Maximien, Élégies, suivies de l’Appendix Maximiani et de l’Épithalame pour Maximus d’Ennode de Pavie. – Traductions et notes de B. Goldlust. – Paris : Les Belles Lettres, 2013. – 224 p. : bibliogr. – (La Roue à Livres, ISSN : 1150.4129 ; 65). – ISBN : 978.2.251.33968.9.

Cet ouvrage comble un manque, dans la mesure où il propose une traduction française et des commentaires des Élégies de Maximien, de l’Appendix Maximiani et de l’Épithalame pour Maximus. Jusqu’à présent, en effet, sur Maximien, il y avait la thèse de B. Mauger-Plichon, mais restée inédite (Présentation, édition, traduction et commentaires des Élégies de Maximianus, Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, sous la direction du Professeur R. Martin, 1996). Aucune traduction française n’a été publiée pour les deux autres textes.

B. Goldlust, pour les poèmes de Maximien, présente une Introduction qui est déjà un commentaire des textes ; la traduction des six élégies suit, sans le texte latin, comme le veut la Collection « La Roue à livres » ; enfin,  des  notes  qui  reprennent  l’Introduction  en la précisant accompagnent la lecture. Une bonne bibliographie permet au lecteur curieux d’avoir à sa disposition les principaux éléments de controverses et d’interprétations. Le propos d’ensemble est clair, B. Goldlust ayant  une  conception  bien  définie  de  l’œuvre  qu’il étudie tout en s’écartant du commentaire de F. Spaltenstei souvent négatif, lorsque ce dernier relève notamment les « défauts » des poèmes [1].

De fait, il ne se contente pas de répéter après presque tout le monde que Maximien est un poète « mal connu », « mystérieux » ; il tâche, avec les conseils de J. Meyers (p. 39), de faire le point le plus exhaustif possible sur l’état des connaissances à propos de cet auteur. Nous avons particulièrement apprécié les pages 15 à 18 sur la datation controversée des élégies. B. Goldlust se rallie à l’hypothèse d’une publication au début du VI e siècle et réfute, légitimement nous semble-t-il, la datation beaucoup plus tardive de Chr. Ratkowitsch [2] proposant le IX e siècle. « Encore qu’il soit impossible d’avoir des certitudes en l’espèce, Maximien serait donc probablement un poète du VI e siècle, légèrement postérieur à Boèce, qu’il cite et met en scène, et à Ennode de Pavie, à l’oeuvre duquel on peut comparer certains de ses vers. », écrit B. Goldlust (p. 16). Celui-ci en reste également et prudemment à l’idée du christianisme vraisemblable de Maximien.

La présentation des six élégies est correctement faite de la page 18 à la page 23, nous la résumons. L’élégie 1 est une ample deprecatio de la vieillesse à laquelle sont désormais refusés les plaisirs de la vie placée maintenant sous le signe de la mort inexorable; le texte est célèbre, il fera connaître Maximien de la postérité. B. Goldlust, pour l’analyser, se réfèrera fréquemment à J. Meyers [3] . L’élégie 2 représente une rupture amoureuse, le poète se disant repoussé par Lycoris qui lui préfère des amants plus jeunes. L’élégie 3 fait le récit des sentiments du poète, jeune, pour une autre puella, Aquilina. C’est là que Maximien fait intervenir, de manière parodique, Boèce qui lui conseille d’abord de ne pas rester chaste et qui, devenant lui-même entremetteur, favorise la rencontre des deux amoureux ; mais, sans obstacle, la relation amoureuse devient fade et rien ne se produit ; Aquilina, délaissée, quitte déçue le poète ; alors Boèce se met à louer son sens extrême de la chasteté. L’élégie 4 énonce le fol amour du poète pour une chanteuse, Candida, dont le père le surprend à rêver à haute voix de sa fille. Se souvenant de ce moment fort  de sa jeunesse amoureuse, Maximien se plaint plus encore de sa vieillesse actuelle. L’élégie 5 raconte une aventure du poète avec une Graia puella, lors d’une mission diplomatique en Orient ; ce poème exotique est l’occasion d’une réécriture du topos de la fourberie des Grecs, la jeune femme se révélant impitoyable, dès lors que le poète, vraiment trop âgé, ne parvient plus à la satisfaire sexuellement. Le texte est connu pour  l’imitation  du  fiasco  ovidien  (Amours, 3, 7) et son éloge cruel et funèbre de la mentula impuissante, inutile, manquant à son devoir vital  pour  la  perpétuation  de  l’univers.  Enfin,  l’élégie 6 est un appel à la mort, puisque la vie sexuelle n’est plus possible.

Devant une telle variété et une telle diversité de motifs s’impose la double question de la poétique et de l’esthétique de l’oeuvre. Contre F. Spaltenstein [4], B. Goldlust ne défend pas la thèse de l’unité thématique (p. 25-26) et, tout en reprenant parfois, et trop facilement, l’anachronisme  du  «  baroque  »  pour  qualifier  cette poésie, il sait trouver des mots plus précis ; nous choisissons, parmi d’autres, cette formulation : Maximien, « entre autobiographie réelle,  autobiographie  de  fiction,  ironie  et  jeu  parodique, restructure ici les différents âges de sa vie et en construit des images mouvantes, en jouant avec la tradition élégiaque, à la faveur d’une composition éclatée » (p. 26) Là est bien l’essentiel, en effet ; l’oeuvre de Maximien interroge le genre élégiaque, dont il perturbe les composantes, les « particules élémentaires », pour ainsi dire. Certes, l’élégie 2 sur Lycoris est d’inspiration élégiaque, B. Goldlust parle lui-même de puellae pour  désigner  les  figures  féminines du recueil : Lycoris, Aquilina, Candida. Cependant la pratique du genre élégiaque est radicalement modifiée ; B. Goldlust en énonce,  sous une forme vigoureusement synthétique, le nouveau mode d’écriture : « En entrelaçant ainsi les deux thématiques de l’amour contrarié, traditionnel ferment élégiaque, et des affres de la vieillesse, bref en mêlant Éros et Thanatos, Maximien semble d’ailleurs établir une liaison originale et constitutive de son projet entre la conception strictement érotique de l’élégie et sa dimension plaintive jusqu’au stade existentiel. Dans cette perspective, et en ne schématisant qu’à peine, on pourrait voir à l’origine de l’oeuvre de Maximien, qui manifeste dans le détail une connaissance très précise de la poésie ovidienne, une forme de synthèse entre l’inspiration des Amours, y compris dans les scènes les plus suggestives, et celle des Tristes et des Pontiques, la poésie de l’exil de soi à soi se justifiant pour opposer, comme dans des  pulsions de mort, le jeune homme vigoureux d’hier au vivant cadavre exhalant aujourd’hui sa souffrance en vers » (p. 23). Un peu plus loin, nous notons cette remarque pertinente : « Si l’on prend en compte l’ensemble du corpus, l’originalité majeure de Maximien nous semble résider dans le rôle majeur conféré par le poète au récit, propre à la distinction de différents âges et à la programmation, dans sa narration soi-disant autobiographique, d’un éclatement en épisodes contrastés des aléas de sa vie amoureuse passée » (p. 29). La note 39 à la page 124 précise le propos.

Surtout B. Goldlust utilise la notion d’« êthos » pour rendre compte de l’habileté du poète savant dans l’art de se représenter différemment et contradictoirement (p. 13, 38). Assurément, l’on peut regretter l’absence d’un rappel  des  définitions  de  l’  «  êthos » oratoire chez Cicéron et Quintilien et s’interroger sur la pertinence de sa réutilisation au sujet de Maximien précisément : alors que l’ « êthos » de l’orateur consiste en la construction de l’image de soi la meilleure et la plus persuasive possible par sa cohérence morale, comment parler du même « êthos » pour un poète qui multiplie et déforme les images de lui-même ? À notre avis, il aurait fallu des éclaircissements sur ce point de l’analyse pourtant vigilante de B. Goldlust. Néanmoins, il est incontestable que « Maximien innove par rapport à l’usage classique en créant la  figure  du  vieil  élégiaque.  Pour  Maximien,  l’êthos du vieil élégiaque est d’ailleurs un vêtement commode : il lui offre une synthèse entre les vertiges d’un amour contrasté (tonalité élégiaque du type des Amours) et la déploration sur la vieillesse, l’exil de soi à soi et la mort (tonalité élégiaque du type des Tristes) » (p. 28). D’autre part, le poète entreprend de construire cet « êthos » par un rapport au corps et au sexe qui s’oppose au « renoncement à la chair » ambiant (p. 34-35).

Nous serons toutefois moins catégorique que  B.  Goldlust,  lorsqu’il  affirme  :  «  L’élégie augustéenne est traditionnellement connue pour son refus de l’intrusion du monde politique et social dans la vie privée de ses personnages qui, très égoïstement, ne s’intéressent qu’à leurs histoires d’amour personnelles. Ainsi, dans l’élégie classique, la vie privée et la vie publique sont dans un rapport d’exclusion mutuelle (…) » (p. 28). C’est négliger quelque peu la constitution par les poètes élégiaques (Properce, Ovide) d’un nouveau public, celui de la génération élégiaque justement ; maîtres de vérité en amour, ils se soucient de représenter leur vie privée de façon à ce que la jeunesse de leur temps s’y reconnaisse. B. Goldlust aurait pu mettre en valeur l’effondrement de cette thématique sociale du praeceptor amoris, puisque le poète élégiaque est devenu vieux, et sa réécriture ironique par le biais de la mise en scène de Boèce dans l’élégie 3.

Nous avons apprécié l’ensemble de la traduction qui rend le texte accessible au grand public des non-spécialistes. Comme B. Goldlust a eu accès à la traduction inédite de B. Mauger- Plichon (p. 39, p. 163 note 11, p. 168 note 45, p. 172 note 18, p. 184 note 76), nous aurions voulu en savoir plus sur les « trouvailles » qu’il a reprises de ce travail.

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons que saluer les mérites de cette étude menée avec fermeté sur un sujet si fuyant.

Nous n’avons rien à redire sur la présentation concise, mais exhaustive, de l’Appendix Maximiani (p. 87-92). La traduction de B. Goldlust se fonde sur le texte de l’édition d’A. Fo [5] et permet de comprendre que Maximien fut imité ponctuellement par les auteurs inconnus de ce recueil. Celui-ci se compose de six poèmes. Le premier est une élégie qui fait l’éloge physique d’une puella anonyme ; le second dit l’amour encore élégiaque de son auteur pour une puella qu’il  mythifie.  Ces  deux textes s’inspirent des Amours d’Ovide. Changement de sujet et de décor dans les poèmes 3 et 4 qui célèbrent la politique de Théodat, roi de paix ; les poèmes 5 et 6 décrivent un palais privé et les bienfaits de l’urbanisation.

Quant à l’Épithalame pour Maximus d’Ennode  de  Pavie,  rédigé,  à  la  fin  du  printemps 511, pour un ami à l’occasion de son mariage, il permet à B. Goldlust d’insister sur le rapprochement possible entre le discours de Cupidon contre la virginité et l’éloge du sexe dans la cinquième élégie de Maximien (p. 108-109).

Pour conclure, nous avons entre les mains un travail bien fait qui facilite la connaissance d’une petite part non négligeable de la littérature latine de l’Antiquité tardive.

Evrard Delbey

Notes
  1. 1. Commentaire des Élégies de Maximien, Genève 1983.
  2. 2. Zur Datierung und Interpretation des Elegikers Maximians, Vienne 1986.
  3. 3. «  La  figure  du  vieillard  dans  les  Élégies de  Maximien  :  autobiographie  ou  fiction  ?»  dans  L’ancienneté chez les Anciens, B. Bakhouche éd.,Montpellier 2003, t. 2, p. 697-715.
  4. 4. « Structure et intentions du recueil poétique de Maximien », Études de lettres 2, 1977, p. 81-101.
  5. 5. « L’Appendix Maximiani : edizione critica, problemi, osservazioni », Romano-barbarica 8, 1984-1985, p. 151-230.