production locale, civique aussi bien que royale, est soumise ici à l’examen. On pourrait objecter qu’il s’agit là de matériels émanant d’institutions distinctes, mais Marie-Christine Marcellesi rappelle qu’ils ont été utilisés en même temps et qu’on ne peut en expliquer un sans tenir compte de l’autre. Leur confrontation est donc l’occasion de revenir, sous l’angle original de la numismatique, sur ce que furent les relations entre la royauté et le monde des cités à l’époque hellénistique.

Entrée dans l’Histoire durant l’expédition des Dix Mille, Pergame frappe alors ses premières monnaies d’argent et de bronze (tête d’Apollon au droit, tête humaine ou de taureau au revers). D’aucuns ont voulu y voir une décision des Gongylides, famille de dynastes grecs établis dans la région. Or, si l’on compare ces pièces à celles d’autres ateliers contemporains du nord-ouest de l’Asie Mineure, il apparaît qu’il s’agit en fait de frappes civiques des plus modestes (les monnaies d’argent ne dépassent pas semble-t-il l’équivalent du triobole de poids chiote-rhodien) et témoignent du rôle secondaire joué par Pergame dans la première moitié du IVe siècle a.C.

Les pièces d’or font leur apparition dans la seconde moitié du IVe siècle, sous la forme de statères et de tiers de statère de poids attique aux types d’Héraclès et Athéna (employés aussi sur les monnaies d’argent et de bronze). On a longtemps pensé, non sans discussions, qu’il s’agissait d’un monnayage servant les prétentions éphémères d’Héraclès, bâtard d’Alexandre le Grand, au trône de Macédoine depuis sa résidence de Pergame. Aucun argument solide ne permet pourtant d’assurer cette attribution et les quelques exemplaires parvenus jusqu’à nous tendent plutôt à montrer qu’ils représentent la cité plutôt qu’un parti et qu’ils participent à la circulation générale des monnaies d’or d’étalon attique au début de l’époque hellénistique. L’argent (toujours émis sous la forme de petites dénominations) et le bronze (aux mêmes types que l’or) restent en revanche d’un usage local. Ils n’en attestent pas moins le développement remarquable de la cité, sans doute après que le satrape Orontès en a déplacé le centre de la plaine vers l’acropole surplombant le Caïque peu avant le milieu du IVe siècle.

La première véritable rupture dans l’histoire du monnayage pergaménien se situe durant les guerres opposant les Diadoques. La frappe de l’or et de l’argent civiques est alors interrompue et cède la place à des émissions royales peut-être au nom d’Alexandre le Grand et de ses successeurs immédiats, plus sûrement au nom de Lysimaque et Séleucos Ier. C’est alors que Philétaire, gouverneur de la place de Pergame, émet des tétradrachmes d’Alexandre de poids attique, mais aussi des tétradrachmes de même poids au nom et aux types de ses maîtres successifs (Alexandre divinisé et Athéna Niképhoros sur les pièces de Lysimaque, tête de cheval et éléphant sur celles de Séleucos I er ). Mais cette allégeance disparaît quand Philétaire choisit de s’émanciper en produisant des tétradrachmes à son propre nom (les philétaires), d’abord avec le portrait de Séleucos Ier , puis avec le sien vers 270 a.C. (Athéna trônant toujours au revers), mais aussi des bronzes signés de même, la tête d’Athéna au droit, un serpent ou un arc au revers.

La frappe de ces premiers monnayages attalides  se  poursuit  et  se  diversifie  jusqu’au  début du IIe siècle a.C. Ainsi, aux philétaires émis tout au long de la période s’ajoutent de nouveaux alexandres entre c. 220 et c. 190. Dans le même temps, à tout le moins dans la seconde moitié du IIIe siècle, les émissions de bronze s’enrichissent de séries de différents modules où les têtes d’Athéna disputent désormais la place à celles d’Apollon et Asclépios quand, au revers, le serpent et l’arc doivent compter avec la feuille de lierre, l’image d’Asclépios, le thyrse, le trépied, l’abeille et l’étoile. Cela étant, les quantités de métal précieux émises à ce moment ne sont pas importantes dans la mesure où, l’espace monétaire attalide étant alors ouvert, il n’est pas nécessaire de produire ce à quoi les monnayages étrangers de poids attique peuvent se substituer.

À la différence des pièces d’or et d’argent, ce nouvel environnement ne perturbe pas la frappe des bronzes civiques de Pergame. En effet, ces derniers continuent d’être produits tout au long du IIIe siècle (avec la tête d’Athéna au droit, une ou deux têtes de taureaux, voire des étoiles, au revers), preuve s’il en est que la cité conserve  sa  spécificité  institutionnelle  même  après être devenue capitale royale. Toutefois, ces pièces circulent moins loin que les bronzes attalides. À l’évidence, la diffusion de tels monnayages est fonction de l’autorité émettrice et de son aura.

La seconde grande rupture dans l’histoire des monnaies de Pergame se situe au début du IIe siècle a.C. avec l’apparition, peu avant 190, des cistophores. Ces pièces célèbres au ciste, à l’arc, au goryte et aux serpents entrelacés auraient été produites en prévision de la guerre contre Antiochos III, d’abord à Pergame puis, la victoire acquise, dans divers ateliers d’un royaume sensiblement agrandi. Cela étant, le poids réduit de ces monnaies par rapport aux exemplaires précédents fait basculer l’État attalide d’un système monétaire ouvert dans un système désormais plus verrouillé. Les opérations de change deviennent obligatoires et les rois de Pergame en tirent certainement de  substantiels  bénéfices.  Cela  n’empêche  pas  pour autant Eumène II de continuer la frappe des tétradrachmes de poids attique, les uns à son nom et à son buste au droit, les Cabires au revers, les autres (à partir de 181) au nom d’Athéna Niképhoros, la tête de Méduse au droit, la déesse au revers. Sans doute ces monnaies servent-elles à payer les étrangers présents dans le royaume ou à régler les dépenses extérieures.

Les monnayages de bronze n’échappent pas à ces grands bouleversements. Certes, la cité poursuit les émissions à son nom tout au long du siècle, et peut-être au-delà, en reprenant les têtes d’Athéna et Asclépios au droit, en représentant cette fois le dieu guérisseur, son serpent, une Nikè ou bien encore un aigle au revers. Mais la grande nouveauté du moment tient en l’émission de plusieurs séries de bronzes à l’image et surtout au nom d’Athéna Niképhoros, Athéna Areia, Asclépios Sôter, Asclépios et Hygie. Selon Marie-Christine Marcellesi, ces pièces, inaugurées sous Eumène II, remplaceraient les bronzes au nom de Philétaire dont la frappe cesse définitivement. L’absence  ennuyeuse  de  toute  référence au pouvoir royal serait « le résultat d’une politique du roi visant à se concilier les cités grecques et peut-être à atténuer la méfiance  romaine » (p. 171). Il n’en reste pas moins que les monnaies en question, toutes légendées au génitif singulier, sont celles des divinités dont elles portent le nom (Ἀθηνᾶς Νικηφόρου, Ἀθηνᾶς Ἀρείας,  Ἀσκληπιοῦ  Σωτῆρος,  Ἀσκληπιοῦ καὶ Ὑγιειᾶς), pas celles d’un souverain attalide. C’est pourquoi ces pièces ont plus souvent été considérées comme monnaies « de panégyries » [7], voire comme « Tempelmünzen » [8], que comme frappes royales.

Dans tous les cas, à l’image des cistophores qui ont fini par s’imposer comme le monnayage  d’argent de l’Asie Mineure occidentale, les bronzes problématiques émis au nom de divinités, mais aussi ceux au nom de Pergame, continuent d’être frappés après la disparition du royaume attalide en 133 a.C. La création de la province romaine proconsulaire d’Asie ne marque donc pas une véritable rupture dans les pratiques monétaires de la région. Il faut en fait  attendre  la  fin  des  guerres  mithridatiques  pour assister à une véritable mainmise de Rome sur le numéraire pergaménien. L’indication des noms de proconsuls ou de propréteurs sur les cistophores en est alors une manifestation éclatante avant les coups décisifs portés par Marc Antoine.

Parcourant ainsi plus de quatre siècles d’histoire, le lecteur dispose enfin d’un précieux  outil de travail auquel il convient d’ajouter deux annexes dont la première fait une présentation synthétique de tout le monnayage pergaménien. Cet exercice sans doute fastidieux n’en reste pas moins très utile en ce qu’il permet d’embrasser en peu de pages une histoire riche et complexe, à l’image de ce que Marie-Christine Marcellesi a déjà proposé en étudiant les frappes de Milet [8]. La seconde annexe, tout aussi précieuse, inventorie les trésors, plus de 120, contenant des monnaies émises à Pergame. La liste n’est pas simplement nominative ; elle livre au lecteur, sur le modèle milésien [10],  une  fiche  détaillée  de chaque trouvaille permettant de replacer dans leur contexte les exemplaires recensés. Ces dernières pages contribuent un peu plus à la qualité d’un ouvrage promis à marquer une étape importante dans les discussions sur le monnayage de Pergame.

Fabrice Delrieux

[[9]]9. Milet des Hécatomnides à la domination romaine. Pratiques monétaires et histoire de la cité du IVe au IIe siècle av. J.-C., Mayence 2004 p. 171-183. [[9]]

Notes
  1. 1. Berlin 1884.
  2. 2. dans J. evans et al. éd., Corolla Numismatica. Numismatic Essays in Honour of Barclay V. Head, Oxford 1906, p. 47-62.
  3. 3. Berlin 1910.
  4. 4. Chiron 42, p. 131-181
  5. 5. RN 169, p. 179-196
  6. 6. « Une cité devenue capitale royale l’histoire monétaire de Pergame dans son contexte micrasiatique » dans M. Kohl éd., Pergame. Histoire et archéologie d’un centre urbain depuis ses origines jusqu’à la fin de l’Antiquité, Lille 2008, p. 245-255 « Héraclès, Pergame et Alexandre : à propos de rares statères d’or », BSFN 65, n° 7, 2010, p. 198-202.
  7. 7. h. von fritze, Die Münzen von Pergamon…, 26 sq.
  8. 8. J. Chameroy, Chiron 42, 2012, p. 147 sq.
  9. yle= »text-align: justify; »>À la fois cité et capitale royale, Pergame produisit tout au long de son histoire un monnayage aussi abondant que varié. Parmi les premiers à l’avoir étudié, Friedrich Imhoof-Blumer et Hans von Fritze ont montré le parti que l’on pouvait tirer de ce matériel. Leurs travaux sur le sujet, au nombre desquels Die Münzen der Dynastie von Pergamon [1], Zur Chronologie der autonomen Prägung von Pergamon [2] et Die Münzen von Pergamon [3], ont posé les bases de toute une série de réflexions  dont  le  flot  est  loin  d’être  tari  aujourd’hui.  Pour ne citer que des publications récentes, nous retiendrons par exemple, durant la seule année 2012, un article de Jérémie Chameroy [4] sur la chronologie et la circulation des bronzes pergaméniens hellénistiques d’après les monnaies trouvées sur le terrain, une étude de François de Callataÿ [5] sur des statères d’or de  Pergame  émis  à  la  fin  du  IVe siècle a.C., ou bien encore une importante synthèse de Marie-Christine Marcellesi dont nous proposons ici le compte rendu.

    Ce livre est la pièce maîtresse d’un dossier nourri ces dernières années par son auteur. Déjà en 2008 paraissait sous sa plume une présentation générale du monnayage pergaménien pré-romain, à laquelle succéda en 2010 une étude sur des statères d’or du IV e siècle a.C. [6]. Cette fois, Marie-Christine Marcellesi présente en détail l’histoire et les pratiques monétaires de l’atelier de Pergame depuis  ses  origines,  à  la  fin  du  V e siècle a.C., jusqu’aux bouleversements créés par les guerres mithridatiques, au début du I er siècle a.C. Toute la production locale, civique aussi bien que royale, est soumise ici à l’examen. On pourrait objecter qu’il s’agit là de matériels émanant d’institutions distinctes, mais Marie-Christine Marcellesi rappelle qu’ils ont été utilisés en même temps et qu’on ne peut en expliquer un sans tenir compte de l’autre. Leur confrontation est donc l’occasion de revenir, sous l’angle original de la numismatique, sur ce que furent les relations entre la royauté et le monde des cités à l’époque hellénistique.

    Entrée dans l’Histoire durant l’expédition des Dix Mille, Pergame frappe alors ses premières monnaies d’argent et de bronze (tête d’Apollon au droit, tête humaine ou de taureau au revers). D’aucuns ont voulu y voir une décision des Gongylides, famille de dynastes grecs établis dans la région. Or, si l’on compare ces pièces à celles d’autres ateliers contemporains du nord-ouest de l’Asie Mineure, il apparaît qu’il s’agit en fait de frappes civiques des plus modestes (les monnaies d’argent ne dépassent pas semble-t-il l’équivalent du triobole de poids chiote-rhodien) et témoignent du rôle secondaire joué par Pergame dans la première moitié du IVe siècle a.C.

    Les pièces d’or font leur apparition dans la seconde moitié du IVe siècle, sous la forme de statères et de tiers de statère de poids attique aux types d’Héraclès et Athéna (employés aussi sur les monnaies d’argent et de bronze). On a longtemps pensé, non sans discussions, qu’il s’agissait d’un monnayage servant les prétentions éphémères d’Héraclès, bâtard d’Alexandre le Grand, au trône de Macédoine depuis sa résidence de Pergame. Aucun argument solide ne permet pourtant d’assurer cette attribution et les quelques exemplaires parvenus jusqu’à nous tendent plutôt à montrer qu’ils représentent la cité plutôt qu’un parti et qu’ils participent à la circulation générale des monnaies d’or d’étalon attique au début de l’époque hellénistique. L’argent (toujours émis sous la forme de petites dénominations) et le bronze (aux mêmes types que l’or) restent en revanche d’un usage local. Ils n’en attestent pas moins le développement remarquable de la cité, sans doute après que le satrape Orontès en a déplacé le centre de la plaine vers l’acropole surplombant le Caïque peu avant le milieu du IVe siècle.

    La première véritable rupture dans l’histoire du monnayage pergaménien se situe durant les guerres opposant les Diadoques. La frappe de l’or et de l’argent civiques est alors interrompue et cède la place à des émissions royales peut-être au nom d’Alexandre le Grand et de ses successeurs immédiats, plus sûrement au nom de Lysimaque et Séleucos Ier. C’est alors que Philétaire, gouverneur de la place de Pergame, émet des tétradrachmes d’Alexandre de poids attique, mais aussi des tétradrachmes de même poids au nom et aux types de ses maîtres successifs (Alexandre divinisé et Athéna Niképhoros sur les pièces de Lysimaque, tête de cheval et éléphant sur celles de Séleucos I er ). Mais cette allégeance disparaît quand Philétaire choisit de s’émanciper en produisant des tétradrachmes à son propre nom (les philétaires), d’abord avec le portrait de Séleucos Ier , puis avec le sien vers 270 a.C. (Athéna trônant toujours au revers), mais aussi des bronzes signés de même, la tête d’Athéna au droit, un serpent ou un arc au revers.

    La frappe de ces premiers monnayages attalides  se  poursuit  et  se  diversifie  jusqu’au  début du IIe siècle a.C. Ainsi, aux philétaires émis tout au long de la période s’ajoutent de nouveaux alexandres entre c. 220 et c. 190. Dans le même temps, à tout le moins dans la seconde moitié du IIIe siècle, les émissions de bronze s’enrichissent de séries de différents modules où les têtes d’Athéna disputent désormais la place à celles d’Apollon et Asclépios quand, au revers, le serpent et l’arc doivent compter avec la feuille de lierre, l’image d’Asclépios, le thyrse, le trépied, l’abeille et l’étoile. Cela étant, les quantités de métal précieux émises à ce moment ne sont pas importantes dans la mesure où, l’espace monétaire attalide étant alors ouvert, il n’est pas nécessaire de produire ce à quoi les monnayages étrangers de poids attique peuvent se substituer.

    À la différence des pièces d’or et d’argent, ce nouvel environnement ne perturbe pas la frappe des bronzes civiques de Pergame. En effet, ces derniers continuent d’être produits tout au long du IIIe siècle (avec la tête d’Athéna au droit, une ou deux têtes de taureaux, voire des étoiles, au revers), preuve s’il en est que la cité conserve  sa  spécificité  institutionnelle  même  après être devenue capitale royale. Toutefois, ces pièces circulent moins loin que les bronzes attalides. À l’évidence, la diffusion de tels monnayages est fonction de l’autorité émettrice et de son aura.

    La seconde grande rupture dans l’histoire des monnaies de Pergame se situe au début du IIe siècle a.C. avec l’apparition, peu avant 190, des cistophores. Ces pièces célèbres au ciste, à l’arc, au goryte et aux serpents entrelacés auraient été produites en prévision de la guerre contre Antiochos III, d’abord à Pergame puis, la victoire acquise, dans divers ateliers d’un royaume sensiblement agrandi. Cela étant, le poids réduit de ces monnaies par rapport aux exemplaires précédents fait basculer l’État attalide d’un système monétaire ouvert dans un système désormais plus verrouillé. Les opérations de change deviennent obligatoires et les rois de Pergame en tirent certainement de  substantiels  bénéfices.  Cela  n’empêche  pas  pour autant Eumène II de continuer la frappe des tétradrachmes de poids attique, les uns à son nom et à son buste au droit, les Cabires au revers, les autres (à partir de 181) au nom d’Athéna Niképhoros, la tête de Méduse au droit, la déesse au revers. Sans doute ces monnaies servent-elles à payer les étrangers présents dans le royaume ou à régler les dépenses extérieures.

    Les monnayages de bronze n’échappent pas à ces grands bouleversements. Certes, la cité poursuit les émissions à son nom tout au long du siècle, et peut-être au-delà, en reprenant les têtes d’Athéna et Asclépios au droit, en représentant cette fois le dieu guérisseur, son serpent, une Nikè ou bien encore un aigle au revers. Mais la grande nouveauté du moment tient en l’émission de plusieurs séries de bronzes à l’image et surtout au nom d’Athéna Niképhoros, Athéna Areia, Asclépios Sôter, Asclépios et Hygie. Selon Marie-Christine Marcellesi, ces pièces, inaugurées sous Eumène II, remplaceraient les bronzes au nom de Philétaire dont la frappe cesse définitivement. L’absence  ennuyeuse  de  toute  référence au pouvoir royal serait « le résultat d’une politique du roi visant à se concilier les cités grecques et peut-être à atténuer la méfiance  romaine » (p. 171). Il n’en reste pas moins que les monnaies en question, toutes légendées au génitif singulier, sont celles des divinités dont elles portent le nom (Ἀθηνᾶς Νικηφόρου, Ἀθηνᾶς Ἀρείας,  Ἀσκληπιοῦ  Σωτῆρος,  Ἀσκληπιοῦ καὶ Ὑγιειᾶς), pas celles d’un souverain attalide. C’est pourquoi ces pièces ont plus souvent été considérées comme monnaies « de panégyries » [7], voire comme « Tempelmünzen » [8], que comme frappes royales.

    Dans tous les cas, à l’image des cistophores qui ont fini par s’imposer comme le monnayage  d’argent de l’Asie Mineure occidentale, les bronzes problématiques émis au nom de divinités, mais aussi ceux au nom de Pergame, continuent d’être frappés après la disparition du royaume attalide en 133 a.C. La création de la province romaine proconsulaire d’Asie ne marque donc pas une véritable rupture dans les pratiques monétaires de la région. Il faut en fait  attendre  la  fin  des  guerres  mithridatiques  pour assister à une véritable mainmise de Rome sur le numéraire pergaménien. L’indication des noms de proconsuls ou de propréteurs sur les cistophores en est alors une manifestation éclatante avant les coups décisifs portés par Marc Antoine.

    Parcourant ainsi plus de quatre siècles d’histoire, le lecteur dispose enfin d’un précieux  outil de travail auquel il convient d’ajouter deux annexes dont la première fait une présentation synthétique de tout le monnayage pergaménien. Cet exercice sans doute fastidieux n’en reste pas moins très utile en ce qu’il permet d’embrasser en peu de pages une histoire riche et complexe, à l’image de ce que Marie-Christine Marcellesi a déjà proposé en étudiant les frappes de Milet [8]. La seconde annexe, tout aussi précieuse, inventorie les trésors, plus de 120, contenant des monnaies émises à Pergame. La liste n’est pas simplement nominative ; elle livre au lecteur, sur le modèle milésien {{10}},  une  fiche  détaillée  de chaque trouvaille permettant de replacer dans leur contexte les exemplaires recensés. Ces dernières pages contribuent un peu plus à la qualité d’un ouvrage promis à marquer une étape importante dans les discussions sur le monnayage de Pergame.

    Fabrice Delrieux

    [[9]]9. Milet des Hécatomnides à la domination romaine. Pratiques monétaires et histoire de la cité du IVe au IIe siècle av. J.-C., Mayence 2004 p. 171-183. [[9]]
    [[10]]10. Ibid., p. 193-231. [[10]

  10. 10. Ibid., p. 193-231.