Pothou (V.), La place et le rôle de la digression dans l’oeuvre de Thucydide. – Stuttgart : Franz Steiner Verlag, 2009. – (Historia Einzelschriften, 203). – 189 p. : bibliogr., index. – ISBN : 978.3.515.09193.0.

Le problème des « digressions » dans l’oeuvre des historiens grecs a été maintes fois posé et à peu près aussi souvent mal posé. Disons‑le d’emblée, cette monographie appartient aux deux catégories à la fois, faute d’avoir tenté de formuler deux questions simples, mais dont les réponses sont, reconnaissons-le, extrêmement complexes. Thucydide définit‑il lui-même ce qu’il est convenu d’appeler une « digression » et, conjointement, le terme éekbolçh a-t‑il cette acception ? Seconde question : en supposant que l’on puisse lui donner un sens précis, ce terme grec désigne‑t‑il un principe, un mode de composition, une manière d’écrire qui pourraient s’appliquer à l’ensemble de La guerre du Péloponnèse ? À partir d’une généralisation de I, 97, 2, passage célèbre où Thucydide qualifie d’éekbolçh le récit qu’il fait des événements situés « entre cette guerre‑ci et la guerre Médique », Vassiliki Pothou définit les digressions de l’historien comme « des “inconvenances” inévitables, nées de la nécessité, par opposition avec les digressions d’Hérodote, qui naissent au gré de l’occasion » (p. 20). À partir de l’affirmation minimale et très générale que « la digression est cette partie du texte qui déroge à l’axe principal de la narration » (ibid.), au bon gré du lecteur tout peut entrer ou sortir de la catégorie des digressions. Il suffit de reprendre la même phrase, en spécifiant la nature de la digression, ainsi : « Les digressions géographiques sont les parties du texte qui dévient de l’axe principal » (p. 49). Une première partie explique que les digressions de nature géographique, ethnographique, religieuse et mythologique proviennent de « l’héritage ionien ». Thucydide innove (II) avec les « digressions militaires » et les « digressions politiques » qui « prouvent l’intérêt intense de notre historien pour la philosophie politique » (p. 105), ce qui ne surprendra guère le lecteur. Une dernière partie classe et reprend tout un ensemble de passages célèbres en « grandes digressions », (l’adjectif permettant d’atténuer la nuance dépréciative du terme), les unes « informatives (soit « ethnographiques » : sur les Odryses, soit «biographiques » : Thémistocle ou Pausanias), les autres « causales explicatives », comme l’Archéologie, les dernières de nature « polémique », comme les chapitres de méthode du livre I, 20-24. Les désignations sans cohérence des passages stigmatisés, désignant tour à tour leur contenu, leur fonction ou leur nature, n’apportent rien à la compréhension de l’oeuvre.
Comment aborder le problème ? Si l’on tient absolument à partir du terme de « digression », catégorie moderne, il est d’abord indispensable de se demander quels sont les possibles équivalents dans le lexique de l’auteur grec. Or le seul terme employé par Thucydide, éekbolçh, pour désigner un retour en arrière (une analepse, disent les poéticiens), n’est pas le même que ceux auxquels recourt Hérodote. Il est donc nécessaire, ensuite, de se demander ce qu’Hérodote entend par les deux termes, parenthèkè et prosthèkè, que les Modernes rendent souvent sans précaution par « parenthèse » ou « digression ». Le premier des deux termes désigne toujours des remarques incidentes de quelques lignes (I, 186 ; VI, 19 ; VII, 5, 171). Le second est employé seulement au pluriel et dans un seul passage (IV, 30), où le propos d’Hérodote se présente comme une généralisation qui s’applique à toute l’oeuvre, effet renforcé par le fait, assez rare, qu’il s’exprime à la première personne : « mon ouvrage, en effet, depuis le début est à la recherche des prosthèkai » (la valeur itérative de l’imparfait grec et l’absence de déterminants renforcent le sens de généralisation qui s’applique à cette phrase). Dans le contexte du récit, le contenu de ces « adjonctions » s’applique à la liste qui précède (reliée par le gar explicatif) des « pays » et celle qui suit des « coutumes ». Dès lors, si « elles constituent une partie essentielle de l’oeuvre », selon V. Pothou, peut-on leur appliquer encore le terme de « digressions » ; elles ne peuvent que participer, par leur place et, ici, leur quantité, leur fréquence, de la ligne principale du récit. Quelle donnée, quel principe de la poétique de l’Enquête permettraient d’affirmer que « les digressions hérodotéennes n’ont pas de but utilitaire, et cela parce qu’elles sont nées de l’occasion et non de la nécessité » (p. 116) ? Hérodote dit tout le contraire en IV, 30 : les prosthèkai constituent une nécessité interne, indispensables à l’ensemble de l’oeuvre. Sans les descriptions de « pays », de « peuples », de « coutumes », c’est la nature même de l’oeuvre qui serait autre.
Enfin, pour analyser l’ensemble du problème de « la digression », en tant que catégorie, comme le laisse entendre le singulier du titre, il faut être en mesure de déterminer en quoi consiste la « narration principale » – ce qui est, somme toute, possible chez Hérodote et Thucydide, en raison des déclarations explicites présentes à ce sujet, selon la loi du genre historique, dans la première phrase de leurs oeuvres -. Mais surtout, il est indispensable d’expliquer en quoi tel ou tel passage peut ou doit rentrer dans la catégorie des digressions, c’est-à-dire des fragments de l’oeuvre non entièrement nécessaires, susceptibles d’être mis à l’écart, ainsi que l’indique la valeur première des termes marquant un « écart », une sortie « hors de » (éek), ou « le long de » (parça) la ligne principale du récit historique. Or, soit un passage est explicitement désigné comme une digression, ou rattaché à une parenthèse, et cela signifie qu’il serait possible d’en faire l’économie, de le supprimer, ce qui est un aveu d’imperfection, de faiblesse dans la composition. Soit tel autre passage ne reçoit pas la dénomination de digression de la part de l’historien ancien, pour la raison qu’il s’intègre dans l’oeuvre, selon la poétique mise en oeuvre par l’historien. Or, si l’on prend en compte les passages les plus souvent visés par la fureur « athétisante » de certains critiques modernes, à savoir les retours en arrière, il s’agit là d’un des procédés les plus usuels de la démarche historienne, correspondant à la recherche des causes, consubstantielle au genre lui-même. Qu’il suffise de se reporter au Prooimion d’Hérodote ou à « la cause la plus vraie » de Thucydide (I, 23, 6). En d’autres termes, il n’existe pas une seule oeuvre historique, dans toute la littérature ancienne et moderne, qui suive une ligne strictement chronologique, du début à la fin. Serait-ce donc le critique moderne qui déterminerait la forme canonique du récit ou de l’analyse historique, de surcroît en l’absence de toute mise en oeuvre de ce principe. Le raisonnement, on le voit, confine à l’absurde.
Dans une monographie consacrée également à la digression chez les historiens (Hérodote, Thucydide, Xénophon) et parue en 2008 (Le storie tra parentesi. Teoria e prassi della digressione in Erodoto, Tucidide e Senofonte), Silvia Spada tente de saisir la spécificité de chaque historien au sujet de ces « histoires entre parenthèses ». L’auteur parvient à des analyses fines qui approchent de l’intimité de l’écriture et de la composition narrative propres à chaque historien, sans faire intervenir des catégories modernes ou un quelconque modèle que l’historien devrait reproduire, mais, in fine, elle retrouve les catégories internes des oeuvres, présentant « la digression comme interruption de la linéarité du récit, associée à un retour en arrière chronologique » (p. 59-83). Quelle que soit la méthode employée, soit à partir du sens ordinaire de la catégorie moderne de « digression », soit en dégageant le sens de la notion à partir des règles que se donne l’historien ancien, les conclusions varient peu.
La notion de « digression » ou de « parenthèse » apparaît donc comme une sorte de concept inutile, sans pertinence, car il tend à présenter comme adventices des passages qui, replacés dans le contexte de l’oeuvre, sont présentés par l’historien comme faisant intrinsèquement et formellement partie de sa conception du récit historique, ou même – c’est l’un des sens possibles de éekbolçh, en I, 97, 2 qui, dans la phrase de Thucydide, s’oppose à éeklipçej– revêtent une importance toute particulière, ce qui justifie alors que la prétendue « digression » soit placée «à l’écart» du récit, comme pour apparaître plus nettement.

Pascal  Payen