Martorelli (L.), Greco antico nell’Occidente carolingio. Frammenti di testi attici nell’Ars di Prisciano. – Hildesheim : Olms, 2014. – IX+610 p. – (Spudasmata, ISSN : 0548.9705 ; 159). – ISBN : 978.3.487.15163.3.

Le volume édité par Luca Martorelli constitue les Actes d’un séminaire de recherche organisé par l’Università degli Studi “La Sapienza” à Rome (tenu les 20 et 21 septembre 2012). Dans une optique pluridisciplinaire, il rassemble des contributions dont les sujets variés concourent toutefois à présenter une toile de fond au thème central : le recueil d’atticismes rassemblé par Priscien dans son dernier livre consacré à la syntaxe.

Les Actes regroupent 14 articles de fond munis de bibliographies individuelles, complétées par des notices de manuscrits et, en appendice, une transcription de certains des fragments d’auteurs attiques. L’ensemble comporte donc 17 contributions réparties en quatre axes : 1) Contexte de la tradition lexicographique gréco‑latine ; 2) Structure et caractéristiques du lexique syntaxique de Priscien ; 3) Citations d’un seul auteur ou d’un groupe d’auteurs dans les sources de Priscien ; 4) La tradition manuscrite et les imprimés du lexique syntaxique de Priscien. Ce gros livre de 610 pages s’achève avec les résumés en anglais de chaque communication, toutes en italien, à l’exception du premier texte, qui est en français. On regrettera simplement l’absence d’un index qui aurait été utile au lecteur.

Disons-le d’emblée, ce volume est doublement précieux ! Il intéresse évidemment tous ceux qui sont amenés à fréquenter l’œuvre grammaticale de Priscien, car il constitue un status quaestionis complet et à jour concernant les sources glossographiques grecques sollicitées par Priscien (désormais « Prisc. »). Mais son propos va au-delà, car il fournit une très intéressante gamme d’études de cas pour qui veut explorer plus précisément l’hellénisme du Moyen Âge. Cette approche s’avère très constructive, puisque le sujet, en l’occurrence le catalogue ou lexique d’atticismes placé en fin du dernier livre de la grammaire de Priscien (ci‑dessous, Idiom. Prisc.), est analysé sous différents angles complémentaires, qui sont d’autant plus intéressants que les résultats obtenus convergent et fournissent une vision nuancée de l’utilisation de sources glossographiques par Prisc.

Le sujet du séminaire étant précis, il faut souligner que le contenu des Actes qui en découlent offre une belle homogénéité d’ensemble. Son plan montre une progression dans le traitement du sujet : les trois premières contributions de la première partie, consacrée au contexte (Il contesto della tradizione lessicografica grecolatina) décrivent le paysage scolaire en matière de bilinguisme.

Bruno Rochette (« Vtriusque sermonis cognatio. La lexicographie bilingue à la fin de l’Antiquité », p. 3-31) propose une mise en situation générale. À cet effet, il reconstitue le contexte socio‑culturel dans lequel Priscien a évolué, c’est‑à‑dire un milieu hellénophone où le latin revêt une fonction pratique (p. 6). Il décrit de manière détaillée le bagage lexicographique auquel Prisc. a potentiellement eu accès (p. 11‑23). Il est cependant regrettable que l’auteur (désormais a.), quand il rappelle brièvement en quoi consiste « le noyau primitif d’où seraient issus presque tous les glossaires occidentaux conservés » (p. 14), souscrive aux conclusions datées de Lindsay à propos du glossaire Abstrusa. Quoiqu’il cite en note la contribution d’A.C. Dionisotti[1], il semble avoir mal interprété les données : le manuscrit Vaticano, BAV, Vat. lat. 3321 n’a jamais contenu le pseudo-glossaire Abolita, mais une version interpolée d’Abstrusa dite ‘Abstrusa-Abolita’ en regard de l’Abstrusa « pur » (par exemple dans la recension du Paris, Bnf, lat. 7691). ‘Abolita’ n’a pas eu d’existence autre que dans les reconstructions éditoriales de Lindsay – reconstructions contestables sur bien des points qu’il n’est pas l’endroit d’énumérer. Disons seulement que les interpolations ‘Abolita’ ont une source commune (ancienne, VIe s. ?) avec des matériaux entrant aussi dans la composition d’autres glossaires comme le Liber glossarum, Affatim et les glossaires Amploniens. Il en va de même concernant les allégations de Lindsay et de ses collaborateurs à propos d’une hypothétique version d’Abstrusa « plenior » (ou maior) incorporée au Liber glossarum, puisqu’aucune découverte n’est venue les confirmer[2].

Ceci dit, en dépit de ce détail, le point fort de la contribution consiste en l’énumération et la présentation synthétique des sources bilingues (glossaires et autres Hermeneumata), comme ces traductions juxtalinéaires de textes (latin-grec, « presque exclusivement Virgile et Cicéron », p. 16), selon une méthode de traduction littérale similaire à celle de Prisc., dont les traductions mot-à-mot découlent de son objectif pédagogique. Une méthode qui garantit que l’enseignement était bien destiné à un public hellénophone (p. 9-10). Enfin, dans sa conclusion l’a. attire l’attention sur le fait qu’il existe de nombreuses relations entre tous les matériaux présentés, mais que les détails restent encore à éclairer.

Les deux articles suivants nous introduisent aux problématiques relatives au recueil d’atticismes (ou d’idiomata) utilisé par Prisc., en interrogeant les sources accessibles au grammairien constantinopolitain. Giuseppe Ucciardello (« Il lessico sintattico-atticista fonte di Prisciano e la tradizione lessicografica bizantina », p. 33-60) ouvre son exposé par un survol de l’historiographie déplorant le peu d’intérêt que la section d’idiomata de l’Ars grammatica de Prisc. (Idiom. Prisc.) a suscité dans les études lexicographiques. Il livre un état de la question clair et propose des réflexions sur le canon des auteurs qui apparaît derrière le modèle des Idiom. Prisc. (p. 34-35). Dans une première partie, l’a. dégage les particularités de la source utilisée par Prisc. puis décrit les modifications que Prisc. lui a apportées (p. 36-37). L’a. étudie le vocabulaire lexicographique qui émerge et, s’intéressant à la délimitation des lemmes (p. 37-43), il remarque que la composition des citations, dont la longueur excède le thème pour lequel elles ont été appelées, serait un indice de l’ancienneté de la source des Idiom. Prisc. La seconde partie de l’article présente un ensemble de gloses parallèles qui figurent dans la tradition lexicographique byzantine. Par exemple, de la comparaison avec le ‘lexique syntaxique’ conservé dans le ms. Paris, Bnf, Coisl. 345 (= Lex. Synt.,), dont le texte offre le plus de parallèles avec celui des Idiom. Prisc., l’a. démontre qu’environ la moitié du contenu des Idiom. Prisc. intéresse la syntaxe verbale, dans une proportion plus faible que dans le Lex. Synt., donnant une plus grande part (l’autre moitié) aux éléments non-verbaux (locutions adverbiales, prépositionnelles etc.). Il ressort que si certaines sources des Idom. Prisc. demeurent inconnues (p. 47 et 50 l’a. signale le cas d’un mot attesté uniquement par l’épigraphie), celles qui sont identifiées permettent de suivre le cheminement des matériaux à travers des glossaires spécialisés. Dans ses remarques conclusives, l’a. déduit que le statut des Idiom. Prisc. est plus complexe qu’il n’y paraît. Il ne s’agit donc pas d’un simple lexique d’atticismes, car de nombreuses gloses ont été combinées aux sources de Prisc., qui ont reçu des aménagements au gré de besoins différents et suivant les contextes socio‑historiques à travers lesquels les matériaux ont transité.

Dans la contribution suivante, Stefanno Valente (« La fonte sintattico-atticista di Prisciano e la lessicografia greca », p. 61-81) décrit les Idiom. Prisc. comme « une collection syntactico‑lexicographique d’inspiration ‘atticisante’ et classée par ordre alphabétique » (« una raccolta sintattico-lessicografica di ispirazione atticista e alfabeticamente organizzata », p. 61). Cette collection tirerait sa source d’un lexique d’atticismes plus complet, mais dont ni l’ampleur ni la structure ne peuvent être estimées en raison des modifications imposées aux matériaux par Prisc. Se fondant sur le canon des auteurs conservés par Prisc. qui s’apparente à celui d’Aelius Dionysius entre autres et le lexique ‘Antiatticista’, l’a., au moyen de plusieurs exemples, montre que l’objectif de Prisc. n’est pas de rejeter les atticismes, mais d’en signaler les usages particuliers. Certains parallèles pourraient suggérer que Prisc. a combiné au moins deux sources distinctes, dont l’une aurait une origine commune avec Antiatticista et serait un grand lexique du IIe siècle de notre ère.

Les articles réunis dans la seconde partie (Struttura e caratteristiche del lessico sintattico di Prisciano) portent sur les aspects doctrinaux qui transparaissent des Idiom. Prisc., ainsi que sur les problématiques méthodologiques liées à sa composition.

Rolando Ferri (« Alcuni aspetti della metodologia e delle fonti del glossario priscianeo », p. 85‑113) montre que, dans la perspective de la tradition grammaticale latine, Prisc. a pris une distance avec les développements similaires chez Apollonios Dyscole. L’a. se demande même si les Idiom. Prisc. auraient pu lui servir de ‘dossiers préparatoires’ (‘schedario’) pour rédiger le ‘De constructione’ (p. 87), en lui permettant de mettre en parallèle des listes d’exemples rhétoriques latins imitant les tournures grecques[3] (p. 88). Les Idiomata sont élaborés habituellement (l’a. rappelle à cet effet la définition de Macrobe p. 92) comme des listes de cas particuliers où le latin s’écarte de l’usage grec. Or, l’a. met justement en lumière l’approche de Prisc. qui procède par similitude et tente de montrer les parallélismes, contrairement aux hermeneumata et idiomata conventionnels, organisés de manière contrastive (p. 93-97). L’a. s’applique ensuite (p. 98-105) à une étude comparative des Idiom. Prisc. avec l’Etymologicon Symeonis (conservé dans une compilation du XIIe siècle, encore en grande partie inédite), dont une partie au moins dérive d’une source commune avec un des lexiques utilisés par Prisc. L’a. termine son exposé par des exemples qui montrent que Prisc. a transmis des confusions qui remonteraient à la copie même de sa source et qui prouveraient l’ancienneté de cet outil lexicographique.

Dans la contribution suivante, Elena Spangenberg Yanes (« Greco e latino a confronto : soluzioni per la presentazione del materiale linguistico nel lessico di Prisciano », p. 115-143), commente plusieurs extraits des Idiom. Prisc. en fonction d’un classement typologique mettant en relief la manière dont Prisc. introduit ses traductions ou comment il articule ses exemples. Il est intéressant de lire que Priscien propose ses propres traductions de citations grecques quand il n’a pas d’exemple latin à mettre en parallèle de citations grecques (cf. par ex. p. 120). Dans un second temps, l’a. resserre son enquête autour de la problématique des traductions littérales fournies par Prisc. Elle opère un classement de celles-ci selon la correction (ou l’incorrection) des traductions, ainsi qu’en fonction de la présence ou l’absence de citations d’auteurs latins en accompagnement. À grand renfort d’exemples, l’a. analyse les choix lexicaux des traductions de Prisc., parfois maladroits ou curieux (cf. par ex. p. 126, où Prisc. 3, 358.14‑15 rend πρὸς πατρός par a patre tandis qu’ex patre est attendu comme en 3, 264.20-265.3). La dernière partie de l’article s’attache à montrer les liens qui unissent les Idiom. Prisc. aux outils lexicographiques que sont les glossaires bilingues. Les exemples proposés montrent que certains choix se trouvent justifiés par les parallèles relevés dans les glossaires tardo-antiques.

Dernière étude transversale des Idiom. Prisc., l’article d’Eleonora Mazzotti (« Ricorrenze e contesti delle citazioni greche di Prisciano : indizi utili per un’ipotesi sulle fonti », p. 145‑159) s’interroge sur l’utilisation éventuelle des exemples des Idiom. Prisc. ailleurs dans l’Ars. Suite au constat que les auteurs cités peuvent se répartir en quatre groupes selon leur fréquence d’apparition dans les Idiom. et/ou dans le reste de l’Ars[4], l’a. dénombre huit cas où les exemples des Idiom. Prisc. ont été exploités dans les livres précédents. Elle analyse le contexte des citations, dont certaines forment des ‘blocs’ et partagent les mêmes variantes notables (cf. par ex. p. 148-149). Quoique les récurrences soient peu nombreuses, elles fournissent cependant des indices pour avancer l’hypothèse que si les sources des Idiom. sont restées distinctes de celles qui ont été mobilisées dans le reste de l’Ars, elles semblent avoir fourni de nouveaux exemples, peut-être a posteriori, puisqu’en trois endroits, des citations forment des blocs similaires (p. 155-157). Enfin l’a. termine sa contribution sur diverses hypothèses cherchant à expliquer pourquoi les Idiom. apparaissent comme un appendice nettement distinct du reste de l’œuvre.

La troisième partie du volume explore plus en détail certains groupes de citations. Chacune des quatre contributions s’applique à traiter un thème particulier : Maurizio Sonnino (« I frammenti della commedia greca citati da Prisciano », p. 163-204) montre comment Prisc. face à la nouvelle comédie se situe à mi‑chemin entre deux positions extrêmes, celle de Phrynichus, qui l’exclut, et celle de Pollux, qui l’intègre à part entière. L’a. arrive aux mêmes conclusions que S. Valente, en ce qui concerne la source de Prisc., qui remonterait au second siècle, mais à partir d’arguments différents, en raison de la présence d’un fragment tiré d’une comédie perdue attribuée à Aristophane (Poíesis). De plus, l’a. rattache un frg. de Ménandre à une œuvre identifiée et précise l’attribution ‘Phroenicus’ de Priscien à Phrynicus le comédien. La contribution est complétée par cinq appendices (p. 190-197) mettant en relief certains aspects relatifs à la présence des comiques.

Mariella Menchelli (« Platone e Prisciano. Le pericopi platoniche nel libro XVIII dell’Ars e il Platone dei grammatici », p. 205-247) étudie les citations de Platon et discute de l’importance de ces fragments pour l’établissement des textes platoniciens. À partir de ce point de vue, l’a. démontre que, selon les œuvres citées, les textes utilisés par Prisc. semblent émaner de périodes différentes. Certains extraits montrent des variantes qui trouvent leurs équivalents dans les sources d’époque impériale (probablement à travers le lexique source), tandis que d’autres remontent au texte tardo-antique, par exemple, dans le cas de l’Alcibiade I, dont les citations pourraient provenir d’une consultation directe.

Troisième contributeur de cette partie, Marco Fassino (« Il testo di Isocrate in Prisciano », p. 249-284) consacre son étude à la tradition indirecte d’Isocrate transmise par Prisc. L’a. explique que contrairement au cas de Platon, pour lequel les éditeurs avaient reconnu la valeur des extraits chez Prisc., les éditeurs d’Isocrate n’ont pas toujours pris la pleine mesure des fragments conservés par Prisc., dont 3 se trouvent dans le livre XVII, tandis que les Idiom. en présentent 25 (p. 250-253). L’a. pense d’ailleurs que les trois citations du livre XVII seraient issues aussi du lexique à la source des Idiom. Prisc. L’a. compare ces fragments avec les passages correspondants dans la tradition directe et démontre que certaines hésitations textuelles de Prisc. (entre les leçons des deux familles de texte, voire d’une version alternative, cf. p. 275) remontent déjà à sa source (p. 263) au sujet de laquelle il confirme les conclusions précédentes de Valente et Sonnino en faveur d’une composition au second siècle, cette fois sur le constat de la quasi absence de certaines œuvres d’Isocrate dans les extraits des idiomata. L’a. présente en conclusion un survol exhaustif des variantes classées en fonction de leur valeur et de leur relation avec la tradition directe. Enfin, Amedeo Visconti (« Gli storici greci nel lessico sintattico dell’Ars Prisciani : disamina del materiale e possibili approfondimenti », p. 285-316) s’intéresse non pas à un auteur en particulier, mais à quelques citations en prose d’historiens, principalement d’Hérodote qui fournit 15 citations, ainsi que Thucydide et Xénophon à raison de 17 citations chacun. Après une discussion générale, l’a. propose un appendice visant à situer la place de Prisc. dans la tradition de ces auteurs.

Enfin, consacrée entièrement à la transmission du texte, la quatrième et dernière partie (La tradizione manoscritta e a stampa del lessico sintattico di Prisciano) occupe près de la moitié du volume. Cette portion apparaît cependant constituée de trois parties : quatre contributions sur le thème de la transmission du grec en Occident, des descriptions de manuscrits et un appendice livrant les transcriptions des idiom. Prisc. dans les manuscrits carolingiens.

En tant que paléographe, Daniele Bianconi (« Alle origini dei Graeca di Prisciano. Il contesto culturale e librario », p. 319-339) propose une étude des écritures grecques utilisées dans les manuscrits carolingiens. L’a. décrit les liens qui unissent l’entreprise de Priscien à celle qui a conduit à l’élaboration de la somme juridique des ‘Digesta Iustiniani’, puisque toutes deux présentent une proximité tant en termes de milieu de production byzantin qu’en termes d’objectifs. L’a. conclut que l’archétype produit par Théodore, l’éditeur de Prisc., était en écriture onciale ‘B-R’ pour la partie latine et dans l’écriture ‘koinè gréco-latine’ pour le grec, montrant une similitude avec les écritures de la ‘pandecte florentine’.

Respectant la chronologie, la contribution de Michela Rosellini (« Graeca Prisciani nel mondo carolingio: considerazioni filologiche sulla storia del testo del lessico sintattico (VI‑X sec.) », p. 341-365) vient résumer les grandes lignes de la réception de Prisc. en Occident (en suivant L. Holtz[5]) et, plus précisément, aborde la question de la transmission des Idiomata. L’a. note que l’on ne doit d’avoir conservé cette partie grecque de l’Ars, qu’à la patience et à la persévérance d’un douzaine de copistes presque tous carolingiens (p. 344 « fu appesa a un filo, vale a dire alla pazienza e all caparbietà di una dozzina di individui (…) appartennero, quasi tutti, all’ambiente carolingio »), qui ont dessiné, plus que réellement écrit le grec de leur modèle, puisqu’ils n’y comprenaient rien (p. 351 et sqq.). L’a. livre une description concise des questions relatives à la transmission du grec, dont, par exemple, celle du iotacisme qui indique une circulation en milieu grec (p. 352). L’analyse des vicissitudes du grec amène l’a. à déduire que l’archétype était un manuscrit copié par un scribe occidental (en raison d’un tilde qui vient abréger la nasale ‘n’ selon l’usage latin), peu expert en grec, mais dont la copie était encore globalement bonne. De plus, l’a. dénombre toutes les variations (p. 352-355 ; cf. aussi p. 357-359 la typologie et la liste de corruptions courantes), comme celles résultant du phénomène d’ « hyper-grécisation » sous les plumes des copistes qui préfèrent les lettres typiquement grecques aux lettres communes des deux alphabets (H pour E, Θ pour T, Y pour I, ω pour O). L’a. a donc exploité minutieusement la totalité des témoins anciens du texte qui transmettent les Idiom. Prisc. intégralement ou en partie : les datations proposées répartissent les témoins en trois groupes (voir la table les sigles infra) :

– première moitié du IXe siècle : deux témoins et un frg. = frg. Arg. (IX 1/4) ; L (c. a. 838) ; T (IX 1) ; X (IX 1)

– seconde moitié du IXe siècle : neuf témoins et un frg. = D (IX 3/3) ; E (IX 2) ; F (IX ex.) ; frg. Bern. (IX 2/3) ; J (IX 3/3) ; O (IX 3/4) ; Q (IX 2) ; R (IX 2) ; W (IX 3/4) ; Y (IX 3/3)

– Xe siècle : quatre témoins et frg. = frg. Marb. (IX-X) (*) ; I (X med.) ; M (X 1) ; U (X 1) ; V (c. a. 900).

Un graphique (p. 346) montre la variabilité dans la transmission des Idiom. Prisc., car parmi ces seize témoins (auxquels s’ajoutent les trois fragments), seuls cinq présentent le texte sans abrégement ou lacune (E M T V W) ; parmi tous ces témoins, T et X sont les plus anciens (X étant vraisemblablement le plus vieux des deux). Pour compléter sa description des manuscrits, l’a. produit une liste des provenances (p. 346) au sujet de laquelle j’aurais peu de remarques : selon mes propres observations[6], le manuscrit T (siglé F2 dans mon étude) serait plus vraisemblablement produit dans la zone Fleury‑Auxerre, plutôt qu’en région parisienne. En outre, j’ai apporté des éléments à propos du manuscrit E (Priscien glosé, cf. p. 562 sqq.) qui mettent en doute une origine bretonne et pointeraient plutôt vers la région nord-est de la France (région parisienne / Soissons).

L’analyse des variantes permet à l’a. de proposer un stemma codicum (p. 349 et 350) qui mérite toute notre attention, car la collation des Idiom. Prisc. offre un appui solide (« consistente et spesso risolutivo ») pour établir des relations stemmatiques, ceci en raison de la nature particulière du texte à cet endroit. Les citations grecques mettent en évidence des relations quand l’extrême imbrication des relations du texte latin rend presque impossible une telle entreprise. L’a. se fonde sur les transcriptions des fragments (qui composent l’appendice final p. 515 et sqq.), dont aucune tradition directe n’a été préservée, et concède que l’archétype des Idiom. (α) ne doit pas se confondre entièrement avec celui de l’Ars dans son ensemble, qui devra prendre en compte la branche italienne du texte (non représentée ici) et distinguer les rameaux insulaires (cf. p. 351). Ceci dit, pour le texte diffusé dans l’espace proprement carolingien les relations se répartissent en trois groupes (ou quatre, si l’on compte L, isolé).

— Groupe β : représenté par les témoins T R V, il s’agit vraisemblablement du texte ‘carolingien’ diffusé par le réseau des abbayes « royales » du centre-ouest (Tours, Fleury et région de l’Auxerrois). La famille (décrite p. 355) inclut la région parisienne (en raison de la localisation supposée de T), pourtant l’a. reconnaît des relations avec le texte de F (localisé dans la région de la Loire), qui confirment notre opinion. En outre, l’a. ne signale pas que le correcteur de R qui achève la copie vers la fin en supprimant le grec est Heiric d’Auxerre[7], pourtant elle soulève un détail important, en constatant que la famille de texte change (mais est-ce que le changement de modèle correspond au changement de main ?) de β pour se rattacher à la famille γ.

— Groupe δ : décrit brièvement (p. 356), le groupe δ comporte deux témoins, O (Corbie), Q (St-Amand sous la supervision d’Hucbald) du nord-est de la France, et donc, comme dans le cas du groupe β, montre une homogénéité en terme de provenance géographique. Quoique l’a. n’insiste pas sur cette cohérence, elle note des divergences entre ces deux témoins.

— Groupe γ : il s’agit du groupe le plus « riche et dispersé », qui donc a nécessité une subdivision en trois rameaux ζ, η et θ (décrits p. 355) :

— le rameau θ comporte deux témoins, W (Corbie) et D (Soissons ou région parisienne ou Fleury ? Cf. Priscien glosé, 2015 p. 520 sqq.), pour lesquels on notera une forte influence des milieux insulaires, notamment des Irlandais basés entre Laon et Soissons.

— le rameau ζ fait apparaître deux groupes, F d’un côté et κ (représenté par les témoins X U) de l’autre. Cette sous-famille est mise en évidence grâce à une omission commune à FXU. On ajoutera à propos de U que l’étude d’Elke Krotz[8] permet d’avancer sa datation (saec. IX ex.) et de préciser la nature de son texte en dépendance avec la famille irlandaise. Si F et X semblent donc être les représentants d’un rameau de texte proprement tourangeau, la dépendance de U au sous-groupe κ pourrait ouvrir une voie de réflexion sur la double nature de la tradition insulaire du texte, irlandaise et anglo-saxonne, éventuellement présente aussi derrière le rameau θ.

— rameau η : comporte quatre témoins (M I E, ainsi que le frg. Marb.) qui montrent encore une dépendance aux émanations insulaires du texte, tant ils représentent une version hybride, centrée sur l’aire insulaire germanique. Cette unité géographique qui ressort encore (Allemagne occidentale) vient confirmer mes suggestions visant à délocaliser l’origine supposée de E (« Bretagne? ») vers le nord-est de la France, voire plus haut en Belgique (cf. Priscien glosé p. 563 sqq.), dans la mesure où son texte (et ses gloses) entretient une grande proximité avec deux autres célèbres copies en écriture irlandaise (K, Karlsruhe, Badische Landesbibliothek, Reichenauer Pergam., Aug. CXXXII et G, St-Gall, Stiftsbibliothek, cod. 904). On notera encore que le choix d’omettre le grec s’est fait de manière indépendante dans les familles et donc ne constitue pas un critère de classement (p. 355).

Il ressort de ces observations que les familles dessinées grâce au stemma coïncident assez précisément avec la distribution géographique des témoins. Il semble donc désormais possible de mieux cerner les aires de diffusion du texte : β représente le texte en circulation dans le centre-ouest, δ celui du nord-est tandis que θ (région parisienne), η (zone insulaire germanique) et ζ (région de la Loire, Tours) ont tous des liens plus ou moins marqués avec l’une ou l’autre tradition insulaire. En somme, les critères philologiques rejoignent les observations externes (paléographiques) et font apparaître deux grandes aires géographiques, centre-ouest et nord-est de la France, ainsi qu’un réseau d’influences tissé entre l’est et l’ouest, passant par la région parisienne, jusqu’en Allemagne occidentale : une distribution qui n’est pas sans rappeler la division politique entre Francie orientale et occidentale.

Cette contribution, parce qu’elle propose une tentative de classement de témoins importants pour l’histoire du texte de Priscien – au moins applicable sur une partie du texte – dépasse malgré tout le but limité que s’était assigné l’a., pour qui il s’agissait avant tout de fournir une documentation difficile d’accès aux futurs éditeurs des frg., c’est-à-dire la transcription de première main des passages grecs des Idiom. Prisc. privés de tradition directe (p. 359).

Pour sa part, Luca Martorelli (« Astra noctis. Trasmissione del greco nel lessico priscianeo nei secoli XI e XII », p. 367-391) s’intéresse à la tradition des Idiom. Prisc. aux XIe et XIIe siècles, que l’on trouve dans 52 manuscrits de cette époque (dont l’a. donne une notice succincte p. 367-373). Or, la plupart du temps le grec des Idiom. est remplacé par les sigles « G. » ou « GR. » (p. 376), à l’exception de peu de témoins, dont le manuscrit Oxford, University College 114 (= Ox.) qui illustre l’adage ‘recentiores non deteriores’ (p. 379). Cependant, l’a. conclut qu’à de rares exceptions près (qui « si contano sulle dita di una mano »), les manuscrits des XIe et XIIe n’ont pas conservé leur intégrité aux Idiom. Le stemma de l’a. (p. 379) montre que plusieurs branches ont pu conserver le grec au hasard de sa transmission. Cet article annonce celui de Davide Baldi («Le editiones di Prisciano e i Graeca. Considerazioni preliminari », p. 393-419), qui étudie les comportements des premiers imprimeurs face aux Idiom. Clôturant l’histoire de la réception du texte, l’a. démontre l’originalité de l’édition de Florence (‘giuntina’ de 1525) et discute plus généralement de l’histoire éditoriale de Prisc. depuis l’editio princeps de 1470 à Venise.

Le reste du volume est constitué des instrumenta, qui comportent les notices des manuscrits, ainsi que les transcriptions en appendice. Une organisation toute naturelle et justifiée, mais à propos de laquelle on se demande pourquoi les descriptions des manuscrits ont fait l’objet d’un double catalogue : Serena Ammirati, « Schede di manoscritti – I », p. 423-460 et Chiara Ruzzier, « Schede di manoscritti – II », p. 461-513. Ce découpage est assez déroutant, car curieusement il ne s’appuie sur aucune logique scientifique, sinon qu’il coïncide avec la répartition des notices en fonction des auteurs (à C.R. a échu de traiter les manuscrits de Leyde et Paris, à S.A. ceux qui sont conservés dans les autres institutions). Ce petit détail gênant rend la consultation difficile sans autre table que celle que l’on trouve en début de l’appendice (p. 518, une reprise, mais sans les datations, de la table p. 345), où un lien avec les notices aurait été souhaitable, dans la mesure où elles ne rappellent les sigles des témoins que quand ils figurent chez les éditeurs des opera Prisc., Hertz, Passalacqua etc. La table ci-après donne la concordance entre les sigles utilisés dans le volume et les notices (I-II).

Ce léger problème n’enlève rien à l’intérêt de ce riche volume qui s’achève sur l’appendice de M. Rosellini (« Frammenti di autori attici negli Idiomata di Prisciano : trascrizioni dei manoscritti altomedievali in usum editorum », p. 517-595), où l’ordre des transcriptions reflète

Sigles Cotes Notices
D Bern, Burgerbibliothek, 109 I) S.A. p. 423
E Paris, Bibliothèque nationale, lat. 10290 II) C.R. p. 500
F Paris, Bibliothèque nationale, lat. 7504 II) C.R. p. 497
Frg. Arg. Strasbourg, Archives départementales du Bas-Rhin, 151 J I) S.A. p. 450
Frg. Bern. Bern, Burgerbibliothek, A A 90 I) S.A. p. 427
Frg. Marb. Marburg, Universitätsbibliothek, 6 (A6) I) S.A. p. 434
I München, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 18375 I) S.A. p. 440
J Oxford, Bodleian Library, Auct. T. 1. 26 I) S.A. p. 446
L Leiden, Bibliotheek der Rijksuniversiteit, BPL 67 II) C.R. p. 463
M München, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 280A I) S.A. p. 436
O Paris, Bibliothèque nationale, lat. 7499 II) C.R. p. 480
Ox Oxford, University College, 114 Martorelli p. 375 sqq. et Rosellini p. 517
Q Paris, Bibliothèque nationale, lat. 7498 II) C.R. p. 476
R Paris, Bibliothèque nationale, lat. 7496 II) C.R. p. 472
T Paris, Bibliothèque nationale, lat. 7503 II) C.R. p. 494
U Zürich, Zentralbibliothek, C 37 I) S.A. p. 452
V Leiden, Bibliotheek der Rijksuniversiteit, VLO 12 II) C.R. p. 469
W Paris, Bibliothèque nationale, lat. 7501 II) C.R. p. 485
X Paris, Bibliothèque nationale, lat. 7502 II) C.R. p. 489
Y London, British Library, Harley 2674 I) S.A. p. 429

« approximativement les familles » (p. 517). L’appendice rapporte 71 citations et constitue une partie du travail préparatoire de l’a. qui a abouti à la nouvelle édition d’une portion du second livre de Prisc. consacré à la syntaxe (de constructione) : M. Rosellini (ed.), Prisciani Caesariensis Ars, Liber XVIII. Pars altera 1. (Collectanea Grammatica Latina 13.2.1.), Hildesheim, 2015[9].

En conclusion, ce recueil d’articles entièrement consacré à la portion finale de l’Ars grammatica de Priscien ouvre sur des problématiques plus larges, en particulier sur la méthodologie de travail des grammairiens et la libre utilisation qu’ils font de leurs sources. Le volume qui constitue un bel exemple de « case studies », permet de jeter un éclairage précis sur l’une d’elles : un florilège alphabétique de citations d’auteurs (attiques pour la plupart) dont le contenu semble s’être fixé aux alentours du second siècle. Priscien, comme presque tous les grammairiens avant lui, a exploité des glossaires, mais il est intéressant de noter que parmi eux se trouvaient des recueils spécialisés, dont il n’existe pas d’équivalent à proprement parler dans le domaine occidental, qui connaît pourtant bien le genre du florilège (cf. les travaux de Munk Olsen en la matière), et pour cause, ces glossaires recensaient les usages linguistiques propres aux dialectes grecs. Une conclusion « dialectologique » (grecque) à l’analyse de la syntaxe du latin (c’est-à-dire les Idiom.) se comprend dans le contexte où travaille Priscien, puisque son œuvre était tournée à l’origine vers un public grec, mais sa transmission en Occident n’allait pas de soi, et en ce sens, le fait que cette conclusion nous soit parvenue relève presque d’un heureux hasard de l’histoire.

Franck Cinato, CNRS – Laboratoire d’Histoire des Théories Linguistiques

[1]. A. C. Dionisotti, « On the Nature and Transmission of the Latin Glossaries » dans J. Hamesse éd., Les manuscrits des lexiques et glossaires, de l’Antiquité tardive à la fin du Moyen Âge: actes du colloque international organisé par le «Ettore Majorana Centre for Scientific Culture» (Erice, 23-30 septembre 1994), Turnhout-Louvain-la-Neuve 1996, p. 205-252.

[2]. À propos du Liber glossarum, glossaire wisigothique élaboré au cours du VIIe s., voir désormais l’édition en ligne ainsi que la littérature afférente : http://liber-glossarum.huma-num.fr/index.html.

[3]. On rectifiera au passage la traduction hésitante proposée par l’a. (p. 91 « … qualunque sia la loro voce verbale (?)… ») du passage que Priscien a placé en tête du recueil d’Idiom., car en aucun cas le terme vox chez Priscien ne désigne la voix verbale : « Cela étant, on ne saurait s’étonner de l’association avec l’accusatif, en latin, de tous les verbes actifs, c’est-à-dire de tous ceux qui, quelle que soit leur forme, signifient une action avec une transition, puisque les Attiques observent eux aussi le même principe, tant pour ces verbes-là que pour la plupart des autres constructions » (Prisc. 3, 278.7‑9 : non mireris tamen, omnia actiua ex quacumque uoce actum significantia cum transitione Romanos accusatiuo coniungere, cum Attici quoque tam in eis quam in aliis constructionum plerisque idem seruent). Je remercie vivement Bernard Colombat pour m’avoir transmis la traduction proposée par le groupe Ars grammatica (animé par M. Baratin), dont la traduction intégrale du livre XVIII est à paraître chez Vrin.

[4]. Groupe 1, auteurs cités uniquement dans les Idiom. ; 2, auteurs cités presque seulement dans les Idiom. ; 3, auteurs apparaissant à fréquence égale dans l’Ars et les Idiom. ; 4, Homère occupe à lui seul ce dernier groupe, étant plus cité dans le reste de l’Ars que dans les Idiom. (p. 146).

[5]. L. Holtz, « L’émergence de l’œuvre grammaticale de Priscien et la chronologie de sa diffusion » dans M. Baratin, B. Colombat, L. Holtz éds., Priscien. Transmission et refondation de la grammaire de l’Antiquité aux Modernes, Turnhout 2009, p. 37-55.

[6]. Voir Fr. Cinato, Priscien glosé. L’Ars grammatica de Priscien vue à travers les gloses carolingiennes, Turnhout 2015, spécialement p. 137 et 552.

[7]. L’a. semble contester a silentio cette attribution, quoiqu’on lise dans la notice p. 474 (C. Ruzzier) « La mano principale (r) [i. du glossateur] è stata attribuita ad un allievo di Lupo da Ferrières, verosimilmente Heiric d’Auxerre ». Sur ce point, voir Fr. Cinato, « À propos de deux livres d’Heiric d’Auxerre : l’ars Prisciani et le Liber glossarum », Histoire Épistémologie Langage 36, 2014, p. 121‑177.

[8]. E. Krotz, « Remigius von Auxerre und die Ars Prisciani », ALMA 72, 2014, p. 21-82.

[9]. Cf. le compte rendu de C. Conduché « New Work on the Text of Priscian », The Classical Review 67, 2017, p. 123-127, ainsi que la réponse publiée en ligne par M. Rosellini « on C. Conduché, New Work on the Text of Priscian, in The Classical Review, First View », Published online: 20 October 2016 DOI: https://doi.org/10.1017/S0009840X16002158.