Meetings of Cultures. Between conflicts and coexistence. – Edited by P. Guldager Bilde, J. Hjarl Petersen. – Aarhus : Aarhus University Press, 2008. – 422 p. : bibliogr., index, ill. – (Black Sea Studies ; 8). – ISBN : 87.7934.419.8.

Le Centre for Black Sea Studies d’Aarhus propose un huitième volume [1] de la série homonyme, consacré à la rencontre des cultures dans les espaces périphériques. Même si la couverture intérieure précise que la région étudiée est le Pont-Euxin, deux autres régions sont présentes : la Grande Grèce et la Thrace égéenne. Le volume, issu de la septième conférence du centre danois, constitue un bel exemple de collaboration internationale, entre dix-neuf contributeurs danois, anglais, français, néerlandais, géorgiens, ukrainiens et russes.
Le titre attire notre attention sur l’intention de l’ouvrage de montrer qu’il n’y a pas d’opposition profonde entre les Grecs et les autres, mais une interaction qui demande à être nuancée. Comme les deux éditrices l’expliquent dans l’introduction, c’est pour cette raison que les termes « rencontre(s) » et cultural interaction doivent été préférés au vocabulaire colonialiste qui établissait ab initio une hiérarchie entre les colons grecs et les habitants de l’espace qu’ils « colonisaient » : la « colonisation » aurait affecté autant l’un que l’autre des groupes impliqués . Il faut toutefois noter que plusieurs contributeurs préfèrent la terminologie classique, non pas parce qu’ils n’ont pas adopté la nouvelle manière de penser le phénomène – les textes prouvent le contraire –, mais sans doute pour la commodité de ces outils linguistiques.
Le volume est articulé autour de quelques thèmes : l’archéologie des établissements grecs et indigènes, l’occupation de l’espace, l’histoire et la religion. La structure en cinq parties permet aux éditrices de nous introduire d’abord sur la scène (p. 13-65), pour avancer ensuite vers l’espace de l’identité (p. 67-148) et nous mettre devant la revendication des terres (p. 149-213) et les dynamiques des échanges (p. 215-332). La dernière partie, enfin, intitulée, en anglais, Mind the Gap (« Attention à la marche », p. 333-397), est un subtil avertissement destiné à attirer l’attention sur la zone floue, d’interférence et de négociation, entre les cultures. Des indices de noms et de sources anciennes complètent
ce recueil.
La première partie esquisse le contexte historique : J. A. Vinogradov identifie sept étapes de développement du Royaume du Bosphore, caractérisé par une alternance entre les périodes de prospérité et de crise, en rapport avec la pénétration des tribus nomades, en particulier les Sarmates et les Scythes. P. Guldager Bilde s’interroge sur les aspects religieux de la « colonisation » dans la région du Pont et en Grande Grèce. Elle explique la préférence pour certains cultes – eschatologiques, utopiques – par une expérience similaire, celle d’une diaspora plantée en terre « barbare », à la périphérie du monde grec, et influencée par les croyances indigènes. Sa démonstration, qui prouve une bonne connaissance du dossier dionysiaque et orphique, souffre néanmoins du fait que notre connaissance des religions indigènes est tributaire exclusivement des auteurs grecs. La partie est close par l’analyse de V. Mordvintseva, qui réexamine la progression des Sarmates de l’est vers la mer Noire, à travers l’étude des phalères en argent utilisées comme ornements pour les chevaux. Elle arrive à la conclusion que les Sarmates présentés par les sources littéraires et qui ont donné naissance au « Sarmatian Paradigm » ne sont pas les populations qui ont laissé des traces archéologiques dans le nord de la mer Noire.
La deuxième partie est ouverte par l’étude stimulante de P. Attema, qui pose le problème de la cohabitation à Sybaris des Grecs venus d’Achaïe et des Oinotriens habitant le territoire de la Timpone Motta. L’auteur montre que ce site offre un modèle de coexistence – qui n’est pas forcément le même dans toutes les régions grecques – qui rend compte d’une négociation permanente entre les Grecs et les indigènes. L’influence grecque ne serait détectable qu’au niveau de l’urbanisation du territoire. Dans l’article suivant, A. Baralis met en évidence, après un très utile passage en revue des contacts pré-coloniaux et des réseaux d’échange entre Grecs et populations indigènes dans la Thrace égéenne, un phénomène qu’il désigne comme une « colonisation perpétuelle », qui continue au-delà de l’époque classique, où les Thraces sont toujours présents. M. Vickers et A. Kakhidze, enfin, présentent l’état des fouilles de Pičvnari (Colchide) entre 1967 et 2005.
Le thème du conflit et de la coexistence est également abordé dans la troisième partie, par cinq articles, dont deux appartenant au même auteur. J. Munk Højte s’intéresse aux entreprises de colonisation échouées dans la mer Noire, notamment Bérézan, Sinope (avec ses multiples traditions de fondation), ou bien Chalcédoine, fondée dix-sept ans avant Byzance, selon la légende. Les deux contributions d’A. V. Karjaka traitent respectivement du mur de défense de la partie nord d’Olbia et de l’exploitation agricole de la chora olbienne, qui montrerait un aménagement de type cadastral de l’espace cultivable. A. V. Gavrilov et T. N. Smekalova font tous les deux état de l’exploration archéologique du Royaume du Bosphore, et en premier lieu de la presqu’île de Kertch.
Les contributions groupées sous le titre « Les dynamiques de l’échange culturel » proposent volontairement la perspective du pouvoir à la place de l’ethnicité. J. Hjarl Peterson, qui a analysé les tombes de type kurgan de Nymphaion, suggère de déplacer l’attention de l’appartenance ethnique des défunts vers une approche socio-culturelle. On observe le même type d’approche chez N. A. Gavriljuk, pour laquelle certains vases à vernis noir fonctionnent comme indicateurs sociaux pour les Scythes des steppes. L. Summerer met en évidence l’adoption d’un double modèle, grec et anatolien, par les habitants de la région de Sinope et d’Amisos. N.G. Novičenkova fait remarquer la présence, dans un sanctuaire de la Tauride – zone montagneuse isolée à la réputation sanguinaire –, d’un matériel archéologique montrant l’influence des Grecs et des Scythes, ainsi que l’impact politique du Royaume du Bosphore et plus tard de Rome. E. Kakhidze présente une monographie d’Apsaros, forteresse romaine du sud de la Géorgie.
La dernière partie, enfin, traite notamment des rapports Scythes/Grecs. R. Osborne, qui se penche sur Olbia classique, arrive à une conclusion différente de celle de P. Guldager Bilde : selon lui, les pratiques religieuses de ces Grecs de la périphérie, pratiques dont il faut chercher l’origine dans la métropole, ne diffèrent pas de celles des Grecs égéens. Qui plus est, du point de vue épigraphique et numismatique, on assisterait à la rencontre culturelle entre Olbia et les autres cités grecques et moins entre les Olbiopolites et les indigènes. D. Braund, en revanche, se positionne dès le début dans le discours post-colonial. Il revient sur le logos scythe d’Hérodote, pour s’interroger sur la manière dont les Scythes, ou les Thraces, se laissaient « raconter » par les historiens grecs. G. Hinge, enfin, affirme qu’il existerait dans le IVe livre d’Hérodote une « idéologie eschatologique », qui sert à mettre en évidence le contraste entre les Scythes nomades et la civilisation grecque.
Indépendamment de cette structure choisie par les éditrices, par ailleurs judicieuse, nous avons décelé trois catégories d’articles : d’une part, les rapports de fouilles, utiles sans doute, mais sans un réel apport théorique ; d’autre part, les contributions consacrées à l’interaction entre Grecs et indigènes, avec plusieurs thèmes : partage des terres, échanges commerciaux, stratégies de distinction sociale ; enfin, des études dans lesquelles quelques notions, et quelques figures, sont récurrentes : dionysisme, orphisme, Skylès, Anacharsis, Salmoxis. Il est intéressant de noter, en fin de compte, que ces « figures à penser le Scythe » des Grecs sont également devenues des figures à penser la mer Noire pour les Modernes. L’importance de ce volume réside précisément, outre une « publicité » profitable à cette région en train de devenir de plus en plus attractive pour les historiens de l’Antiquité, dans le fait de tendre un nouveau miroir dans lequel les Grecs et les « Barbares » se reflètent à part égale.

Madalina Dana

Notes
  1. 1. La série s’est enrichie depuis avec deux autres parutions, consacrées respectivement au royaume pontique de Mithridate VI Eupator et à la technologie du fer au sud du Caucase et en Anatolie Orientale.