Once and Future Antiquities in Science Fiction and Fantasy. – B. M. Rogers, B. E. Stevens éds. – Londres : Bloomsbury, 2019. – XII+233 p. : bibliogr., ill., index. – (Bloomsbury Studies in Classical Reception). – ISBN : 978.1.3500.7488.0.

Quelle bonne idée que d’étudier les rapports entre l’Antiquité, la SF et la fantasy. On craint cependant qu’elle n’ait pas été totalement menée à bien, tout au long des quatre parties de ce volume.

Les prolégomènes (I, 1)- indispensables pour ce genre d’études- manquent de clarté. Il aurait fallu y définir le statut de l’Antiquité dans la littérature de SF.

Il aurait été préférable de partir d’un fait largement constaté, à savoir que, dans notre société occidentale, l’Antiquité a longtemps joui, jouit encore, d’un statut particulier. Statut qui fait que tout discours sur les mondes antiques, fictionnel, bien sûr, mais parfois « scientifique », est –peu ou prou- fantasmatique. Dans cette optique, la SF semble un révélateur idéal. Je verrais, pour ma part, cinq types de traitement, illustrant cinq visions de l’Antiquité.

D’abord un décor mythique.  Lorsque nous pensons aux mondes antiques, nous voyons surgir des cités disparues, des royaumes perdus dont les noms ont encore des reflets paradisiaques : l’Atlantide, Babylone, Sumer, Assur et bien d’autres encore. On aura deviné quel est le fantasme qui sous-tend cette vision : celui de l’âge d’or, du paradis perdu. Fantasme qui survit encore sous une forme dégradée dans les dépliants colorés du Club Méditerranée ou des agences de voyages.

Par ailleurs, l’Antiquité demeure un référent-ou un révélateur- culturel.Il est clair que, malgré le déclin des Humanités aujourd’hui moribondes, l’Antiquité reste encore pour notre société un système obligé de références culturelles. Dans le langage, dans la littérature romanesque, dans les images du cinéma, du spot publicitaire, de la BD. Le fantasme qui sous-entend cette démarche est celui d’un univers culturel occidental cohérent face aux désordres des Tiers et Quart Mondes, et à la rusticité du continent américain. Innombrables sont donc les allusions mythologiques, explicites ou implicites, dans la SF.

Mais l’Antiquité dans la SF occupe aussi un espace temporel idéologique. Nous nous plaisons à penser qu’elle a donné naissance à notre civilisation. On devine qu’il y a derrière cette certitude la perspective encourageante de la permanence humaine, la foi en un Homme intemporel avec ses vices et surtout ses vertus. Poussée jusque dans ses ultimes prolongements, cette croyance en vient à nier l’histoire. Et si l’on ne compte plus, parmi les Humanistes, du moins les plus naïfs ou les plus faibles d’esprit (critique), les laudatores acti temporis pour qui seul compte le passé, aujourd’hui, hélas, d’autres, en viennent à vouloir détruire ce passé qui les dérange. Appliquée à la SF, cette croyance donne naissance aux innombrables voyeurs-voyageurs de l’histoire qui vont remonter le temps.

L’Antiquité , pour la SF,  c’est, peut-être, avant tout un point nodal historique. Si l’Histoire pouvait être modifiée ! Vieux fantasme. Déjà présent dans l’Antiquité puisque Tite-Live s’interroge sérieusement sur ce qui se serait passé si Alexandre n’était pas mort si jeune. En guise de plaisanterie, un jeune écrivain surréaliste, J. Rigaut, avait envoyé, en 1921, à A. Breton un synopsis de roman. Dans Un brillant sujet (c’est le titre), le héros parcourt l’histoire pour tout bouleverser, tuer Jésus, couper le nez de Cléopâtre… Mais d’autres, plus sérieusement, se posent la question : que faut-il faire du passé ? Ce fut dans les années 1930, en Angleterre, un exercice de style, on y revient en force aujourd’hui (A. Rowley et F. d’Almeida, Et si on refaisait l’histoire ?, Odile Jacob, 2009).

En fait l’Antiquité dans la SF et la Fantasy est surtout un lieu génésique de l’histoire. À cheval sur les temps historiques et les temps merveilleux, c’est une bonne illustration d’une histoire fantasmée. Nous qui, par notre technicité et nos connaissances, serions des dieux chez les Anciens, nous nous plaisons à imaginer que les anciennes légendes et les vieilles divinités ne seraient que le reflet de voyageurs venus d’un autre monde. Le thème est célèbre. Il est souvent illustré dans de sérieux ouvrages écrits par de sérieux illuminés.

Il est clair que, sans conscience historique, au sens occidental du terme, la SF ne serait pas, elle qui est le miroir ludique de l’histoire. Quant aux fantasmes produits par les sociétés occidentales depuis le XIXème siècle, ils ont trouvé dans la SF le meilleur système pour les représenter. Enfin, dernier volet du triptyque, le discours historique sur l’Antiquité se nourrit de fantasmes. Ainsi la rencontre de celle-ci et de celle-là, sous le double signe de l’histoire et du fantasme, est riche d’enseignements. Tout récit de SF sur l’Antiquité est une histoire fantasmatique Car à vouloir dire à la fois l’histoire (ce qui est la vocation du genre historique) et une histoire (ce qui est la vocation du genre romanesque), la SF répète un discours fantasmatique sur l’Antiquité. Cette combinatoire tout à fait étonnante des deux genres donne naissance à un nouveau type de récit. Ainsi la SF qui est par excellence la littérature du fantasme, lorsqu’elle se penche sur le lieu temporel occidental le plus apte à recevoir nos fantasmes : l’Antiquité, ne peut produire qu’une histoire fantasmatique. Ce sont de tels éléments méthodologiques (ou d’autres !) qui manquent ici.

Par ailleurs, toujours dans cette première partie, y inclure (2) la Gradiva de Jensen c’est confondre, on le craint bien, science fiction et fantastique, alors qu’il n’est point de genres aussi dissemblables ! Plus intéressante me semble l’étude sur Homère (3) avec ses références à la série Dr Who et au romancier Dan Simmons. Il y manque cependant la mention de David Gemmel et de son formidable cycle de Troie.

La partie II renvoie à des auteurs et à des œuvres que l’on ne connaît guère ici. Je ne puis donc en parler.

La partie III est intéressante avec ses références cinématographiques et télévisuelles (la série Continuum) On laissera à l’auteur du 8, la responsabilité de voir dans The Rocky Horror Picture Show la figure d’Atlas !

En revanche, on ne peut qu’approuver, dans la quatrième partie l’étude (12) du beau roman de Gene Wolf, Soldat des brumes (1986), roman sur la perte de la mémoire et, partant, de son identité.

On aurait aimé une liste des romans de SF et de Fantasy caractéristiques du sujet ? On les trouvera de ci-de là. Il faudra donc se contenter d’une copieuse bibliographie.

Tel quel, malgré de nécessaires réserves, ce livre, au contenu souvent original, intéressera tous ceux qui travaillent à donner de l’Antiquité une image inattendue de façon à la rendre — aujourd’hui plus que jamais— plus vivante.

Quelques lectures accessibles conseillées

Les mondes perdus :

  • Les plus grands romans sur les mondes perdus (et retrouvés) sont accessibles dans le recueil : Les Mondes perdus, Omnibus, 1993.
  • Le cycle de She de Rider Haggard se trouve chez Laffont, Bouquins.
  • Le cycle d’Opar d’E. Rice Burroughs se trouve en partie réédité chez Omnibus, 2012.

Réécritures homériques :

  • P.J. Farmer, Des dieux et des hommes, 1960, Galaxie n° 67.
  • R. Silverberg, L’Homme dans le labyrinthe, 1969, J’ai Lu, n°495
  • A. Lafferty, Chants de l’espace, 1968, Galaxie bis, n°119 bis.
  • J.F. Held, Les Nouvelles amours de Troïlus et Cressida, Plon, 1994.
  • D. Simmons, Ilium, 2003, Pocket, n°5858// Olympus, 2004,   Pocket, n°5943.
  • D. Gemmel, Troie, 3 vol. 2008-2009, Bragelonne

Partir dans le passé :

  • L. Sprague de Camp, De peur que les ténèbres, 1949, Les Belles Lettres, 1999.
  • P. Anderson, Fatum, 1972, in La Crète, les romans du labyrinthe, Omnibus, 1995
  • R. Silverberg, Thèbes aux cent portes, 1992, J’ai Lu, n°3227.

L’Histoire revisitée :

  • P. Anderson, La Patrouille du temps, 1960 ,4 vol. ,Le Bélial, 2005-2009.
  • M. Moorcock, Voici l’homme, 1968, Le Livre de poche, n°7012.
  • P. Barbet, Rome doit être détruite, 1983, Fleuve Noir, n°1254/. Carthage sera détruite, 1983, Ibid., n°298.
  • M. Gentle, Le Livre de Cendres, 4 vol., 1999-2004, Folio SF, n°323-326.
  • R. Tanner L’Empreinte des dieux, 2vol.2001-2002, Points Seuil, n°1641 et 1649
  • J. Héliot, Reconquérants, Mnémos, 2001.
  • R. Silverberg, Roma Aeterna, 2003, Le Livre de poche, n°31273.
  • F. Clavel, La Cité de Satan, Mnémos, 2006./Furor, 2010 J’ai Lu, n°10543
  • D.K. Novel (anthologie), Fragments d’une fantasy antique, Mnémos, 2012.
  • M. Ligner (anthologie), Dimension antiquité, Rivière blanche, 2014

Claude Aziza, Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris II

Publié en ligne le 11 juillet 2019