Parfums et odeurs dans l’Antiquité. – Sous la direction de L. Bodiou, D. Frère et V. Mehl. – Rennes : Presses Universitaires, 2008. – 280 p. : ill., index, glossaire. – (Archéologie et Culture). – ISBN : 2.7535.0638.1.

Cet imposant ouvrage, pluridisciplinaire, paru dans la collection « Archéologie et culture » des PUR, mêle des articles de chercheurs de diverses origines : botanistes, historiens, historiens de l’art, philologues, archéologues, pour une large période, du IVe millénaire avant J.-C. en Orient à la Rome de notre ère. Après une préface de Marie-Christine Grasse, conservateur en chef du musée du parfum, à Grasse, qui avait déjà dirigé un ouvrage sur L’histoire mondiale du parfum, des origines à nos jours (2007), Lydie Bodiou, Dominique Frère et Véronique Mehl, qui dirigent cette publication collective, introduisent longuement (p. 11-19) les vingt‑deux articles qui sont organisés thématiquement en cinq grands chapitres, la matière du parfum (p.21-82), les odeurs du culte (p. 83-118), statut et pouvoir de l’odeur et du parfum (p.119-166), les objets du parfum : flacons et boîtes (p. 167-216), et enfin le parfum : un objet culturel, un produit économique (p. 217-262). Cette introduction est en fait un rappel de l’histoire du parfum en Méditerranée, de l’Age du Bronze au Ier siècle apr. J.-C., pour entrevoir les ruptures et continuités, avec une approche comparée des espaces géographiques et une approche des sources littéraires et archéologiques, avec la mise en valeur de l’analyse des résidus et de l’étude des contenants.
Dans le premier chapitre, sur la matière du parfum, le premier article, d’ E. Dodinet sur « les sources de parfum du Bronze levantin, bois, résines, fruits et racines », très technique, s’appuie notamment sur l’archéobotanique, qui a fait de récents progrès, pour faire une bonne analyse des difficultés d’interprétation, en s’appuyant sur les dénominations sumériennes. B. Nicolas étudie ensuite « le vocabulaire de la parfumerie ancienne ou comment parler d’une senteur telle qu’on ne peut ni la décrire, ni la comparer » (p. 33-43). à travers Théophraste, Dioscoride et Pline l’Ancien, elle évalue également le besoin de classification des auteurs antiques et réhabilite la créativité verbale des Grecs. R. Touzé s’attache aux « matières premières employées dans la confection des huiles, onguents et poudres parfumés en Grèce ancienne » (p. 45-59). Elle montre que l’huile occupe la place la plus importante en fixant les odeurs comme la myrrhe et la rose, très employées, mais n’oublie pas pour autant les substances sèches comme les poudres et les résines. En annexe, un grand tableau illustre utilement son propos en reprenant l’appellation antique de la plante aromatique, le nom scientifique moderne, la partie utilisée, la provenance, la fonction et la référence littéraire.« Les parfums antiques au prisme de l’analyse chimique » sont une mise au point de N. Garnier (p. 61-70) sur les méthodes d’examen de résidus moléculaires. Il nous rappelle utilement les progrès de la recherche sur la matière organique conservée, depuis les débuts du XXe siècle. Les aspects très scientifiques des analyses et schémas de chimie biomoléculaire peuvent y paraître délicats à appréhender, mais leur intérêt apparaît concrètement dans l’article suivant, où le même auteur, avec T. Silvino, C. Tokarski et C. Rolando, révèle les « résultats préliminaires sur le contenu de neuf balsamaires gallo-romains » (p. 71-79), découverts à Lyon en avril-mai 2007, qui servaient d’offrandes funéraires dans des bûchers. Ils ne contenaient pas d’acides gras (huiles ou graisses), mais de la cire et de la cutine.
Le deuxième chapitre, appelé « les odeurs du culte », commence par deux articles sur les étrusques. Brûler des parfums était le moyen de créer une communication avec les dieux, voire de lire des signes divins dans les fumées. Un court article de D. Briquel sur « les étrusques, peuple de l’encens » (p. 83-88 ), fondé sur l’étymologie, en montre les fins divinatoires. à sa suite, L. Hugot travaille sur « les sacrifices parfumés des étrusques » (p. 89-96), à partir des petits aryballes et alabastres funéraires, d’encensoirs (thymiateria), de reliefs, et de fresques de tombes, reproduites malheureusement en noir et blanc. F. Prost traite ensuite de « l’odeur des dieux en Grèce ancienne » (p.97-103), plus particulièrement avec l’onction de parfums et d’huiles sur les statues de culte attestée par des sources littéraires et l’épigraphie délienne ; la présence divine doit se manifester par une odeur merveilleuse au milieu des fumigations qui créent une mise en scène visant à impressionner les fidèles. Il cite notamment l’onguent de rose (myron). V. Huet se consacre aux reliefs sacrificiels romains et à l’encens contenu dans un coffret, l’acerra, porté par un jeune assistant dans les scènes de praefatio et de libation, avant que l’on n’égrène les boules au-dessus de l’autel enflammé. L’article est très didactique, avec des scènes très bien commentées, et restées célèbres d’ans l’art romain (p. 105-116).
Le troisième chapitre commence avec un article très complet sur « le rôle des substances parfumées dans leurs fonctions matérielles et symboliques au Proche-Orient de 3400 à 1300 avant notre ère », par E. Dodinet (p. 119-127). Dans son parcours chronologique, elle montre que les sources posent problème avant 2200, avec les archives de Mari sur la fabrication et l’utilisation des fards et huiles dans un but magico-thérapeutique. M. Briand (p. 129-139) traite ensuite de la poésie grecque ; si quelques vases figurent dans l’article, ils ne sont pas vraiment commentés. L. Bodiou et V. Mehl évoquent la sociologie des odeurs en Grèce, dans un double article très documenté et très clair, (p. 141-163) : on retrouve, pour les dieux, certains aspects déjà évoqués dans l’article de F. Prost (l’odeur naturellement suave du divin), quant aux hommes, il apparaît que le parfum en dévoile le statut social et l’âge, et pour les femmes, la volonté de séduire voire de duper.
Dans la quatrième partie, sur les objets du parfum (flacons et boîtes), le premier développement est mené par M. Casanova sur le Proche-Orient, du IVe au IIe millénaire (p. 167‑178), mais l’on retrouve des éléments déjà évoqués par E. Dodinet un peu plus tôt, sur les ingrédients, les contenants et la fabrication, le tout étant bien illustré. Puis C. Lorre (p. 179‑186) parle des fards en Egypte prédynastique avec une étude des palettes d’après les fouilles des tombes d’Adaïma. C. Lambrugo (p. 187-195) évoque les vases à parfum corinthiens en Sicile et en Grande-Grèce, notamment d’après les découvertes du site de Géla, pour des tombes d’enfants socialement privilégiés. N. Kei montre l’importance de la présence de la fleur, métaphore du parfum dans la céramique attique, étudiant les codes de représentation de la vie quotidienne et de la séduction, chaque exemple étant illustré au coeur de l’article (p. 197-203). Enfin, D. Frère expose un programme de recherches archéologiques et archéométriques, lauréat de l’ANR en 2007, avec l’exemple d’un alabastre étrusque, fabriqué d’après un modèle corinthien, du VIe siècle av. J.-C. (p. 205-214).
Dans le dernier chapitre, on retrouve toutes les périodes et aires géographiques : D.A. Warburton fait d’abord un article de synthèse sur le parfum dans la civilisation égyptienne, qui aurait gagné, par sa clarté introductive, à se trouver en ouverture du recueil (p. 217-225). V. Bellelli traite l’usage funéraire ou votif du parfum chez les étrusques, ce qui appelle à la même remarque. Dans une étude précise et très bien documentée, A. Chatzidimitriou (p. 237-244) traite des « représentations de vente et d’achat d’huile sur les vases attiques à l’époque archaïque et classique », montrant le rôle du siphon ou de l’entonnoir pour pomper les liquides, ou de la spatule (spathis) pour tester les huiles. D’après des vases et des fresques de tombes étrusques, J.P. Thuillier (p. 245-252) s’attache à la tradition de l’huile agonistique, puis à son usage dans les thermes chez les Romains, grâce notamment aux mosaïques des thermes d’Ostie. L’épigraphie lui permet de conclure que le gymnasium doit être la distribution d’huile, offerte par les évergètes.Le dernier article, écrit conjointement par M.‑L. Bonsangue et N. Tran, sur « le métier du parfumeur à Rome et dans l’Occident romain » (p. 253-262) utilise des sources littéraires, archéologiques et iconographiques pour déterminer si le parfum était objet de luxe ou de consommation courante, du Ier s. av. J.-C. au III e s. de notre ère. Il s’intéresse d’abord à la production du parfum, aux matières premières utilisées par les Romains et aux techniques de fabrication, avec l’étude du pressoir à coins sur les fresques et l’enfleurage, mélange entre huile et fleurs ; puis les auteurs traitent des lieux de production, de la vente, du commerce méditerranéen, et des divers usages donnés au parfum. L’ensemble de cette étude permet également de définir le statut du parfumeur à travers quelques études épigraphiques précises bienvenues.
à la fin de l’ouvrage figure un glossaire des vases grecs avec des figures, utile pour un néophyte, en particulier pour le chapitre sur les objets du parfum (p. 263-268). S’y ajoute un index très utile qui mêle noms propres et concepts (p. 269-276). On regrettera que chaque article soit suivi de sa liste de notes et de références bibliographiques au lieu de notes infrapaginales, mode de lecture plus efficace et plus lisible, et que les abondantes illustrations, bien placées, soient toutes en noir et blanc, alors qu’il s’agit souvent de vases et de peintures polychromes. Le fait que certaines études sur les mêmes aires géographiques ou périodes reprennent des points déjà évoqués dans un chapitre antérieur peut remettre en question le choix d’un ordonnancement thématique qui crée des redondances, mais il est certain que l’ensemble est très riche et dense, quoique les mauvaises odeurs soient volontairement laissées de côté.

Delphine Acolat