Morgan (T.), Popular Morality in the Early Roman Empire. – Cambridge : University Press, 2007. – XIV+380 p. : bibliogr., index. – ISBN : 0.521.87553.0.

Hellénistes et latinistes manifestent rarement un grand intérêt pour les classes inférieures de la société antique. Il est vrai que les sources dont ils disposent, particulièrement les textes les plus connus, n’en sont pas issues et, en conséquence, les ignorent. Malgré cela, ou, peut-être, à cause de cela, c’est à elles que T. Morgan a clairement voulu accorder son attention. Son but est de retrouver un aspect de leur mentalité, à savoir leur conception de la moralité. Comment, dans l’Antiquité, la sagesse populaire définit-elle le bien et le mal, critères d’une vie bonne ou mauvaise ? Pour tenter de répondre à cette question, l’auteur choisit de se fonder sur toutes les catégories de documents (littéraires, papyrologiques, épigraphiques, grecs et latins) qui peuvent se révéler significatifs mais de restreindre chronologiquement son champ d’investigation, aux deux premiers siècles de l’époque impériale.
L’ouvrage se compose principalement de douze chapitres, regroupés en trois parties, qui, malgré l’absence de titres, ont chacune une spécificité évidente. La première (chapitres 1 à 6) expose le contenu de la « moralité populaire », dont les différents thèmes sont recherchés successivement dans les proverbes, les fables, les recueils de sentences célèbres ou gnomai ceux de récits d’actions fameuses ou exempla, avant d’être récapitulés et envisagés dans leur ensemble. Des principaux aspects qui se dégagent, peuvent résulter des permissions et des interdits, dont la seconde partie (chapitres 7 à 9) a pour objet de déterminer les causes. Enfin, la troisième partie (chapitres 10 à 12), doit élargir la recherche par l’examen d’autres sources. Malgré de légères disparités de présentation, dues à l’origine sociale probable des différents genres examinés, la « moralité populaire » constitue un véritable système, dans lequel l’unité l’emporte sur la diversité, et dont la cohérence est indéniable puisqu’il se distingue par la récurrence de thèmes dominants et se caractérise par un langage propre et s’appuie sur des « autorités » (p. 160-190). Elle est, à ce titre, d’une importance à reconnaître et doit être prise en considération, comme l’ont été, dans l’Antiquité même, à la fois son contenu et sa forme.
Elle l’est amplement dans un travail qui, à l’originalité et à la diversité allie le sérieux et la minutie. L’originalité tient non seulement à la décision initialement prise de privilégier un secteur le plus souvent jugé mineur, mais à la perspective dans laquelle celui-ci est envisagé, et qui n’exclut ni les rapprochements avec d’autres contextes culturels ni le recours à des concepts empruntés à des disciplines différentes de celles qu’en raison de leur domaine de référence, on peut appeler « classiques ». La diversité est celle des approches, mais aussi celle des sources retenues et des thèmes étudiés, trop nombreux pour être ici passés en revue. Sérieux et minutie caractérisent la majorité des analyses textuelles et sémantiques (p. ex. p. 191 ss.), faites sur un vaste corpus. Elles conduisent, sans que les résultats de la recherche antérieure soient ignorés, à des conclusions suggestives, elles aussi trop nombreuses pour une récapitulation.
D’autres affirmations, pourtant, se révèlent plus contestables, obscures ou dépourvues d’utilité (p. 174 sur les valeurs des classes supérieures), comme peuvent, d’ailleurs, l’être des développements entiers (p. 257 ss. sur les recueils et leurs différentes lectures possibles, les deux derniers appendices). Plus profondément, les caractéristiques intrinsèques de l’ouvrage ainsi que les concepts fondamentaux sur lesquels il repose ne sont pas non plus sans susciter quelques interrogations. Il est sage de vouloir se borner à une période déterminée. Celle qui est retenue ne manque pas, en elle-même, d’intérêt, mais il n’est pas sûr qu’elle ait, dans l’évolution de la sagesse populaire antique, une spécificité marquée. Est-ce cette intuition qui conduit l’auteur à en dépasser fréquemment, et souvent fortement, les limites ? La comparaison avec d’autres espaces géographiques et temporels, parfois hétéroclite (p. 237 référence est faite à la fois aux Balinais et aux villages anglais) ou potentiellement dangereuse (p. 170 ss. sur l’utilisation de concepts économiques modernes) tendrait plutôt à nier la particularité de cette époque, à laquelle, de plus, beaucoup des textes utilisés n’appartiennent paradoxalement pas. Nombre d’entre eux sont tirés des grandes oeuvres et d’auteurs connus (Valère-Maxime, Phèdre, Plutarque, Sénèque, mentionnés ici par ordre décroissant de fréquence), objets d’étude traditionnels des antiquisants … qui se trouvent mis sur le même plan que de simples fragments de papyrus et surtout, précisément, n’émanent pas des catégories populaires. Les rapports établis entre « moralité populaire » et niveau social varient en effet presque d’une page à l’autre ; et certaines assertions ne semblent pas facilement conciliables (p. 22 se trouve amoindrie l’importance du milieu social, pourtant affirmée dès l’introduction et évidemment déterminante pour le sujet). Quelle est, en définitive, la définition donnée du mot « populaire » ? (L’ambiguïté n’est pas dissipée p. 160, 176, 323.) Quelle est aussi celle de la formule « moralité populaire » ? Car ses relations à la philosophie subissent également de fortes variations (si la majeure partie de l’étude les sépare, la fin, p. 274 ss. tend, du reste avec raison, à les rapprocher en soulignant analogies et interférences). L’ensemble, dont la méthode n’est pas exposée avec toute la clarté souhaitable (p. 16 ss.), donne l’impression d’un certain flottement.
Et cela malgré les fréquents rappels et résumés, destinés à clarifier l’exposé mais qui ne sont pas non plus sans l’alourdir par des redites, tout comme l’abondance des références et des citations (toutes traduites et, éventuellement, translittérées) se transforme, parfois, en foisonnement. S’il est vrai que l’ouvrage, où les erreurs matérielles sont fort peu nombreuses, pourrait gagner en simplicité et en précision, il faut cependant lui reconnaître le mérite de jeter, non sans originalité, les bases pour l’étude d’un domaine de la culture antique dont l’exploration est à poursuivre et à approfondir.

Nicole Méthy