Neronia IX. La villégiature dans le monde romain de Tibère à Hadrien. Actes du IXe congrès de la SIEN. – Édité par O. Devillers. – Bordeaux : Ausonius, 2014. – 380 p. : index, ill. – (Scripta Antiqua, ISSN : 1298.1990 ; 62). – ISBN : 978.2.35613.104.1.

Les actes de ce colloque rassemblent trente-et-une communications précédées d’un avant-propos et d’une introduction réalisés par Y. Perrin. Ces textes, proposés par des chercheurs issus de huit pays différents, sont rédigés majoritairement en français et en italien. La bibliographie a été rassemblée en fin de volume avec plusieurs index utiles rassemblant les sources textuelles, épigraphiques et numismatiques sollicitées, ainsi que les lieux, sujets et personnages évoqués. L’index des sources textuelles est particulièrement bienvenu étant donné la place tenue par les sources littéraires dans les différentes communications, d’autant que certains passages sont parfois cités dans des articles différents.

Ici, le cadre chronologique est restreint à une période comprise entre les règnes de Tibère et Hadrien, époque à laquelle la villégiature devient, comme le rappelle Y. Perrin en introduction,” une composante de la vie sociale, culturelle, économique et politique non seulement autour de Rome et en Italie, mais aussi dans les provinces ”.

Les textes de Sénèque et de Pline le Jeune sont fréquemment cités, en particulier dans le premier chapitre analysant les valeurs et représentations de l’otium : l’eudaimonia (G. Vogt-Spira), l’amoenitas, l’utilitas, la voluptas (G. Galimberti Biffino), l’humanitas (A. Gonzales), la sérénité et l’amitié (L. Castagna) .

En étudiant les textes de Vitruve et Pline le Jeune, G. Galimberti Biffino présente la villa, lieu de la villégiature. Vitruve s’attarde sur la conception de la villa pour profiter au mieux des plaisirs et agréments de la vie rurale, tandis que Pline évoque les activités physiques et intellectuelles qui s’y déroulent. Le témoignage de Pline le Jeune est ensuite opposé au discours moralisateur de Sénèque (L. Castagna). Ce dernier est examiné de manière plus détaillée par M.-F. Delpeyroux et F. Romana Berno.

X. Lafon s’intéresse à trois activités exercées dans les villas littorales — pêcher, naviguer et nager – et analyse l’évolution de leur perception par les Anciens. Il conclut qu’« on est ainsi passé d’un système de réprobation généralisée, à une approbation quasi-unanime». On constate une évolution semblable en ce qui concerne la chasse critiquée par Salluste et Cicéron. Chez Pline le Jeune, la chasse est admise, bien qu’elle reste subordonnée aux études littéraires (M. Rivoltella).

S. Wyler analyse les représentations et les pratiques religieuses dans les villas de Campanie. Elle rappelle leur rôle social et économique avant de mettre l’accent sur la place de la nature dans la peinture murale. Pour l’auteur, qui s’appuie sur l’engouement que connaissent les paysages sacro-idylliques au début de l’Empire, la présence religieuse correspond à un élément de “l’imaginaire de la villégiature”.

A. Basile étudie les sources littéraires – Pline le Jeune, Stace, Martial – décrivant les villas de Campanie à l’époque flavienne. Il souligne le caractère stéréotypé de ces descriptions présentant la villa comme un lieu de tranquillité, à l’abri des désagréments de la vie publique. E. Wolff explique l’engouement pour la villégiature insulaire par “une fuite des tracas du monde”. Le rôle essentiel de l’eau dans ces résidences de villégiature apparaît clairement dans les villas des Silves de Stace étudiées par F. Delarue.

Cependant, la villégiature n’impose pas un retrait total des affaires. Comme l’évoque G. Minaud, ces séjours à la campagne étaient aussi l’occasion pour le dominus d’effectuer des investissements ou d’organiser les ventes des productions de ses domaines, tâche qui ne relevait pas des prérogatives du vilicus.

Plusieurs communications rassemblées dans une seconde partie intitulée « Lieux de la villégiature » s’appuient davantage sur des recherches archéologiques et épigraphiques. C. Krause présente les données relatives à Capri et en particulier à la villa iovis. La concentration des villas maritimes sur le littoral de l’Istrie est abordée par F. Tassaux. Le nom de leurs propriétaires est parfois connu grâce aux timbres sur amphores Dressel 6B utilisées pour conditionner et exporter l’huile produite dans ces domaines. Ainsi, l’auteur étudie l’ascension sociale de plusieurs gentes d’origine locale grâce aux données épigraphiques et littéraires.

Dans cette même zone, proche de Trieste, F. Fontana étudie les pièces d’apparats et les installations d’agréments – thermes, nymphée – de la villa de Barcola, occupée entre le Ier s. av. J.-C. et le milieu du Ier s.. En ce qui concerne les propriétaires, au Ier s., F. Fontana propose d’identifier, grâce aux estampilles sur tuiles, deux propriétaires successifs : le préfet de la classis de Ravenne, P. Clodius Quirinalis, forcé de se suicider par Néron en 56 ap. J.-C., puis Clavia Crispinilla, membre de l’entourage de Néron.

Pour ces deux communications, l’archéologue regrettera une présentation peu détaillée de données archéologiques fournissant des perspectives de recherches stimulantes et servant de base à la réflexion. Cela aurait, cependant, nécessité un espace typographique plus important puisque les textes proposés occupent dans la plupart des cas une dizaine de pages hors bibliographie. De plus, on retrouvera ces informations dans d’autres publications citées en bibliographie.

Grâce à la documentation papyrologique d’Oxyrhyncos, P. Rodriguez étudie les activités des Alexandrins lors de leur séjour dans cette capitale de nome. Il s’attarde sur les relations entre les notables alexandrins et la société oxyrhynchite en rappelant l’attractivité de cette région pour les investissements fonciers. Il propose d’envisager ces relations comme un moyen de promotion sociale pour les provinciaux désireux d’obtenir la citoyenneté alexandrine.

Le rôle économique des villas est également rappelé par S. Zoumbaki qui s’intéresse à la province d’Achaïe. Elle souligne le fait que le modèle architectural de la villa et le mode de vie qu’il implique témoignent d’un apport culturel italique. Elle rapproche l’émergence des villas, à la fin du Ier s. av. J.-C. du phénomène colonial. Sur le territoire de Patras, ces résidences se concentrent autour de la ville, près de la mer et des côtes. Cette répartition devait faciliter l’écoulement des surplus dégagés par ces domaines. Dans les zones peu concernées par l’apport de population italique, les villas sont plus rares ou apparaissent plus tardivement.

L’Afrique romaine est abordée par S. Guédon. Elle présente les données fournies par Apulée en s’attardant sur les passages décrivant le voyage vers ses domaines ruraux. Cet auteur mentionne des lieux de villégiature parfois très éloignés de la ville et du littoral. Ce témoignage contraste donc avec les données archéologiques actuelles puisque les villas se concentrent en périphérie des villes et sur la côte méditerranéenne. Pour ces deux communications évoquant la répartition des villas, des cartes auraient été utiles, en particulier pour la province d’Achaïe où cette répartition fait l’objet de commentaires. Un tableau synthétique présentant les villas, leur chronologie et la bibliographie correspondante aurait facilité l’accès à cette riche documentation.

Le cas des provinces gauloises est abordé différemment. E. Chassillan présente plusieurs domi comportant de vastes jardins faisant écho aux modèles architecturaux mis en oeuvre dans les résidences rurales et manifestant un désir “d’habiter la campagne à la ville” comme l’évoque Pline l’Ancien.

F. Coarelli effectue une relecture de la Piazza d’Oro de la villa adriana. Cet ensemble composé d’un jardin central bordé de pavillons est interprété comme une diaeta. L’auteur compare son plan avec celui du complexe de la vigna Barberini, sur le Palatin, qu’il identifie aux adonaea figurés sur un fragment de la forma urbis severianae. Il propose de chercher l’origine de ce modèle architectural à Alexandrie, dans le palais ptolémaïque, où Théocrite signale l’existence de monumentaux “Jardins d’Adone”.

Dans une troisième partie intitulée “Villégiature, pouvoir et politique”, les composantes politiques de la villégiature sont analysées en s’appuyant majoritairement sur les sources littéraires. Suétone et Tacite évoquent à plusieurs reprises la pratique de la villégiature impériale, d’Auguste à Domitien.

En se basant sur ces sources, V. Hollard envisage la villégiature comme un marqueur des mutations politique du début de l’Empire. Ces témoignages littéraires nous renseignent également sur l’image que ces auteurs veulent donner des empereurs du Ier s. L’usage modéré de la villégiature par Auguste est ainsi opposé aux séjours de Tibère à Capri. Ces derniers sont également commentés par F. Prokoph et O Devillers. F. López Sánchez propose une lecture différente de cette période du règne de Tibère puisqu’il considère qu’il ne s’est pas “retiré” seulement sur l’île pour dissimuler sa débauche, comme le suggère le témoignage de Suétone, mais qu’il dirige le monde romain depuis cette île. Il s’intéresse plus particulièrement à plusieurs séries monétaires témoignant du rôle stratégique de la flotte de Misène.

M. De Souza étudie le rôle des sépultures dans un contexte de villégiature à partir des sources littéraires. L’auteur souligne le fait que ce contexte particulier n’est pas normal pour la sépulture d’un homme d’État en s’appuyant particulièrement sur le cas du tombeau de Scipion l’Africain. Il rappelle, à travers le cas Verginius Rufus décrit par Pline le Jeune, les risques de délaissement et d’oubli qui menacent ces tombeaux. Il conclut : “La villégiature apparaît ici comme un renversement de l’ordre établi, de la conception de la vie, du rôle social et politique des citoyens, elle est finalement une menace pour l’ordre antique”.

A. Bérenger s’intéresse aux gouverneurs de province, dont les activités sont contraintes par de nombreux interdits. Malgré ceux-ci, ils consacrent une partie de leur temps à l’otium lors d’étapes rythmant les voyages officiels.

Pour S. Stucchi, Néron bouleverse les codes comportementaux de l’aristocratie romaine avec la construction de la Domus Aurea en plein cœur de Rome. Les champs, petits lacs, bois et esplanades évoqués par Tacite, ainsi que la taille de ces constructions renvoient davantage aux éléments constitutifs de la villa romaine que de la domus urbaine. L’auteur oppose également le comportement de Néron au portrait moral de l’aristocrate romain dressé par Cicéron dans le De Officiis.

F. Galtier analyse le rôle du rivage (litus) dans le récit de la mort d’Agrippine rapporté par Tacite dans les Annales. Il le présente successivement comme lieu de l’action et objet du regard s’inscrivant dans une perspective morale.

L. Takacs s’intéresse à la fin de la vie de Sénèque, en Campanie, et notamment à Baïa. Il suppose que le philosophe était hébergé dans la villa des Pisonii et que Sénèque a pu avoir un rôle important dans la conjuration pisonienne.

L’ouvrage s’achève avec une communication d’A. Galimberti concernant le règne d’Hadrien et traitant non pas de la villa adriania, construction pourtant emblématique de la villégiature impériale, mais des voyages de l’empereur et les raisons qui ont motivé ces longs déplacements.

La Campanie et les témoignages littéraires évoquant la pratique de la villégiature par l’aristocratie romaine occupent une place centrale dans cet ouvrage. La réception du modèle de la villa dans les provinces reste en définitive peu discutée. Pourtant, les communications traitant d’Oxyrynchos, de l’Achaïe et de l’Istrie fournissent des perspectives de recherches stimulantes puisqu’elles explorent les liens entre villégiature, influence culturelle, économie rurale et promotion sociale.

Amaury Gilles

mis en ligne le 28 janvier 2016