Meyer (C.), Greco-Scythian Art and the Birth of Eurasia. From Classical Antiquity to Russian Modernity. – Oxford-New York : Oxford University Press, 2013. – XXIX + 431 p. : 132 ill. – (Oxford Studies in Ancient Culture and Representation). – ISBN 978-0-19-968233-1.

Cette importante monographie de Caspar Meyer, version révisée de sa thèse (Université d’Oxford, 2006), traite un sujet à la fois fascinant et non exempt d’enjeux idéologiques. Il est d’entrée de jeu question de limites et de catégories : si, pour les Anciens, le fleuve Tanaïs/Don délimitait l’Europe de l’Asie, c’est à l’époque moderne que Pierre le Grand et son Académie des Sciences imposèrent l’Oural comme démarcation entre la Russie européenne et la Russie asiatique. Les archéologues ont prolongé ces catégorisations cosmographiques dont l’enjeu était de définir l’identification de soi russe.
C.M. se propose de contextualiser les découvertes du Bosphore Cimmérien, combinant des objets de type eurasiatique (« nomade ») et de l’art classique (excellence artisane et représentations naturalistes). Dès 1822, Ivan Pavlovič de Blaramberg désigna ces artéfacts par le terme hybride d’« art gréco‑scythe », comme s’il s’agissait de produits d’artisans grecs pour des chefs militaires des steppes. De cette manière, les éponymes Grecs et Scythes et le modèle binaire d’interprétation se sont imposés à l’archéologie de la Mer Noire. Derrière ce paradigme gréco-scythe, partagé par des savants occidentaux et est-européens, et déjà en cours dans la Russie pré-révolutionnaire, la réalité s’avère être plus complexe. Ainsi, C.M. s’intéresse aux contextes de réception de l’art gréco-scythe, en Russie impériale ainsi que dans l’historiographie occidentale, dans une perspective synchronique. Son intention est d’explorer aussi bien les vies sociales de l’art gréco-scythe, sur un arc chronologique extensif, que la vie des objets (objects biographies) et « the modern afterlife of classical antiquities ». Cette analyse se fait sous plusieurs angles – découverte, interprétation, conservation, exposition, réceptions –, à l’instar d’autres processus d’interaction visuelle et de formation identitaire (Asie Mineure, Italie, Sicile).
C.M. ne cesse de souligner l’héritage historiographique de Mihail Ivanovič Rostovtzeff (1870-1952), à travers le discours d’une synthèse culturelle entre Orient et Occident qui aurait anticipé l’émergence de la Russie moderne. Iranians and Greeks in South Russia (1922) trahit une approche classique – des scènes qui décrivent la vie et les coutumes des Scythes, la figuration supérieure grecque, légèrement idéalisée –, tout en insistant sur des scènes de supposés rites mystiques de communion dans l’art gréco-scythe. Au même moment, montre M.C., les artistes et les savants russes découvrent l’art populaire, décrit comme opposé au naturalisme et incompatible avec la perception occidentale, ce qui explique l’entrée d’une Ur-Russie scythe dans l’orbite de l’Orient. Rostovtzeff avait énoncé la thèse d’une monarchie divine dans le Royaume du Bosphore, dans une vision holistique, présageant la civilisation hellénistique après Alexandre le Grand. Son explication, inspirée de l’identité eurasiatique particulière de la Russie, décrivait l’interaction et la fusion syncrétique entre la religion civique grecque et la religiosité orientale (cultes à mystères), préparant l’essor de la modernité chrétienne, dans une sorte de croissance « organique » du christianisme. Sans surprise, cette perspective fut partagée par le mouvement eurasiatique de certains exilés russes.
Dans le ch. 1, sur la découverte de l’art gréco-scythe, l’auteur interroge le présupposé fondamental sur l’art gréco-scythe, selon lequel les scènes naturalistes illustreraient le monde autour des producteurs et des destinataires des objets, qui seraient identiques aux Grecs et aux Scythes connus par la tradition littéraire au nord de la Mer Noire. Il critique ainsi la vision traditionnelle (e.g. J. Bordman), selon laquelle des artisans grecs engagés par des chefs nomades ont recréé des types indigènes de vases à boire, de bijoux et d’armes, selon les possibilités de figuration supérieures de l’art grec. Par la suite, il critique les conceptions essentialistes de l’identité et des présupposés sur ce qui est « grec » ou « scythe », selon une tendance tenace d’expliquer cette production comme un monologue des artisans grecs (ou hellénisés) en exil, alors qu’il s’agit d’un dialogue créatif, en termes d’interprétation et de réponse. Ses arguments sont nombreux, allant de la complexité de la région jusqu’à l’interprétation des échanges entre Grecs et non-Grecs en termes de choix situationnels, sans recourir aux influences passives et aux modèles de diffusion unilatérale associés de manière simpliste avec l’« hellénisation » et l’« acculturation ». Loin d’accepter le naturalisme comme indice du développement culturel, C.M. met en avant les différents systèmes de représentation : techniques anthropocentriques de figuration et narration de la région côtière de la Mer Noire face au système thériomorphe de l’Eurasie (style animalier scytho-sibérien), réconciliant ainsi les théories conventionnalistes et essentialistes de la culture visuelle.
Le ch. 2 s’intéresse au lien entre l’art classique et l’identité russe, dans les deux cas comme l’histoire d’une création artistique dans une région de frontière coloniale. Les retours entre modernité russe et antiquités bosporaines sont fréquents. Le contexte de la réception de l’art gréco-scythe en Russie impériale, à partir de Pierre le Grand, en passant par le musée de cour de Nicolas Ier, le Nouvel Hermitage, retrace l’histoire des collections en Russie. Or, comme l’Empire des Romanov, montre l’auteur, le royaume du Bosphore avait été un conglomérat multiethnique et une frontière cosmologique entre Orient et Occident. Deux alternatives s’opposent sur l’identité historique et le destin de la Russie : à l’hellénisme de Rostovtzeff fait pendant le scythisme du poète Aleksandr Blok.
Grâce à une synthèse des données archéologiques issues des publications russes du XIXe s., le corpus est défini dans le ch. 3 en termes de chronologie, de technique et de distribution, avec une insistance bienvenue sur la diversité locale. Les artéfacts gréco-scythes sont examinés dans le contexte de production et échange, comme un élément constitutif de la collaboration des élites et de la cooptation transculturelle entre les chefs tribaux et les dynastes nord-pontiques. Il s’agit d’un essai de les réintégrer dans leur contexte archéologique et leurs pratiques culturelles, du fait qu’ils organisaient des rituels de distinction des élites, en jouant déjà sur les notions de barbarie et de civilisation, comme plus tard dans l’orientalisme moderne.
La discussion sur le terme « scythe » et sur la mobilité des élites nomades part d’une définition des savants est-européens de la soi‑disant Triade Scythe – brides de type nomade, armes et décoration thériomorphe –, afin d’identifier les ensembles culturels « scythes ». Ce style animalier (all. Tierstil) serait d’origine iranienne (Rostovtzeff) ou issu d’Asie Centrale, selon d’autres, alors qu’une nouvelle terminologie le désigne comme « scytho-sibérien ». En effet, plusieurs styles ont coexisté dans le cadre d’une mobilité martiale, qu’il convient de comprendre en tant que systèmes compatibles de signification, plutôt qu’en termes de styles décoratifs. Telle est la distinction taxonomique entre herbivores et carnivores, entre proies et prédateurs, car l’objectif du style animalier eurasiatique est de naturaliser les relations sociales au miroir du monde animalier. À la fin, C.M. propose une image plus nuancée, associant la mobilité sociale horizontale par des alliances maritales, la collaboration multiethnique et la sédentarisation partielle au fur et à mesure que de nouvelles unités entraient dans des réseaux d’échange préexistants dans les nouveaux territoires. La complexité des acteurs est également suggérée par quelques marques de propriété, avec des noms grecs et indigènes. La production de ces artéfacts « gréco-scythes » est localisée à Panticapée et dans d’autres cités du Bosphore Cimmérien, au IVe s. av. J.-C., à une époque de transformations profondes et d’expansion de la culture des élites autour du Détroit de Kertch. Un terme que C.M. évite à bon escient est celui d’hybridité ; or, comme il le dit lui-même, les artéfacts gréco‑scythes pourraient être considérés comme des créations hybrides parce qu’ils renforçaient les constructions asymétriques du pouvoir et de l’ethnicité comparables à celle des contextes coloniaux.
Dans le ch. 4, sur les monuments politiques de l’État spartocide à ses débuts, C.M. note combien l’archéologie classique est une continuation moderne de l’antique discours de l’hellénisme. La production de l’art gréco‑scythe avec figuration décorative est envisagée comme une partie d’un système de domination des élites du IVe s. av. J.-C. dans le Bosphore Cimmérien, vu comme un État précurseur des royaumes hellénistiques. Si Rostovtzeff envisageait l’État et la culture du Bosphore en termes de dualisme gréco-iranien, C.M. estime que ce trait était déjà volontairement cultivé par ses élites cosmopolites. Le témoignage le plus spectaculaire est la titulature des rois du Bosphore, à partir du règne de Leucon, juxtaposant deux aspects d’autorité : archontes des cités grecques, rois des populations indigènes. Selon Rostovtzeff, la titulature spartocide serait une expression exemplaire de cette Doppelnatur bosporaine, issue d’un compromis au début de son existence, avec l’accent mis sur les influences réciproques et la dépendance mutuelle ; il s’agissait donc d’une inversion complète de l’image d’isolement et de traditionalisme coloniaux imaginés par ses prédécesseurs. Pourtant, selon le savant russe, les deux classes et groupes ethniques étaient destinés à rester distincts : d’un côté, des Grecs définis par leurs « libertés civiques », de l’autre, les indigènes « habitués à obéir ». Malgré son interprétation qui s’appuie sur les faits religieux, ce schéma de classification fut accepté par ses successeurs marxistes, puisque l’étude de l’« ethnogenèse » reste fondamentale dans l’archéologie soviétique. C.M. se propose, en revanche, de réconcilier l’analyse structurelle avec des notions d’« agency », étudiant la culture de l’élite bosporaine à la fois comme un système de signes dépendant de traditions et d’habitudes et comme une ressource ouverte à des manipulations et transformations par intention individuelle, créant de nouveaux rapports de pouvoir. Dénonçant le fait que l’historiographie moderne de la région a été traditionnelle plutôt que critique, l’auteur entend mobiliser le modèle d’un « middle ground » eurasiatique, qui, de nos jours, sert à justifier la monopolisation du pouvoir, le paternalisme, la restriction « temporaire » de la liberté individuelle, tout en justifiant l’exercice de la force.
Après le ch. 5 (« Regarder l’art gréco‑scythe »), construit autour des activités traditionnelles définissant le statut des élites (banquets, chasse, guerre) et de l’identité picturale scythe, avec des analyses fines des images, le plus souvent dans un contexte grec, le ch. 6 entend analyser l’art gréco‑scythe en pratique : il circulait sous forme de cadeaux, dans un réseau des élites reliant l’État spartocide à l’intérieur des steppes, système contemporain d’autres réseaux (Perse, Grèce, Thrace). Je remarquerais seulement que ces derniers réseaux sont cités, sans être analysés afin de déceler l’éventuelle originalité bosporaine. J’émettrais quelques réserves sur les reconstitutions cultuelles : ainsi, C.M. semble se fier aux spéculations de Yulia Ustinova (selon laquelle Apollon Iètros serait d’origine thrace ou scythe !) ou croit identifier une adoration volontaire des élites, aux confins de la « polis religion ». S’il critique à juste titre la vision anachronique de Rostovtzeff sur la mystique de la communion, C.M. accorde trop de crédit à la signification de l’expérience religieuse dans la constitution de l’élite spartocide, faisant appel à la notion de religiosité et de pratiques « imaginistiques », à savoir des rites personnels d’initiation. Cette insistance sur la religion personnelle, sur la base de quelques dédicaces qui ne divergent pas fondamentalement du monde grec, n’est que le signe fort d’une perméabilité aux dernières théories en vogue dans le monde anglo-saxon. Comme le montre l’auteur, l’accent mis par Rostovtzeff sur la commensalité comme institution politique qui a affecté ses écrits plus tardifs – pas seulement sur le Bosphore et la Scythie –, était en réalité un produit des tensions contemporaines, telles les conceptions modernes de la religiosité personnelle (salut et renaissance, anticipation du christianisme), dans le contexte particulier de la Russie tzariste tardive. C.M. entend décrire des réseaux stratifiés d’élites définies par des activités de statut transculturel et des rituels imaginistiques et pense pouvoir affirmer qu’être Grec ou Scythe était, au IVe s. av. J.‑C., des choix momentanés. Je resterai plutôt sceptique sur ces belles hypothèses, car les détails et les preuves manquent, alors que l’ingéniosité des archéologues et des historiens ne cesse de remodeler le passé. Enfin, si C.M. envisage les kourgans du Bosphore comme des sites rituels, à partir du IVe s. av. J.-C., moment où apparaissent d’autres indices d’une centralisation politique dans le Bosphore Cimmérien, il laisse de côté les tombes royales et aristocratiques en Macédoine et en Thrace, où les structures de domination mériteraient d’être comparées. S’il cite l’art « gréco-perse », rien n’est dit sur l’art « gréco‑thrace », qui renverrait à des questionnements très proches, vu que l’imaginaire des archéologues bulgares et occidentaux est tout aussi foisonnant que l’imagerie des trésors de Rogozen ou Letnica. Rien non plus sur le chamanisme, ou sur d’autres clichés modernes, car le mirage scythe continue bel et bien de nos jours.
Une annexe présente les inventaires des kourgans des élites dans le Bosphore Cimmérien, aux Ve-IVe s. av. J.-C., avec un choix d’exemples, tirés essentiellement des rapports de fouilles de la Commission Archéologique Impériale, 1821‑1917, et des archives des musées. Richement illustré (125 illustrations, 4 cartes, 3 tableaux), le livre se clôt par une bibliographie étendue et des indices.
Cet ouvrage est complémentaire de la monographie récente de Christel Müller. Il renouvelle en profondeur un sujet pour lequel la bibliographie, déjà considérable, est minée par des enjeux des plus divers. Le regard historiographique et contextuel de C.M., toujours précieux, remet en cause de manière radicale la vision traditionnelle de l’historiographie et de l’archéologie en Europe de l’Est : le scénario colonial, l’importance du facteur religieux, l’interprétation indigéniste. En accord avec les sensibilités théoriques actuelles, il s’efforce de dépasser l’explication par l’ethnicité, en faveur du social, par des démonstrations qui s’apparentent souvent au travail minutieux d’un orfèvre.

Dan Dana