Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Livre VI. – Texte établi, traduit et commenté par J. Desanges. – Paris : Les Belles Lettres, 2008. – XLII+325 p. : index, carte. – (CUF, ISSN : 0184.7155 : série latine ; 390). – ISBN : 2.251.01450.0.

Dans ce volume de l’Histoire naturelle de la « Collection des Universités de France » se trouve la dernière section de l’exposé géographique et chorographique de Pline l’Ancien. Jehan Desanges – qui nous avait déjà donné en 1980 une édition exemplaire du livre V, 1-46 – a, de la même façon, pris en charge l’édition, la traduction et le commentaire des dernières sections du livre VI. Disons‑le d’emblée : c’est tout à la fois l’oeuvre d’un historien et érudit, d’un humaniste, d’un ami de Pline, et, naturellement, de l’un des meilleurs connaisseurs de l’Afrique antique.
Dans cette dernière partie du livre VI, Pline boucle sa description du monde habité en présentant la partie (pour nous, aujourd’hui, africaine) de l’Asie : celle qui occupe l’espace situé entre le Nil, le « golfe Arabique » (notre mer Rouge) et cette partie méridionale de l’océan qui recevait souvent dans l’Antiquité le qualificatif « éthiopique ». Après avoir donné les mesures du golfe Arabique (§163), Pline en décrit la rive africaine, communément appelée par les Anciens « Troglodytique » (§§ 164-176). Il se dirige ensuite vers l’Éthiopie nilotique, non sans digressions (§§ 177-188), puis parcourt le secteur situé entre la mer Rouge et Méroë, ainsi que celui qui se trouve en amont de Méroë (§§ 189-195). Les paragraphes suivants (§§ 196‑197) donnent les mesures de l’Éthiopie. La description des îles océaniques – îles de l’océan Éthiopique, îles de Maurétanie, îles Fortunées – met un terme à la chorographie de l’Asie (§§ 198-205). Enfin, pour conclure avant de passer à l’homme (livre VII), Pline s’élève de la chorographie à la géographie : il donne les mesures des continents et présente les divisions « climatiques » et « zonales » de la terre habitée (§§ 206-219).
Ce beau volume de 367 pages s’ouvre sur une introduction de 42 pages (accompagnée d’un précieux répertoire des différences entre les leçons adoptées par J. Desanges et celles de Detlefsen et/ou de Mayhoff). Suivent le texte latin, minutieusement édité (les principes de l’édition ont été présentés préalablement dans l’introduction), et sa traduction, ferme, élégante et toujours convaincante dans le détail. Certains choix de traduction sont justifiés dans les notes du commentaire (cf., par ex., p. 161, à propos de la phrase reges Aethiopum XLV et hodie traduntur). Le reste du livre est constitué d’un commentaire linéaire extrêmement dense (les répétitions étant évitées par de fréquents renvois internes). Les références bibliographiques majeures apparaissent au début du commentaire, tandis que de très nombreuses autres figurent dans les notes elles-mêmes. Trois indices rendent les recherches du lecteur aisées (index deorum et hominum, index geographicorum nominum, index rerum). Une grande carte de la partie nubienne de la vallée du Nil et une carte plus réduite de la corne de l’Afrique se révèlent particulièrement utiles.
Dans l’introduction, J. Desanges examine en premier lieu « la matière et la composition » de cette section de l’H.N., indispensable entrée en matière pour un texte et une pensée plus d’une fois déroutants : non seulement la conception (héritée de Juba) d’une Asie africaine limitée par la rive droite du Nil peut rendre perplexe le Moderne, mais Pline lui-même se trouve parfois embarrassé, s’agissant par exemple de l’Égypte, qu’il doit exclure de l’exposé, car il l’a déjà décrite (p. VII-VIII), ou de l’Éthiopie, qu’il peine à concevoir identiquement selon qu’il l’appréhende comme civilisation ou comme pure entité géographique (p. VIII-IX). Sur ces points, comme sur d’autres, J. Desanges fournit des éclaircissements qui permettent au lecteur d’aujourd’hui d’aborder plus sereinement la lecture du texte et de son commentaire. Dans la deuxième partie de l’introduction, J. Desanges traite, avec sa rigueur habituelle, la question des sources de Pline, qui ne nomme, comme il est ordinaire, qu’une partie des auteurs qu’il utilise. J. Desanges montre que le Naturaliste a principalement puisé dans les Arabika de Juba (p. XII), monographie consacrée à la rive droite du Nil, à la Troglodytique et même, très probablement, aux… îles Fortunées [Canaries] (p. XIII-XV). Pline confrontait parfois Juba à d’autres sources – à moins que certaines discussions ne fussent l’oeuvre de Juba lui-même. Le gros de la documentation de Pline remonte donc, directement ou indirectement (via Juba), à l’époque hellénistique (p. XVI ; pp. XVII-XX). Cependant Pline a parfois mis à jour ses renseignements, profitant des expéditions de l’époque d’Auguste ou du voyage des exploratores de Néron (p. XII ; p. XVI-XVII). Cette actualisation, il est vrai, ne s’applique qu’à la Nubie. À ce propos, J. Desanges voit bien les limites de la « méthode » de Pline, qui préfère suivre sur tel sujet un auteur qu’il juge digne de confiance, quitte à écarter des données plus récentes : c’est ainsi que, dans sa description de la Troglodytique et du littoral du golfe d’Aden, Pline aurait pu tirer des renseignements des Géographoumènes d’Artémidore (extrême fin du IIe s. a.C.), qu’il connaît ; mais il préfère s’en tenir à Juba, lequel exploitait une documentation plus ancienne (p. XXI).
Le commentaire qui suit la traduction contribue largement à faire de cette édition de Pline un ouvrage de référence, à la fois nouveau et exceptionnel. Ce compte-rendu ne peut guère qu’en donner un aperçu. Rien n’est laissé de côté. J. Desanges fouille le texte sans jamais esquiver les points difficiles, voire désespérés. Il procède avec une rigueur égale, qu’il s’agisse d’histoire politique, de toponymie, de zoologie, d’ethnographie ou encore de géographie astronomique et mathématique. Il n’est pas une affirmation qui ne soit étayée par une référence aux sources antiques – qu’elles soient littéraires, épigraphiques ou papyrologiques – ou à la bibliographie contemporaine (qu’il connaît et maîtrise parfaitement). Il conduit la réflexion jusqu’aux limites que lui assignent l’état actuel des connaissances et le bon sens historique, au-delà desquels mieux vaut suspendre son jugement.
Le commentaire géographique occupe, bien entendu, une place centrale dans ce texte à vocation chorographique. De cette matière austère, faite le plus souvent de mesures, d’ethnonymes et de toponymes, J. Desanges exprime au mieux la valeur informative. Par exemple (commentaire du §183, p. 143-147), J. Desanges interprète les unités de mesures que transmet Pline (jours de voyage, stades, milles), analyse les divergences des données et montre comment les Anciens ont tenté d’évaluer la distance Syène / Méroë. On découvre que l’évaluation astronomique (gnomonique) d’Ératosthène cohabitait avec, pour emprunter ce terme à P. Janni, l’évaluation « hodologique », fournie par le voyageur grec Dalion, Pline transmettant les données indistinctement. Plus ardu encore est le commentaire des toponymes nilotiques. J. D Desanges a procédé à un réexamen fouillé des propositions de Priese et de Török, faisant appel à toutes les ressources de la documentation antique et moderne, aux moyens de la philologie et aux récents apports de la linguistique méroïtique. Bref, les commentaires éclairent véritablement le texte, particulièrement quand le discours de Pline, qui ne parvient pas toujours « à dominer intellectuellement ses sources » (p. 207), devient plus obscur ou plus incohérent : ainsi lorsque Pline manipule de façon équivoque les toponymes Arabie, Afrique/Libye, Éthiopie (cf. p. 103-104 ; p. 211), ou quand il cesse d’avoir une claire vision du système nilotique en amont de Méroë (cf. le commentaire des §§ 191-194, passim).
L’exposé chorographique de Pline comporte incidemment des bribes d’information historique. J. Desanges les commente avec minutie. Les historiens trouveront de précieuses notes sur la présence lagide en mer Rouge (par ex., p. 65 [le praefectus] ; p. 69-70 [Bérénice epi Dires et Bérénice Panchrysè]), laquelle fut une appropriation tant de l’espace que de ses ressources (par ex., p. 63 [topaze]). On sait que cette mer fut un corridor du trafic commercial entre Méditerranée et océan Indien. J. Desanges commente, au fil du texte de Pine, les rôles respectifs de Myos Hormos et de Bérénice (p. 56‑57), la présence d’emporia indigènes (Adoulis) et l’insertion de ceux-ci dans le circuit des biens offerts à la consommation (p. 80-82) ou encore, écho antique à une réalité contemporaine, les méfaits de la piraterie et les efforts que déployèrent pour la combattre Ptolémée II ou le pouvoir romain (p. 65 ; p. 99‑100). Du côté de la vallée du Nil, on retient, entre autres, les remarques sur l’état de la Nubie et son dépeuplement, observé à l’époque hellénistique par Bion (p. 132), bien avant le constat de Petronius ou des prétoriens de Néron (p.133-136). J. Desanges analyse aussi l’organisation politique de l’espace « éthiopien », soumis selon les secteurs, au pouvoir matriarcal des « candaces » (p. 157-158) ou éparpillé entre divers rois éthiopiens (p. 160-162) – ceux-ci étant probablement soumis à l’hégémonie du royaume de Méroë. Mais Pline est tout autant romain qu’homme de science et J. Desanges signale, à juste titre, son souci de disculper les armées romaines de la ruine qui accable la Nubie (p. 141). Il remarque avec finesse (ibid.) qu’une simple mensuration, qui rapproche les arma Romana de la prestigieuse Méroë (où la légende avait fait parvenir Cambyse), peut coïncider (à dessein ?) avec la propagande romaine qu’expriment les Res gestae. Il est bien vrai que l’Éthiopie de Méroë, par ses Candaces ou les « fables des Grecs » (i.e. les légendes de Memnon et d’Andromède [p. 142-143]), n’était pas vraiment une contrée sans intérêt.
Nous pourrions encore évoquer les commentaires tout aussi décisifs des passages d’ethnographie, d’histoire naturelle ou de géographie astronomique. Que ces quelques exemples suffisent à montrer que nous avons désormais à notre disposition une édition de référence, fruit d’un savoir, d’un travail et d’une intelligence dignes d’admiration. Ce livre fait honneur à la « C Collection des Universités de France » comme à la recherche française, injustement malmenée ces derniers temps, particulièrement dans le domaine des « sciences humaines ».

Pierre Schneider