Mc Donell (M.), Roman Manliness. Virtus and the Roman Republic. – Cambridge : University Press, 2006. – XXII+481 p. : bibliogr., index, ill. – ISBN : 0.521.82788.4.

La référence à la virilité peut sembler un peu brutale pour ouvrir une étude de la virtus romaine mais elle a le mérite de résumer clairement la position de l’auteur : la conception originelle des Romains identifiait cette « vertu » au courage militaire. La tradition historiographique sur le sujet, synthétisé par W. Eisenhut (Virtus Romana, Munich, 1973), n’a jamais ignoré cette dimension mais préférait l’englober dans un sens éthique plus large. Professeur associé à Brooklyn College (New York), M. McDonnel a entrepris de rééquilibrer cette vision en redonnant à la définition martiale sa place centrale. Consacré à l’histoire de la virtus à l’époque républicaine, son ouvrage suit l’évolution de cette notion, la force de la conception militaire et l’émergence progressive de la dimension éthique, sans que la distinction, voire l’opposition des deux interprétations, ne s’efface jamais.
Les trois premiers chapitres campent le décor. A l’aide des rares textes survivants de la période médio-républicaine – inscriptions, extraits de Caton mais surtout comédies de Plaute – M. McDonnel démontre combien l’écrasante majorité des occurrences littéraires renvoie au domaine du courage militaire. C’est évidemment sous l’influence de l’aretè grecque, qu’une lecture éthique de cette notion se diffuse à partir du IIe siècle av. J.-C. L’opposition aretè‑tychè, (mérite humain et rôle du destin), courante dans le monde grec, va inspirer l’apparition de l’opposition similaire entre la virtus et la fortuna (toutefois, la virtus avait un caractère divin, ce qui n’était pas le cas de l’aretè). Mais avant l’hellénisation, l’auteur ne repère aucun indice d’une conception morale de la virtus, qui l’assimilerait à l’excellence humaine en général ou à la valeur politique.
Ce concept est riche d’implications, que les trois chapitres suivants explorent. Lorsque les Romains représentent la virtus, ils ont recours à des images militaires, que les monnaies nous font connaître. Sa personnification prend l’aspect d’une « amazone », armée et casquée mais un autre type monétaire, celui du guerrier monté, renvoie aussi à la virtus. À l’époque médio‑républicaine, le combat équestre apparaît en effet comme l’expression suprême de la virtus, ce dont témoignent les nombreux exemples de « monomachies » équestres (duels à cheval) connus aux IVe-IIIe siècles. À cette occasion, l’auteur insiste sur le rôle symbolique très fort de la transvectio equitum, le défilé annuel des cavaliers/chevaliers. Tout logiquement, seul un citoyen mâle peut posséder pleinement cette qualité, que peu d’occurrences de cette période attribuent aux esclaves, aux femmes et même aux jeunes sous tutelle paternelle.
Mais l’hellénisation de cette valeur progresse, d’autant plus que les hommes politiques en font un instrument de propagande, thème traité par les quatre derniers chapitres. Noble hellénisé, M. Claudius Marcellus, le vainqueur de Syracuse, élève pour la première fois un temple à la Virtus divinisée, au grand dam des traditionalistes, incarnés par Fabius Cunctator. Cette hellénisation pose un problème à la noblesse dans la mesure où son raffinement progressif la place en porte-à-faux par rapport à la conception traditionnelle de la virtus : l’homme nouveau Marius le comprend bien et sait brandir cette virtus martiale contre ses compétiteurs nobiliaires. Au Ier siècle, les grands auteurs classiques – Cicéron, César, Salluste – témoignent de la coexistence des deux lectures, martiale et morale, qui alternent dans leur oeuvre plus qu’elles ne se mêlent. Nouvel Alexandre, Pompée est l’imperator dont la virtus est la plus célébrée alors que César attend le temps de sa dictature pour exalter la sienne (de manière plus ambiguë). C’est l’avènement du Principat qui réalise pleinement la synthèse des deux lectures, comme le démontre le fameux clipeus virtutis offert à l’empereur Auguste.
Appuyée sur une analyse très fine de nombreuses occurrences littéraires, la démonstration convainc dans son ensemble. Dans le détail, certaines interprétations peuvent être contestées d’autant que l’auteur durcit à dessein les oppositions. Problème classique de méthode, les sources médio-républicaines (Plaute par exemple) sont utilisées pour dégager le sens originel alors même que l’influence grecque s’y fait déjà sentir : la distinction au sein d’un même auteur du sens originel et du sens hellénisé apparaît parfois artificielle. Sur le fond, on aurait aimé que l’ouvrage s’intéresse plus au problème majeur de la transmission de la virtus. Il n’en reste pas moins que l’étude de M. McDonnel dégage des enjeux majeurs et renouvelle certains débats classiques. Peu d’auteurs ont su montrer avec tant de clarté le caractère d’aristocratie équestre de la nobilitas médio-républicaine. C’est l’effacement de cette dimension qui aurait amené la perte du cheval public par les sénateurs et donc la naissance de l’ordre équestre en 129. De même, peu d’ouvrages font aussi bien comprendre comment la montée du sens éthique prépara la monopolisation de la virtus militaire par l’empereur et le triomphe d’une conception très civile de la « vertu » au sein de la nobilitas impériale.

Christophe Badel