Meyer (E. A.), Legitimacy and law in the Roman world : tabulae in Roman belief and practice. – Cambridge : University Press, 2004. – XVI+353 p. : bibliogr., index, ill. – ISBN : 0.521.49701.9.

Il est bien connu que les Romains avaient coutume d’écrire sur des tablettes de bois, enduites ou non de cire. On en a d’ailleurs retrouvé des séries entières, en divers points du monde romain, et certains de ces ensembles, notamment ceux de Murecine à côté de Pompéi et de Vindolanda en Bretagne, près du Mur d’Hadrien, ont récemment fait l’objet de publications majeures. Si l’on a beaucoup travaillé sur le contenu de ces documents dont la nature permet de préciser notre connaissance de bien des aspects de la vie quotidienne (voir par exemple le dossier rassemblé dans les CCG 2000, concernant les tablettes de Murecine), on a moins réfléchi aux racines et à la signification de cette pratique dans la tradition romaine. C’est précisément l’objet du livre d’Elizabeth Meyer qui, à partir d’un acte en apparence aussi anodin que celui d’écrire sur un type de support particulier, nous fait remonter aux racines de la conception romaine de la loi et de l’autorité.
Le monde antique a connu de nombreux supports d’écriture. En Orient, le papyrus était bon marché et partout utilisé ; en Occident, l’écorce pouvait satisfaire un usage courant. À Rome, l’utilisation de tablettes pour rédiger certains actes était habituelle, même si ces objets coûtaient plus cher et s’avéraient moins commodes. Ce paradoxe fournit le point de départ de la réflexion de l’auteur, dont la thèse est que l’écriture sur des tablettes, indépendamment de certaines raisons pratiques telles que la préservation des documents importants ou la prévention de la fraude, se justifiait avant tout par les pouvoirs spécifiques qu’on lui prêtait d’ordonner les choses et de conférer une légitimité et une efficacité aux actes rédigés. Cette croyance s’enracine dans la vision magico-religieuse du monde qui était celle de la Rome archaïque et des débuts de la République. Elle se retrouve dans le droit romain tardif, et aboutit au principe évident pour nous selon lequel un document écrit peut non seulement posséder une valeur légale mais encore constituer en lui-même un acte légal. Pour l’auteur, la pratique romaine des tablettes à écrire tient une place déterminante dans cette évolution. Partant de cet élément matériel, qui appartient à ce que les épigraphistes appellent l’instrumentum, c’est donc à une enquête un peu atypique, en ce qu’elle mêle étroitement l’histoire des formes juridiques et des documents légaux à celle des mentalités et des croyances, qu’elle nous convie. Dans cette perspective, elle se fixe aussi pour objectif de rapprocher le droit romain et l’histoire romaine, deux disciplines dont elle estime que les conceptions respectives se sont considérablement éloignées depuis Mommsen, au point d’être aujourd’hui séparées par un gouffre. Les termes dans lesquels elle présente cette divergence s’avèrent cependant excessifs et passablement artificiels. S’il est logique que les romanistes aient une perception plus juridique des choses, et les historiens une approche plus pragmatique, on ne saurait pour autant exagérer cette différence d’appréciation, et encore moins la fossiliser sous la forme d’une opposition dépassée entre une vision moderniste prêtée aux historiens du droit et un minimalisme de bon aloi conféré aux historiens. Fort heureusement pour nous, les liens entre ces disciplines sont réels et de nombreuses rencontres ont montré depuis longtemps que les débats associant juristes et historiens étaient plus originaux et plus féconds que cela. Et heureusement encore, le travail d’Elizabeth Meyer dépasse ces prémisses un peu limitées en menant une étude qui se fonde véritablement sur chacune de ces deux disciplines et se préoccupe d’apporter à chacune l’éclairage de l’autre. C’est ainsi qu’elle veut informer les romanistes sur le contexte social et culturel dans lequel écrivaient les jurisconsultes dont ils font leur pain quotidien, et les amener à s’intéresser à la manière dont pensaient et agissaient les simples justiciables qui peuplaient les communautés de l’Empire. Quant aux historiens, auxquels elle se rattache clairement, elle veut leur permettre de comprendre le processus par lequel ce que les Romains croyaient instaurait un moyen de faire en sorte que les choses se réalisent. Le fait d’écrire sur des tabulae des actes relatifs à l’ordonnancement des choses humaines, privées ou publiques, et de celles qui relevaient de la religion, du sacré ou de la magie, jouait donc un rôle important dans ce qui est décrit comme un protocole ancien et solennel, dont tous les éléments devaient être réunis et scrupuleusement accomplis pour qu’il ait un effet. Il constituait alors un « acte unitaire », c’est-à-dire une procédure qui, à condition d’être intégralement et exactement effectuée, avait le pouvoir de modifier le cours des choses visibles et invisibles. Cette procédure ne nécessitait pas d’auxiliaires humains pour être exécutée car elle tirait sa légitimité et son efficacité de la façon formelle suivant laquelle elle avait été effectuée. Il y avait à Rome une autre manière d’obtenir la réalisation des choses, à travers des relations de réciprocité garanties par la fides. Exprimée par divers moyens (autographe, sceau, signature…), celle-ci se combinait au pouvoir de l’acte unitaire pour conférer aux tabulae le statut d’un document d’autorité ayant valeur légale et probatoire. Pendant des siècles, ce statut fut reconnu par la société et par certains juristes, avant que les empereurs du Bas-Empire et leurs légistes s’affranchissent des formes traditionnelles d’autorité pour leur substituer l’effet de la volonté impériale. Par l’effet de la conquête, il fut aussi en usage en dehors de Rome et de l’Italie, dans ce monde provincial où il servit la gestion du pouvoir, en même temps qu’il concourut à la romanisation des notions et des comportements. Voilà quelles sont, résumées à grands traits, les idées directrices d’un livre qui n’en manque pas. Quant à son plan, il est divisé en deux parties. La première s’efforce d’analyser les bases et les composantes du pouvoir traditionnel des tabulae, en examinant, après un aperçu des documents légaux en usage dans le monde grec, leur aspect, leur langue et leur style, leurs domaines d’utilisation, et la valeur comme la portée qui leur étaient prêtées. Pour l’essentiel, cette partie trouve sa matière dans la période républicaine, tandis que la seconde retrace l’histoire des tabulae sous l’Empire, jusqu’au règne de Justinien. Après une présentation de l’évolution de la forme et du contenu des tablettes d’après la documentation archéologique, en Italie comme dans les provinces, l’étude se focalise sur leur utilisation devant les tribunaux et aborde finalement la question de la manière dont les juristes, ceux de la période classique et ceux de l’Antiquité tardive, les ont considérées par rapport à la sphère du droit et aux relations entre le gouvernement impérial et les sujets.

Au bout du compte, le livre d’Elizabeth Meyer nous livre une passionnante enquête d’histoire culturelle, certes, mais aussi d’histoire politique au sens le plus ample du terme. En effet, il apporte un élément de réponse à un problème que ne cessent de se poser les historiens du monde romain, celui de l’autorité effective de la loi, dans un monde où les moyens de la faire respecter étaient très éloignés d’être aussi sophistiqués et omniprésents que dans les États modernes.

Jérôme France