Migliario (E.), Retorica e Storia. Una lettura delle Suasoriae di Seneca Padre. – Bari : Edipuglia, 2007. – 90 p. : bibliogr., index. – (Quaderni di « Invigilata Lucernis » ; 32). – ISBN : 88.7228.465.1.

Si la France a, depuis les travaux déjà anciens de H. Bornecque et H. Bardon, quelque peu délaissé Sénèque le Rhéteur (= S.), les dernières décennies témoignent, dans le monde anglo‑saxon comme en Italie ou en Espagne, d’une attention nouvelle portée à un auteur qui intéresse non seulement le spécialiste de rhétorique, mais aussi l’historien de la période 30 av. J.‑C.-30 ap. J.‑C.
C’est ce dernier aspect qu’envisage E. Migliario (= M.) : que révèlent les Suasoires (= Su.) des pratiques sociales et des tendances intellectuelles de leur temps ? En quoi des thèmes apparemment convenus reflètent-ils des préoccupations idéologiques contemporaines ?
Après une introduction qui annonce la problématique du volume, M. pose un cadre général (chap. I-II), puis étudie les différentes pièces elles-mêmes (chap. III-V, avec en annexe le texte de chaque Su. d’après l’éd. de L.Håkanson, Teubner, 1989).
Le chap. I fait le point sur la vie de S., avant d’appréhender le phénomène des écoles de rhétorique à travers le statut social (assez varié) et les motivations des auditeurs. Puis vient une série de notices prosopographiques, d’où il ressort que les rhéteurs forment un ensemble disparate, au sein duquel la proportion des Grecs et des professionnels décroît progressivement. L’étude reste plutôt descriptive ; l’analyse du rôle politique et de la pensée de certains de ces rhéteurs trouvera sa place au moment d’éclairer des passages précis des Su. (e.g. p. 86 : carrière de Potamon ; p. 105-106 : épicurisme d’Arellius Fuscus…).
Le chap. II examine la nature des discours délibératifs à thème abstrait (qçeseij) et des discours délibératifs à thème concret dans la Rhétorique à Hérennius et chez Cicéron : l’interaction entre des sujets historiques lointains et la réalité immédiate y est déjà sensible. À cet aperçu succède une présentation de l’anthologie rassemblée par S. (sources, titre, pratique concrète de la suasoire dans les écoles…).
Le chap. III est consacré aux Su. I et IV, ayant trait à Alexandre le Grand. La Su. I, dans laquelle tous les orateurs déconseillent au Macédonien de traverser l’Océan, ferait écho au pacifisme d’Auguste et à son refus de la prolatio imperii. Les réflexions annexes sur la colère du monarque tuant Callisthène par rejet de la libertas dicendi traduiraient aussi le changement d’ère politique et morale des années 40-30 av. J.‑C. La Su. IV (Alexandre doit-il pénétrer dans Babylone malgré les augures défavorables ?) reproduit une intervention d’Arellius Fuscus, hostile aux oracles. Elle serait conforme à la vision d’Auguste, qui, pour des motifs politiques, fit brûler des recueils de prophéties et chassa les astrologues de Rome.
Le chap. IV aborde les Su. II, III, V, tournées vers l’univers tragique (Agamemnon et Iphigénie) et historique (guerres médiques) de la Grèce classique. Elles ont en commun de se détourner des sources primordiales (Euripide et Hérodote), pour se fonder sur des anthologies – recueils d’exempla et florilèges de tragiques. Plutôt que la fidélité historique ou mythologique, elles visent une réflexion éthique valable pour tout temps. Les Su. II et V, peignant un Xerxès effroyable, répercuteraient aussi une crainte diffuse de l’Orient à Rome au début du Principat d’Auguste, crainte liée au souvenir d’Antoine et à la menace parthe.
Le chap. V, enfin, se penche sur les Su. VI et VII, qui traitent de la mort de Cicéron et citent non seulement des rhéteurs, mais aussi des historiens. Sans tomber dans le dénigrement pratiqué par certains rhéteurs – dû à la fois à l’influence d’Asinius Pollion et à leur animosité de nouveaux notables envers les représentants de l’ancienne République – aucun historien n’est complètement favorable à l’Arpinate. C’est le signe que la construction d’une tradition pro‑cicéronienne sous Auguste ne portera ses pleins effets que tardivement, une fois disparues les générations contemporaines des guerres civiles – ou immédiatement postérieures.
L’ouvrage se clôt par une ample bibliographie et deux index (locorum et nominum rerumque).
Comme elle s’en explique elle-même, M. reprend ici un travail ancien qu’elle avait dû abandonner (p. 10) : cela ne l’a pas empêchée de tenir compte des contributions critiques les plus récentes et les plus variées. L’abondance des sources et des auteurs modernes est d’ailleurs à notre sens l’un des points forts de son essai. L’érudition de M. est tout aussi notable dans des développements scientifiques (p. 63-67), rhétoriques (p. 40-49) ou historiques (p. 121‑130) d’une grande solidité. Quant aux analyses elles-mêmes, dont nous avons donné une simple esquisse, elles se recommandent par leur finesse et leur profondeur (cf. encore l’étude de l’influence des écoles de rhétorique sur les historiens, p. 58-63).
Sur le fond, on formulera seulement deux regrets, qui sont d’ailleurs les corollaires des qualités que nous venons d’énumérer. D’abord, certains développements, trop minutieux, perdent de vue le propos principal et affaiblissent ainsi la démonstration. Si ce défaut n’est guère gênant dans les notes (p. 13, n. 12 ; p. 18, n. 37 ; p. 106, n. 107), il a des conséquences plus graves quand il s’étend à l’ensemble du chap. V, où la succession de commentaires de détail prive le lecteur d’une synthèse que l’absence de conclusion générale à l’ouvrage ne fournit pas non plus. Ensuite, bien que M. se départisse rarement d’une salutaire prudence devant des données fragmentaires qu’il est toujours tentant d’extrapoler (p. 30 ; p. 144, n. 114), sa grande agilité intellectuelle et sa science l’amènent parfois à des déductions discutables. Ainsi, les rapprochements établis entre Xerxès et Antoine (p. 101-104) sont ténus, et tiennent moins selon nous à une réelle volonté d’identification qu’à l’application à ces deux personnages d’une même topique (celle du tyrannus) qu’on retrouverait chez bien d’autres figures littéraires de l’époque (Mézence chez Virgile, Philippe V chez Tite-Live…).
Sur la forme, les erreurs matérielles sont peu fréquentes : lire « condottierri » (p. 98) ; « Goar 1987 » (p. 124, n. 16) ; « espagnols » (p. 169)…
En définitive, un ouvrage remarquable par la qualité de son information et stimulant par l’ingéniosité de ses enquêtes.

Guillaume Flamerie de Lachapelle