Octavia. Attributed to Seneca. – Edited by A. J. Boyle. – Oxford : University Press, 2008. – XC+340 p. : bibliogr., index. – ISBN : 0.19.928784.0.

Cette publication très récente consacrée à l’Octavie du Pseudo-Sénèque vient combler un manque, puisqu’elle offre tout à la fois une édition du texte (avec un apparat critique sélectif p. 78-81), qui propose quelques révisions significatives par rapport aux dernières parutions, en particulier l’édition de l’« Oxford Classical Text » de 1986 (se reporter à la liste p. 82-83), et une traduction anglaise versifiée, qui a pour but déclaré, tout en se voulant la plus proche possible de la prosodie latine, de pouvoir être montée sur une scène contemporaine en conférant au texte une dimension dramatique par l’usage de vers de onze, plus rarement douze, syllabes (p. 4-77). L’introduction du volume (p. XI-XC) pose en outre le problème de l’identification de l’auteur et de la datation induite de l’oeuvre, revient sur le genre de la fabula praetexta et en profite auparavant pour fournir quelques pages substantielles sur le théâtre romain. Un très long commentaire complète cet ensemble (p. 85-294), le volume se poursuivant par une bibliographie en deux sections, éditions et traductions d’une part, ouvrages de référence et études critiques d’autre part (p. 295-314), avant de se conclure par plusieurs indices, des termes latins, des passages cités de l’oeuvre de Sénèque, et général des sujets et références (p. 315-340). — On s’accordera volontiers sur les principales conclusions de la première section introductive consacrée au contexte historique (p. XIII-XXIV) : la pièce attribuée faussement à Sénèque, mais qui s’inspire incontestablement de l’oeuvre tragique du philosophe et de son style, est à dater des premières années de l’époque flavienne (jusqu’au milieu des années 70), assurément après la mort de Néron – en raison de la prophétie de la mort de ce dernier (acte II, v. 619-631, le fantôme d’Agrippine s’adressant au spectre de Claude, cf. p. 224-227) – et l’année dite des quatre empereurs, mais dont la tonalité anti-tyrannique et pro-républicaine serait malvenue à la fin du règne de Vespasien, et plus encore sous celui de son fils cadet Domitien. L’auteur a tiré parti dans sa présentation du contexte narratif néronien, répudiation et condamnation d’Octavie, mariage du prince avec Poppée, de l’analyse des sources proposée par E. Champlin (Nero, 2003). La brève présentation des personnages au début du commentaire (p. 88-92) est satisfaisante et renvoie précisément aux sources littéraires et épigraphiques et à quelques références de la littérature secondaire. L’information historique du commentaire linéaire est en outre de qualité : on en jugera par exemple à propos de l’application des mesures de condamnation de mémoire à l’encontre de Messaline ou d’Agrippine, dont les noms ne sont jamais prononcés dans la pièce (p. 150, 222-223), ou de l’importance de la memoria pour l’identité culturelle romaine (p. 157, concernant les vers 288-290). Le portrait du prince régnant s’inscrit dans le processus de construction idéologique des figures antithétiques du bon souverain et du tyran, Néron incarnant ce que Sénèque vient de dénoncer au début de l’acte II avant l’entrée en scène du princeps et de son praefectus, les vices de l’impietas, de la libido et de la luxuria (v. 430-434, cf. p. 181). Il s’agit en outre d’opposer les valeurs d’un gouvernement par consensus à celles d’un pouvoir reposant sur la peur et la violence (qu’expose Néron, v. 492-532, cf. p. 197). Dans ce contexte, l’analyse suivie des mentions de la foule, qu’elle soit définie négativement par les termes de uulgus ou de turba (p. 213-214), dans les échanges entre Néron et son ancien conseiller à l’acte II (v. 572-592), ou bien qu’il s’agisse de l’incarnation de l’antique populus Romanus, présent à plusieurs reprises sous la forme du choeur des ciues Romani (cf. v. 669-689, p. 234-238) est riche d’enseignements sur la perception du politique sous les Julio-Claudiens. Notons l’intérêt des deux choeurs incarnant une voix pro-néronienne, en faveur de la nouvelle épouse du prince, Poppée (v. 762-779 à la fin de l’acte III, cf. p. 252-255 et à la fin du bref acte IV entre le messager et le chef de choeur, v. 806-819, p. 259-261). La réflexion morale portée par le dernier choeur de citoyens à la fin de l’acte IV est essentielle dans la perspective d’une analyse politique de cette tragédie au coeur d’un discours idéologique qui s’affine progressivement durant le ier siècle (v. 877-898, p. 272-277). De surcroît, on peut également juger de la cohérence du sixième et dernier acte, purement lyrique, évitant une ultime confrontation entre Poppée et Octavie, cette dernière s’exprimant en présence du choeur, les propos échangés étant destinés à fournir un ultime catalogue d’exempla remarquables (v. 932-957, p. 283-287). — Cette nouvelle édition de l’Octavie complète très opportunément le troisième volume des tragédies de Sénèque publié dans la CUF-Guillaume Budé par Fr.-R. Chaumartin en 1999. On saluera en particulier les pages introductives consacrées au théâtre romain et à la fabula praetexta ainsi que le riche commentaire qui a le mérite de rappeler à l’historien du principat l’importance de ce texte pour la production d’un discours impérial définissant les portraits du bon prince et du tyran, depuis les oeuvres de Sénèque jusqu’aux rhéteurs du iie siècle, Dion de Pruse notamment, et aux panégyristes latins du IIIe siècle finissant et du ive siècle chrétien. La forme tragique du texte, la composition dialoguée des propos, avec les interventions de Néron, Octavie ou Sénèque et des différents choeurs de citoyens, rendent parfaitement compte d’une certaine perception lettrée du politique en ce dernier tiers du ier siècle, à l’issue d’une séquence essentielle pour l’empire, de la fondation augustéenne et de ses prolongements julio-claudiens à l’approfondissement flavien, en contrepoint des voix traditionnelles de Tacite ou Suétone.

Stéphane Benoist