Palmieri (M. G.), Penteskouphia. Immagini e parole dipinte sui pinakes corinzi dedicati a Poseidon. – Athènes : Scuola Archeologica Italiana, 2016. – 275 p. : bibliogr. – (Tripodes, ISSN : 1791.1850 ; 15). – ISBN : 978.960.9559.06.5.

La monographie de M. G. Palmieri traite des pinakes de Penteskouphia, un matériel bien connu pour ses nombreuses représentations de potiers au travail, sujet d’image sinon quasi-inexistant dans l’imagerie grecque, et beaucoup moins connu pour ses nombreuses autres iconographies. Alors que ces images des différents stades de la production de ‘vases’ ont été reconnues dès leur découverte comme source de premier ordre pour l’étude de cet artisanat aussi important dans la Grèce archaïque et notamment à Corinthe, le potentiel heuristique que les pinakes de Penteskouphia ont pour l’histoire de la religion et plus précisément l’histoire des pratiques votives était largement resté inexploité par la recherche jusqu’ici. En traitant de ce matériel en tant qu’ensemble cohérent (voir p. 13-14) de plaques votives tout à fait insolites dans leurs choix iconographiques et leurs ‘stratégies votives’, ce livre comble ainsi une importante lacune de la recherche. En présentant ce matériel dans son intégralité, et en en proposant une lecture spécifique orientée vers son interprétation au sein d’une anthropologie religieuse, cette monographie poursuit un but double de catalogue commenté et de discussion argumentée.

Après une courte introduction (p. 13-17), Palmieri tente dans un second chapitre (p. 18‑26) de reconstruire à partir des données de fouille à disposition le contexte originel de ces plaques votives toutes découvertes en déposition secondaire. En suivant des hypothèses déjà formulées dans la recherche antérieure, l’auteur identifie ces pinakes comme des offrandes votives d’origine essentiellement ‘banausique’ dans un sanctuaire de Poseidon. L’absence de structures monumentales de sanctuaire dans les alentours des sites de découverte des pinakes – du moins d’après l’état actuel de la recherche – amène l’auteur à la conclusion qu’il s’agit d’un sanctuaire hypétral plutôt de type alsos, point essentiel sur lequel elle reviendra en conclusion (p. 128-132). Un troisième chapitre plus long traite de questions de technique, de style et de chronologie (p. 27-48). L’analyse technique des pinakes montre clairement que ce matériel s’apparente étroitement à la peinture sur vase corinthienne et non pas à la ‘grande peinture’, en dépit de certaines tentatives dans le passé d’exploiter les pinakes de Penteskouphia comme source pour celle-ci (p. 28-31). Ceci justifie entre autres de raccrocher la chronologie stylistique des pinakes à celle de la peinture sur vase corinthienne. Cependant, la description qui suit de l’évolution stylistique des pinakes de la seconde moitié du VIIe siècle jusqu’à la fin du VIe siècle traite plus d’iconographie que de style dans le sens précis (p. 31-44). Un des éléments importants de cette revue de l’imagerie de ces plaques votives est le fait que la série des images de potiers au travail n’y apparaît qu’au VIe siècle.

Dans le quatrième chapitre, l’auteur se penche sur le répertoire iconographique des pinakes (p. 49-84). Par rapport à la recherche antérieure, cette étude de l’iconographie des pinakes de Penteskouphia a la grande vertu de présenter l’imagerie de ces plaques votives dans son intégralité. Cela permet à l’auteur de repositionner dans leur contexte iconographique les images de potiers que la recherche antérieure avait l’habitude d’isoler, et ainsi d’en faire ressortir le caractère votif et non-documentaire. Dans son parcours iconographique, Palmieri commence par les dieux – en particulier Poseidon et Amphitrite –, se tourne ensuite du côté des mortels – scènes de chasse et de guerre, mais aussi nombreuses images moins spécifiques de cavaliers et certaines images de bateaux, et bien entendu les images de potiers – pour discuter enfin les quelques images mythologiques et autres iconographies plus marginales. Les images de la production céramique constituent la série d’images discutée le plus en détail. Sans laisser de côté totalement les questions techniques que soulèvent ces images aussi importantes pour notre connaissance du fonctionnement de ‘l’industrie céramique’ grecque, l’auteur met l’accent cependant sur un autre aspect de cette imagerie que la recherche antérieure n’avait pas mis en valeur : l’imagerie du travail des potiers comme relevant de la mêtis, l’intelligence technique/rusée des Grecs. Dans son analyse, Palmieri se réfère avant tout à Detienne/Vernant, Les ruses de l’intelligence (dans sa traduction italienne de 1978), un des ‘grands classiques’ de la recherche anthropologique sur la Grèce ancienne, qui est incontestablement la ‘star’ des notes en bas de page dans le présent volume. C’est probablement dans cette mise en relation de l’imagerie de l’artisan avec la mêtis qu’est recelée la thèse principale du livre. Elle permet à l’auteur de reposer la question de savoir pourquoi les potiers au travail étaient ‘bons à représenter’, sans pourtant se focaliser uniquement sur le problème de la position sociale de l’artisan. Cependant, l’auteur n’abandonne pas totalement la piste de recherche de type sociologique, en endossant la thèse traditionnelle d’une montée en importance de la classe des artisans à Corinthe à l’époque de la tyrannie des Cypsélides (cf. par exemple p. 83-84 ou 125-126), sans toutefois rajouter de nouveaux éléments décisifs à l’argumentation et aussi sans trop approfondir la question dans une perspective d’histoire ancienne.

Le sixième chapitre est voué aux nombreuses inscriptions sur les pinakes de Penteskouphia, un axe de recherche déjà annoncé dans le titre (p. 85-103). Alors que la littérature sur les inscriptions dans la peinture sur vases attique et le rapport avec l’image ne fait que s’accroître dans les dernières décennies, le côté corinthien de la question reste encore bien peu étudié, si ce n’est du côté plus technique de la linguistique/la paléographie/l’épigraphie/l’onomastique, surtout avec le livre fondamental de Wachter, Non-Attic Greek Vase-Inscriptions, de 2001. Cependant, l’auteur reste dans sa propre discussion essentiellement sur ce niveau technique (dont je ne nie pas l’importance !), et ne parvient pas véritablement à intégrer son matériel d’étude dans le vaste contexte de la recherche récente sur le rapport entre inscription et image, dont elle ne cite qu’une infime partie (voir p. 86, note 361). En dépit de ce potentiel manqué, l’étude porte néanmoins des fruits. Entre les phénomènes notables que l’auteur met en évidence, je ne voudrais évoquer ici que la coexistence, entre les noms inscrits (voir p. 104-105 avec un tableau rassemblant tous les noms inscrits), de noms à résonance fortement aristocratique d’un côté, et de noms à résonance ‘banausique’, voire clairement péjorative de l’autre. Ceci soulève de nombreuses questions d’ordre sociologique. Pourquoi les artisans‑dédicants des pinakes se présenteraient-ils eux‑mêmes d’une manière aussi peu élogieuse ? Peut-on y voir une forme d’acceptation de la hiérarchie sociale de la part des artisans ? D’autres interrogations possibles à partir de ce constat sont plutôt d’ordre ‘icono‑textologique’. Quel est le statut de ces noms inscrits ? Ont-ils une référence objective dans la ‘réalité’, ou font‑ils plutôt partie de la fiction de l’image ?

Le sixième chapitre met ensemble les aspects jusqu’ici étudiés séparément et tente une lecture des images dans leur contexte. Alors que l’auteur n’avait formulé ses interprétations qu’avec une prudence parfois peut-être même excessive jusqu’ici, Palmieri prend moins de précautions dans ce chapitre de synthèse. Ainsi, de la mise en évidence (très plausible !) de la mêtis comme aspect essentiel dans l’iconographie des pinakes, l’auteur passe à une formulation plus directe, en proposant de voir dans le sanctuaire de Penteskouphia – si ce n’est qu’en tant que ‘proposition rhétorique’ – un sanctuaire de la mêtis (p. 118). Une telle radicalisation de cette perspective de lecture me semble contre-productive. La visée sur la dimension ‘religieuse’ de ces plaques votives qui transparaissait depuis le début du livre dans la lecture des images, sans pour autant trop exclure d’autres aspects, domine très clairement cette synthèse. En se penchant sans détours sur des questions de symbolique ‘religieuse’ dans l’iconographie des pinakes, certaines interprétations de l’auteur semblent peu argumentées : quelles raisons avons-nous réellement pour faire le lien entre le motif (omniprésent dans l’imagerie corinthienne…) du sphinx et la mort (p. 121) ? Pour donner un autre exemple, avons-nous le droit de proposer des interprétations aussi pointues pour un motif aussi ubiquitaire que la fleur de lotus (p. 110‑111 et 114) ? De telles interprétations semblent plus proches d’une sémiotique linguistique que d’une sémiotique d’image – si tant est que ce terme est ici réellement adapté à la chose (sur le ‘biais sémiotique’ de la lecture d’images de l’auteur, voir ci-dessous).

Après une courte conclusion (p. 125‑132), un catalogue amplement commenté des pinakes couvre presque cent pages du livre. Ordonné suivant les sujets iconographiques, ce catalogue permet pour la première fois aux chercheurs non-spécialistes de la matière de se faire une idée du répertoire iconographique de cet ensemble d’images ou des combinaisons possibles d’images sur le ‘recto’ et le ‘verso’ de ces plaques parfois décorées des deux côtés, de s’informer rapidement sur une plaque en particulier, etc. En court : ce catalogue rend facile d’accès ce matériel aussi digne d’intérêt. D’autant plus dommage est-il que seule une petite partie des pinakes est illustrée dans le nombre très restreint de neuf planches à la fin du livre.

La bibliographie montre une forte dominance de publications en langue italienne ou française. Alors que la littérature en langue anglaise reste présente dans une certaine mesure, les titres en langue allemande se limitent au strict minimum. Cette dominance des titres italiens et français se justifie en partie par la perspective sur le matériel d’étude adoptée par l’auteur, qui se range dans une tradition de recherche franco-italienne à visée anthropologique et fortement intéressée à la religion grecque. De plus, l’exhaustivité de la bibliographie ne devrait certainement pas être prise comme une conditio sine qua non de toute bonne recherche. Néanmoins, il me semble qu’une prise en compte plus large de la recherche en langues non-romanes aurait pu rendre ce livre plus riche en questions et problèmes.

Non sans relation avec cette concentration trop exclusive sur la littérature italienne et française me semblent deux critiques plus générales que je voudrais faire à propos de la monographie de M. G. Palmieri. La perspective d’anthropologie religieuse (tout à fait justifiée et intéressante !) de ce livre aurait pu entrer en dialogue plus intensif avec deux autres traditions de recherche, une très traditionnelle et une plus récente, pour lesquelles la littérature allemande et surtout anglaise sont plus dominantes qu’elle ne le sont pour l’anthropologie religieuse : (1) la recherche sur la Vasenmalerei (ou anglais vasepainting) dans la succession de Beazley et (2) les nouvelles tendances dans les recherches sur l’image que l’on pourrait désigner de ‘post-iconic turn’ (image studies ou Bildwissenschaften), avec, en particulier, une riche littérature en anglais. En effet, une prise en compte d’une perspective de peinture sur vase – quelque problématique que le terme de peinture sur vase soit – aurait pu amener l’auteur à mettre en relation de manière plus explicite les pinakes de Penteskouphia avec la céramique peinte corinthienne, produite par les mêmes artisans qui produisaient (et dédiaient) les plaques votives, pour voir en quoi le regard porté sur le décor peint des vases se modifie par le regard porté sur les plaques votives, et vice versa. En ce qui concerne les nouvelles tendances dans la recherche sur l’image, il est bien connu que celles-ci se sont fortement éloignées, d’un point de vue méthodologique, de la sémiotique qui guidait encore les premiers essais de travailler avec les images au sein du groupe de chercheurs autour de Vernant, Detienne et d’autres, dans la succession duquel l’auteur se place, et dont elle a globalement aussi repris l’approche sémiotique de l’image. Une plus forte prise en compte de la part de l’auteur de la littérature récente dans ce domaine aurait pu nuancer, à mon sens, certaines lectures trop étroitement sémiotiques dans le chapitre VI. Pour résumer cette critique, il me semble que l’approche d’anthropologie religieuse, judicieusement choisie par l’auteur pour aborder ce matériel d’étude qui s’y prête parfaitement, aurait gagné à être suppléée par une approche plus traditionnelle de peinture sur vase d’un côté, et par prise en compte des développements récents dans la recherche sur l’image de l’autre.

Ces critiques, cependant, n’enlèvent rien à la grande valeur qu’a la monographie de M. G. Palmieri, pour avoir fait entrer dans la discussion autour de l’anthropologie de l’image ce matériel trop peu connu outre les images de potiers.

Nikolaus Dietrich, Institut für Klassische Archäologie,
Universität Heidelberg