Puig (M.-Ch.), Ménades. Recherches sur la genèse iconographique du thiase féminin de Dionysos des origines à la fin de la période archaïque. – Paris : Les Belles Lettres, 2009. – 292 p. : ill., index. – (études Anciennes, ISSN : 1151‑826X : serie grecque ; 137). – ISBN : 2.251.32664.1.

Neuf ans après sa soutenance, Marie‑Christine Villanueva Puig (MCVP) publie aux Belles Lettres la version remaniée et abrégée de sa thèse sur l’iconographie des ménades. Cet ouvrage, présenté comme le premier en français sur « le phénomène du ménadisme en tant qu’irruption de l’irrationnel dans l’ordre grec » (p. 22), pose deux questions : celle de la genèse de « la ménade artistique » et celle de son succès dans l’iconographie.
Dans une introduction bien argumentée, l’iconologue justifie sa méthode en posant autant les bases de son enquête qu’elle en annonce les jalons et les conclusions. L’exploitation du matériel – environ 3500 vases peints à Athènes de 560 à 480 – a été facilitée par le classement informatique. Toutefois, la démonstration se fonde moins sur l’analyse d’une synthèse que sur la description d’oeuvres choisies en raison de leur exemplarité. Pour identifier la ménade et la distinguer des figures féminines qui entourent Dionysos, MCVP a choisi d’aller du texte à l’image et de remonter le temps pour découvrir « la proto-ménade ».
Les trois premiers chapitres du livre qui en compte sept, précisent les contours du sujet traité. Dans « les Bacchantes de la réalité » (chapitre I, p. 39-48), les sources de la période hellénistique et romaine sont sollicitées pour en extraire « des données visuelles propres à aider la lecture des images et à ancrer dans la réalité cultuelle certaines de leurs données » (p. 39). Des Bacchantes d’Euripide (chapitre II, p. 49‑58) sont tirées des informations pour identifier les ménades dans l’iconographie par leur costume (« la livrée bacchique »), leurs attributs et leurs activités. Le troisième chapitre a pour objet « les représentations des ménades dans la céramique attique à figures rouges de la fin de l’archaïsme » (p. 59-77). Relevant d’emblée les ressemblances entre les ménades de la fin de l’archaïsme et celles d’Euripide, l’auteur repère « des coïncidences » frappantes en dépit du décalage chronologique. Grâce à un fragment d’un psykter d’Euphronios (c. 515), l’épisode de Penthée est remonté d’un siècle avant Euripide. En définitive, ces trois premiers chapitres posent les bases de l’enquête iconographique en établissant en quelque sorte la fiche signalétique de la ménade.
Avec les chapitres suivants, nous sommes au coeur de la démonstration. Le chapitre IV : « De la nymphe à la ménade » (p. 79-108), traite des thèmes dionysiaques et de l’invention de la ménade attique qui serait à chercher du côté des « danseurs rembourrés » des vases corinthiens des années 580-550. Ces proto-ménades (des femmes nues) sont contemporaines de leurs homologues attiques, dotées d’un maillot court ou d’un chitôn. à Lydos reviendrait l’invention de la figure artistique de la ménade attique. Cette hypothèse est avancée avec beaucoup de prudence. Quoi qu’il en soit, « la période qui s’étend sur le deuxième quart et le milieu du VIe siècle est le moment crucial pour la mise en place de l’iconographie dionysiaque chez les peintres de vases attiques » (p. 107). Le chapitre V retrace le développement du thème ménadique dans les 25 ans qui suivent (p. 109‑173) à travers une série d’études. Chacun des paragraphes est en effet consacré à un sujet différent. Grâce à ces analyses des variantes d’un motif iconographique, des conditions de leur production et de leur réception, MCVP donne une lecture originale de la société athénienne, de son imaginaire et du rapport complexe qu’elle a entretenu avec le dieu de la végétation, du vin et du théâtre.
Les deux derniers chapitres traitent brièvement du succès du thème sur les vases à figures noires contemporains du début de la figure rouge (chapitre VI, p. 175-187), et sur les vases destinés aux morts (chapitre VII, p. 189-205) pour déceler le sens donné au ménadisme dans un contexte funéraire. La conclusion très développée (p. 207-216) revient sur la méthode suivie, sur la difficulté de l’entreprise et sur les caractères distinctifs de la ménade artistique, figure puissante, emblématique des inquiétudes que suscite « la race des femmes ».
Les descriptions des vases retenus pour la démonstration sont très soignées, mais elles sont à la page 19, la coupe du Musée du Louvre est sans légende, ce qui augure mal du dossier iconographique qui clôt l’ouvrage. Quelques ponctuations fautives, voire des incorrections (p. 173 par exemple), la répétition de deux paragraphes référencés sous la lettre D dans le chapitre V, témoignent d’un travail hâtif, au moins pour la mise en forme. Quant au résultat de l’entreprise, il suscite autant d’interrogations qu’il apporte de réponses assurées, ce qui est présenté par l’auteur comme un gage de prudence épistémologique. Comme MCVP le reconnaît en conclusion, il est en effet délicat de caractériser une figure du thiase dionysiaque sans prendre en compte l’atmosphère générale de la scène et même l’ensemble du corpus des vases. La démonstration la plus aboutie, car elle tient les deux bouts de la chaîne si l’on peut dire – de l’image à sa réception dans le contexte du symposion – porte sur les coupes à yeux (chapitre V, p. 151-167), mais elle a déjà été publiée dans le Journal des Savants (2004, p. 3-20). Les pages consacrées à Ariane (p. 89‑97), l’épouse du dieu identifiée soit à ses côtés soit en face de lui, sont également d’un grand intérêt, car elles induisent une réflexion à la fois sur la méthode de l’auteur et sur l’imagerie féminine au VIe siècle. En revanche, les synthèses sont parfois décevantes, comme si après les analyses très fines du particulier des images, on devait retrouver des lieux communs sur la société athénienne. Ainsi le chapitre VIIVIIVII consacré aux vases funéraires se conclut-il par cinq lignes sur la portée de la ménade dans ce contexte, en évoquant une valeur de survie heureuse qu’aucune source ne vient étayer dans les notes.

Cela dit, l’un des mérites de cette thèse est d’avoir suivi un fil directeur dans une production artistique complexe et d’avoir su surmonter le bouillonnement des études sur le dionysisme, pour présenter une recherche sur les origines de la ménade artistique, qui se lit de bout en bout comme une enquête passionnante et le plus souvent convaincante.

Geneviève Hoffmann