Martínez-Pinna (J.), Roma y los latinos. ¿Agresividad o imperialismo?. – Madrid : Ediciones Complutense, 2017. – 271 p. : bibliogr., index. – (Serie investigación ; 4). – ISBN : 978.84.669.3522.7.

Ainsi que l’indique le sous-titre du volume, Jorge Martínez Pinna (ci-après JMP) se propose d’examiner la nature de l’expansion romaine aux dépens des peuples latins entre le VIe et le IVe siècle av. notre ère : convient‑il d’interpréter cette expansion selon la théorie de l’impérialisme défensif élaborée par M. Holleaux à propos de la conquête romaine de l’Orient grec ? S’agit-il plutôt d’une forme d’impérialisme agressif, cher à W.V. Harris, mais qui fait débuter le phénomène seulement en 326 (début de la deuxième guerre samnite) ? Faut-il plutôt invoquer la théorie réaliste défendue par A. Eckstein, d’après laquelle les Romains n’étaient pas plus agressifs que les autres puissances du monde méditerranéen, mais étaient mieux organisés et disposaient de ressources supérieures qui leur ont permis d’imposer leur domination à tous les autres[1] ? JMP penche pour la thèse de l’impérialisme agressif, tout en laissant la porte ouverte à la théorie réaliste : d’après lui, les Latins, les Herniques ou même les Étrusques de Véies n’ont jamais constitué une réelle menace pour les Romains, qui ont délibérément agrandi leur territoire et accru leur puissance aux dépens de leurs voisins et même de leurs propres alliés [p. 7-9 et 213-219].

L’auteur distingue deux phases dans cette conquête du Latium, séparées par une période de 70 ans durant laquelle Rome fut contrainte de lutter contre les Sabins, les Volsques et les Éques : il situe la première phase d’expansion sous le règne des Tarquins et de Servius Tullius, qui sont parvenus à établir l’hégémonie de Rome sur le Latium tant par les armes que par la diplomatique ; il place la seconde phase entre 431 et 338, période au cours de laquelle les Romains ont intégré de force la majorité des peuples latins dans leur territoire et leur corps civique en recourant à des méthodes nettement plus agressives qu’à l’époque royale.

Cela dit, cet ouvrage est constitué d’une série d’articles plus anciens, tantôt remaniés tantôt repris mot à mot selon l’aveu même de l’auteur [p. 9, n. 8], et il en résulte que la question annoncée dans l’introduction et traitée à nouveau dans la conclusion, qui aurait dû être le fil conducteur de la recherche, passe souvent au second plan, voire disparaît tout à fait dans certains chapitres du livre. Celui-ci se présente aujourd’hui comme un état de la question sur l’histoire des relations romano-latines à l’époque archaïque.

D’un point de vue méthodologique, JMP sait se montrer critique et méfiant à l’égard de la tradition antique ; il accorde cependant plus de crédit au récit sobre de Tite-Live qu’à celui de Denys d’Halicarnasse, plus détaillé mais pas nécessairement mieux informé. Il tend à rejeter l’essentiel des récits relatifs aux cinq premiers rois de Rome et il met en doute l’historicité de nombreux éléments pour les époques postérieures également (anachronismes, déformations romano-centristes, récits étiologiques, épisodes romancés). Cela dit, JMP ne fait manifestement pas partie des historiens qui considèrent la tradition annalistique comme un tissu d’inventions, de mensonges et de falsifications, mais qui pensent être en mesure de reconstruire la « véritable histoire » des relations romano-latines à partir de quelques éléments jugés fiables puisés çà et là dans cette même tradition. De fait, l’auteur est souvent en désaccord explicite avec les thèses d’A. Alföldi, qui continuent d’exercer une influence notable sur de nombreux chercheurs contemporains[2].

La première partie du livre est consacrée à la définition du peuple latin (concepts préliminaires ; légendes et ethnogenèse ; Feriae Latinae ; paléographie du Latium archaïque) [p. 11-42]. À propos du terme Latium, JMP relève la différence entre les auteurs antiques, qui y reconnaissent un espace géographique aux frontières modulables selon les ambitions romaines, et les chercheurs modernes, qui tendent à y voir – à tort selon lui – un concept ethnico-politique. L’auteur insiste notamment sur le fait que le Latium Vetus ne correspond en aucun cas aux Prisci Latini, une expression forgée assez tardivement selon lui, et qui a trois sens différents dans le récit de Tite-Live suivant le contexte : elle peut désigner les colonies fondées par le roi albain légendaire Latinus Silvius (1.3.7), la coalition des peuples latins qui affronta le roi Ancus Marcius (1.33.11-14), ou encore les Latins vivant au-delà de l’Anio soumis par Tarquin l’Ancien (1.38.4) [p. 11‑15].

Concernant Latinus, le héros éponyme du peuple latin, JMP distingue trois courants historiographiques dans les traditions antiques : le premier est représenté par les quelques vers figurant dans la Théogonie d’Hésiode – considérés comme une interpolation du VIe siècle – où Latinus apparaît comme fils d’Ulysse et de Circé[3] ; le second comprend tous les auteurs grecs d’époque hellénistique qui présentent Latinus comme le fondateur de Rome ou un personnage proche du fondateur ; dans le troisième groupe figurent les récits qui font de Latinus un roi local dont la destinée est d’accueillir Énée et de donner son nom au peuple issu de l’union des Troyens et des indigènes, avant de disparaître [p. 15‑20].

Avec de bons arguments, JMP refuse tout caractère politique, du moins à l’origine, aux Feriae Latinae qui se déroulaient dans le sanctuaire des Monts Albains. D’après lui, c’est Tarquin le Superbe qui, le premier, aurait tenté de s’appuyer sur ce festival consacré à Jupiter Latiar afin d’asseoir son hégémonie sur le Latium en même temps que sur la ville de Rome, où Jupiter Capitolin venait d’être érigé au rang de dieu tutélaire. Ce sont ensuite les autorités romaines républicaines qui, après avoir pris définitivement le contrôle du festival vers le milieu du Ve siècle, lui auraient donné cette fonction fédératrice du nomen Latinum sous hégémonie romaine que nous lui connaissons à travers les sources tardives. L’auteur considère par ailleurs que les triomphes célébrés sur le Mont Albain, attestés à quatre reprises seulement au IIIe et au IIe siècle, ne remontent pas à une haute antiquité. De même, il estime que les listes de peuples et de cités qui auraient participé à haute époque aux Feriae Latinae sont des reconstructions tardives[4] [p. 20-36].

Dans la section consacrée à la « paléographie » du Latium archaïque, JMP souligne le fait que les individus se disaient appartenir à une cité en particulier plutôt qu’au peuple latin, sauf lorsqu’ils résidaient à l’extérieur. Il fait également la différence entre les cités qui ont atteint une organisation civique comparable aux poleis grecques et les oppida, lieux de résidence de petits groupes aristocratiques, qui ont fini par être absorbés par les cités. Alors que J. Beloch ne comptait que 12 cités latines à la fin du VIe siècle, l’auteur évalue leur nombre à 20-24, tout en rappelant que certaines ont perdu leur caractère latin pour devenir volsques durant presque tout le Ve siècle (Satricum, Tarracina, Antium, Circei, Velitrae) [p. 36-42].

La deuxième partie du livre est dévolue à l’histoire des relations diplomatiques et militaires entre Rome et les peuples latins, de Romulus à 338 [p. 43-128]. À juste titre, JMP émet de forts doutes sur l’historicité de la plupart des conquêtes attribuées aux cinq premiers rois de Rome, en soulignant notamment le caractère répétitif et anachronique de certaines d’entre elles : à en croire la tradition, Romulus, Tullus Hostilius, Ancus Marcius et Tarquin l’Ancien auraient été successivement contraints de soumettre la cité de Fidènes, qui fut en réalité conquise et intégrée dans le territoire romain seulement à la fin du Ve siècle.

Comparant les données de la tradition aux informations contenues dans le premier traité romano-carthaginois, dont il accepte la date haute, l’auteur soutient, sans doute avec raison, que les derniers rois de Rome sont parvenus à imposer une forme d’hégémonie aux peuples latins au VIe siècle av. notre ère. Il insiste ensuite sur le rôle des condottieri étrusques ou latins et des armées privées durant les années marquées par la chute de la royauté et la mise en place du régime républicain : d’après lui, les différents peuples latins qui ont affronté les Romains à la bataille du Lac Régille (499/496) n’étaient pas encore organisés en une véritable ligue politique et militaire, mais défendaient plutôt les intérêts particuliers de quelques groupes aristocratiques.

À propos du traité romano-latin de 493 (nommé Foedus Cassianum par les modernes), JMP a suivi l’interprétation défendue par M. Humbert et D. Kremer, d’après laquelle le texte de l’accord paraphrasé par Denys d’Halicarnasse (6.95.3) serait incomplet et aurait contenu à l’origine des dispositions relatives à l’ensemble du doit latin, tel que le définissent les modernes (commercium, conubium et ius migrandi) [p. 77-80][5]. C’est là mon principal point de désaccord avec l’auteur : l’isopoliteia chez Denys d’Halicarnasse, qui n’apparaît pas dans les clauses du traité, désigne toujours la citoyenneté romaine complète et effective ; son récit reflète les débats du Ier siècle av. notre ère relatifs à l’intégration des Italiens dans le corps civique romain et il ne fournit aucune indication fiable sur le prétendu ius migrandi ou le droit latin dans son ensemble à l’époque archaïque. Quant à la convention judiciaire figurant dans le traité de 493, elle n’a rien à voir avec la création ou la formalisation du ius commercii, tel que nous le connaissons à travers les sources tardives[6].

La section consacrée aux guerres contre les Éques et les Volsques [p. 82-106], puis à la reprise de l’expansion romaine dans le Latium à partir de 431 et jusqu’à la dissolution de la Ligue latine en 338 [p. 106-128] n’apporte pas d’éléments vraiment révolutionnaires, tout en offrant une excellente présentation des principaux phénomènes et enjeux de la période : JMP souligne notamment la différence entre les Éques, qui se contentaient de piller les terres du Latium, et les Volsques, qui se sont installés durablement dans certaines cités latines, au point de former des communautés mixtes avec les anciens occupants. L’auteur se demande même à leur propos si les Romains n’ont pas été les agresseurs plus souvent que ne l’avoue la tradition annalistique. Il relève par ailleurs l’absence de solidarité et de réaction concertée de la part des cités latines lorsque l’une d’elles était attaquée ou annexée par les Romains, dont les ressources territoriales et humaines étaient nettement supérieures, notamment depuis la conquête de Véies.

C’est dans la troisième partie de l’ouvrage, entièrement consacrée à la Ligue latine, que l’on trouve le plus d’idées nouvelles [p. 129-212]. JMP affirme à plusieurs reprises – et avec raison à mon avis – que Rome n’a jamais fait partie de cet organisme politique et militaire que les modernes nomment la « Ligue latine ». Selon lui, celle-ci n’a connu qu’un état embryonnaire au VIe siècle et elle n’a véritablement pris forme que peu après la bataille du Lac Régille, sous l’impulsion de la cité de Tusculum, afin de résister aux attaques des Éques et des Volsques, plutôt qu’à l’hégémonie de Rome. L’auteur renonce à établir la liste précise des cités membres de la ligue, tout en insistant sur le fait que leur nombre a dû varier au fil du temps : Tibur et Préneste, par exemple, ne faisaient manifestement pas ou plus partie de la ligue au IVe siècle.

D’après JMP, la ligue ne disposait d’aucune structure permanente : le concilium se réunissait au Caput Ferentinae uniquement lorsqu’il fallait monter une opération militaire collective et désigner des généraux – d’abord un dictateur unique, puis deux préteurs, peut-être dès 493 – qui pouvaient rester en poste plus d’une année si nécessaire. L’auteur compare judicieusement cette structure aux symmachies grecques des VIe et Ve siècles, tout en mettant en lumière une différence essentielle : la Ligue latine n’avait pas à sa tête une puissance hégémonique comparable à Sparte, qui aurait pu assurer la cohésion de ses membres et la rendre véritablement efficace face aux menaces extérieures : pour résister à la pression des Éques et des Volsques, auxquels ils étaient directement exposés, les Latins furent donc régulièrement contraints de faire appel à l’aide de Rome, au nom du traité bilatéral de 493, et dans ce cas de figure, c’est toujours un général romain qui exerçait le commandement sur l’ensemble des troupes coalisées (Fest. p. 276 L). Selon lui, c’est cette absence de cohésion qui a parfois contraint certaines cités latines à s’entendre avec leurs ennemis d’hier, Éques ou Volsques, et qui a fini par les rendre vulnérables aux ambitions hégémoniques de leurs alliés romains.

JMP établit par ailleurs de manière très convaincante une différence nette entre les sanctuaires « communs », où se rassemblaient l’ensemble des Latins pour des activités religieuses, culturelles et économiques (Jupiter Latiar sur les Monts Albains ; Vénus à Lavinium et à Ardée), et les sanctuaires « fédéraux », où se réunissaient les assemblées politiques de la Ligue latine (Diane à Aricie/Nemi et à Tusculum/Cornè ; le Lucus/Caput Ferentinae) : d’après lui, il faut renoncer à la notion d’une pluralité de ligues latines, chacune centrée autour de son propre sanctuaire.

Finalement, et c’est sans doute la contribution la plus originale de ce volume, JMP remet en question de façon convaincante la thèse moderne de la « colonisation latine fédérale » organisée en commun par Rome et les membres de la Ligue latine avant 338 [p. 182-212]. Reprenant les informations à disposition pour chacune de ces prétendues fondations coloniales, l’auteur identifie plusieurs types de peuplement fort différents les uns des autres, mais que les auteurs antiques ont systématiquement interprétés comme des colonies romaines : anticipation ou doublet des mesures prises par Rome à partir de 338 pour neutraliser le Latium ; assignations « viritanes » sur des terres prises à l’ennemi ; mouvements migratoires privés ; réoccupation par les Latins de cités reprises aux Volsques avec ou sans l’aide de Rome ; abandon des oppida en faveur des centres urbains ; garnisons installées dans les cités alliées.

En résumé, JMP livre dans ce volume une très utile synthèse de ses propres vues sur les relations romano-latines à l’époque archaïque : je suis personnellement convaincu par sa lecture des sources, notamment en ce qui concerne la position de Rome par rapport aux autres cités latines, le rôle des sanctuaires, la prétendue colonisation latine et l’organisation de la Ligue. Cependant, il n’est pas certain que JMP parvienne à faire changer d’avis les historiens intimement persuadés que Rome n’était qu’une cité parmi d’autres au sein de la Ligue latine, contrainte de se plier aux décisions souveraines du concilium pour tout ce qui concerne la politique extérieure.

Pierre Sánchez, Université de Genève

[1]. M. Holleaux, Rome, la Grèce et les monarchies hellénistiques au IIIe siècle av. J.C., Paris 1921 ; cf. aussi P. Veyne, « Y a-t-il eu un impérialisme romain ? », MEFRA 87, 1975, p. 793-855 ; W.V. Harris, War and Imperialism in the Republican Rome, Oxford 1979, 19923 ; A.M. Eckstein, Mediterranean Anarchy. Interstate War and the Rise of Rome, Berkeley 2006 ; Id., Rome Enters the Greek East : From Anarchy to Hierarchy in the Hellenistic Mediterranean, 230–170 BC, Oxford 2008.

[2]. A. Alföldi, Early Rome and the Latins, Ann Arbor 1965.

[3]. Hes. Theog., 1011-1013.

[4]. Dion. Hal. 4.49.1-2 ; Plin. nat. 3.68-70.

[5]. M. Humbert, Municipium et Civitas sine suffragio. L’organisation de la conquête jusqu’à la guerre sociale, Paris 1978, p. 85-143 ; D. Kremer, Ius Latinum. Le concept du droit latin sous la République et l’Empire, Paris 2006, p. 6 et 30-40.

[6]. P. Sánchez, « l’Isopoliteia chez Denys d’Halicarnasse : nouvelle interprétation », Chiron 46, 2016, p. 47-83, avec d’autres références.