Purity and Purification in the Ancient Greek World. Texts, Rituals, and Norms. – J.-M. Carbon, S. Peels‑Matthey éds. – Liège : Presses Universitaires de Liège, 2018. – 372 p. : bibliogr., index. – (Kernos, Supplément, ISSN : 0776.3824 ; 32). – ISBN : 978.2.87562.159.7.

Voici les Actes du XIIIe congrès du Centre International d’Étude de la Religion Grecque Antique (CIERGA) qui s’est tenu en octobre 2013 en un lieu non signalé (Liège ?) pour célébrer les 30 ans de la parution de Miasma : Pollution and Purification in early Greek Religion, 1983. Une génération ne produit que très peu d’ouvrages qui, par leur érudition et leur intelligence, renouvellent en profondeur un champ de recherche ; assurément, Miasma de Robert Parker est de ceux-là. L’anthropologie historique trouve ici un modèle superbe, en marge de toute pseudo-école et à l’écart des modes. On passera donc volontiers sur le choix, inattendu, de l’anglais pour le titre de ces Actes : il participe de l’hommage qui est rendu à l’immense savant.

Partie 1 : Concepts, Continuities, and Changes.

À tout seigneur, tout honneur : Robert Parker ouvre le bal et, rappelant au passage l’héritage intellectuel laissé par Mary Douglas[1], évoque quelques « old and new problems » (p. 23-33) soulevés par l’indéfinissable notion de souillure, « immensely flexible metaphor » (p. 27) ; la réflexion tourne particulièrement autour des prescriptions relatives à la purification du meurtre dans quelques lois sacrées célèbres (Cyrène, Sélinonte) ou moins célèbres (Dicaea, par ex.). – La « cuisine » d’Angelos Chaniotis (p. 35-48)[2], dont les ingrédients sont souvent fournis par l’épigraphie, est celle-ci : la pensée religieuse opère une distinction entre la pureté morale et la pureté du corps[3], si bien que, à l’époque hellénistique et particulièrement dans le culte d’Asclépios, l’efficacité des rituels dépend avant tout de l’« internal purity » de celui qui les accomplit. – La très riche et très originale contribution de Pierre Bonnechere, « Pureté, justice, « piété » et leurs contraires : l’apport des sources oraculaires » (p. 49-91), est une des pièces maîtresses de ce volume. L’impressionnant appareil des notes, à la fois érudites et réflexives, sert une pensée mûrie, construite et aboutie, qui dépasse largement la thématique de la purification/pureté/souillure ; celle-ci, considérée sous l’angle étroit du lexique, est d’ailleurs peu présente dans les oracles (p. 50 ; 86), mais une « atmosphère de pureté » (p. 80) baigne tout ce qui concerne les oracles et s’entrelace avec les concepts de hosios, dikaios et eusébès dont P. Bonnechere démontre en détail l’interaction, droit, tradition et religion étant inextricablement imbriqués dans la mentalité grecque attachée très tôt à la pureté intérieure. L’étude brasse la totalité des sources oraculaires disponibles, qu’elles soient littéraires ou épigraphiques, historiques ou fictives, archaïques (Delphes) ou postérieures à J.-C. (Claros), y compris les oracles par les sorts d’Asie Mineure (p. 80) et, surtout, les centaines de lamelles de plomb de Dodone dont l’examen éclaire d’un jour nouveau notre savoir sur la mantique[4]. On retiendra inter alia que, contrairement aux idées reçues, les consultations privées représentent la quasi‑totalité des oracles du monde grec (« 98 ou 99 % des cas recensés », p. 89) que – bien loin de ce que rapporte Hérodote – les oracles transmis par l’épigraphie ne sont jamais ambigus et que les consultants, très pieux, ne sont jamais animés par quelque pensée retorse. – Saskia Peels-Matthey, « Moral Purity in the Athenian Theatre » (p. 93-109), s’interroge sur les champs sémantiques que recouvrent hosios et hagnos, sur les liens que ces termes entretiennent entre eux et sur leur usage métaphorique qui renvoie à la pureté morale[5].

Partie 2 : Homicide, Morality, and Society.

Avec maîtrise, Hannah Willey rouvre un dossier et interroge une nouvelle fois le cas judiciaire complexe rapporté dans l’Euthyphron de Platon, évoquant notamment les rapports entre la justice et la piété (p. 113‑131). – Anne‑Françoise Jaccottet, « La pureté des tyrannicides ou quand la démocratie lave la souillure » (p. 133-156), reprend un sujet qui n’est pas neuf et met en avant avec insistance (p. 144-147) le « déclassement » que subit l’aspirant-tyran ou l’oligarque quand, assassiné, il est qualifié de polémios dans les sources juridiques[6] ; en outre, la portée de la loi d’Eucratès (Athènes), qui est au coeur de cette communication, est singulièrement gauchie à cause d’une ignorance du contexte historique et du climat politique qui, en 336, contrairement à ce que dit l’auteure, sont propices à la promulgation d’une loi anti-tyrannique[7]. – Irene Salvo, « Blood Pollution and Macedonian Rulers » (p. 157-169), qui, de son propre aveu, reconnaît que les sources qu’elle utilise ne mentionnent pas de souillure/purification après homicide, me semble examiner deux cas limites, celui d’Alexandre tuant Cleitos (328) et celui de Persée de Macédoine à qui le sanctuaire de Samothrace refuse, après Pydna (168), sa protection à cause de la participation de Persée au meurtre de son frère Démétrios (182). Mais peut-on vraiment, à propos de ces deux épisodes, évoquer une souillure ?[8]

Partie 3 : Rituals, Behavior, and Abstinence.

Dans une communication très riche, qui aborde de nombreux thèmes, qui fourmille de réflexions stimulantes et que nourrissent des textes de divers horizons examinés avec rigueur, Stella Georgoudi, « Couper pour purifier ? Le chien et autres animaux, entre pratiques rituelles et récits » (p. 173-205), essaie de donner sens à des gestes et à des pratiques souvent comparables, rarement identiques et difficiles à interpréter ; l’auteure se penche notamment sur l’énigme que constitue la fameuse lustratio de l’armée macédonienne qui, divisée en deux parties, défile entre les deux moitiés d’un chien préalablement découpé. – Marie-Claire Beaulieu (p. 207-224) illustre l’importance de l’eau de mer comme élément de purification et de renouveau, mais on s’attendait à une approche plus scientifique des textes, voire de la littérature savante ; par exemple, si on lit de près Strabon 10.2.9 décrivant le fameux saut de la falaise à Leucade, ce n’est pas un « criminel » (M.‑Cl. B.) qui est précipité, mais un inculpé, soit un possible criminel ; les bateliers ne lui portent pas secours (M.-Cl. B.), mais sont prêts à lui porter secours s’ils le peuvent ; il ne « représente » pas la « souillure » et il n’est pas « désigné comme pharmakos » (même s’il en est un), les termes de « souillure » et de « pharmakos » ne figurant pas chez Strabon[9]. – L’étude d’Ivana et Andrej Petrovic, « Purity of Body and Soul in the Cult of Athena Lindia » (p. 225-258), se situe dans le prolongement de leur ouvrage qui montre que la religion grecque ne se résume pas à des rites, mais qu’elle est aussi portée, assez tôt, par des exigences intérieures[10]. Ici, les auteurs se livrent à un examen approfondi (avec texte corrigé, traduction et commentaire) d’une inscription de Rhodes (LSS 91) qui se trouvait à l’entrée du sanctuaire d’Athéna Lindia et qui énumère un ensemble de prescriptions cathartiques et d’interdits (programma) à respecter scrupuleusement si l’on veut accéder à l’espace sacré ; l’inscription, qui date du IIe/IIIe s. après J.-C., est en réalité une publication nouvelle d’un texte plus ancien (p. 254) ; les auteurs commentent, notamment, la nécessité d’avoir un sôma et une psuchè purs (l. 4-5) et prouvent de façon convaincante, en établissant des parallélismes frappants, la forte influence des traditions religieuses égyptiennes dans le culte d’Athéna Lindia.

Partie 4 : Contacts and Boundaries, Demons and « Magic ».

En dépit d’une certaine obscurité du titre de sa contribution (« Être pur pour réussir : le conditionnement de l’efficacité rituelle dans les “papyrus magiques grecs” », p. 261-279), Athanassia Zographou évoque de façon claire et ordonnée consignes, prescriptions, tabous et interdits, qui sont limités à la seule pureté matérielle ou physique et qui concernent, notamment, les praticiens de la magie. Le lecteur non initié, curieux de savoir en quoi consiste exactement, par exemple, une « recette » ou un « charme lunaire » (p. 278) et cherchant vainement quelque repère chronologique, regrettera l’absence d’explications et de contextualisation historique, géographique ou thématique[11] ; une présentation, au moins sommaire, des Papyri Graecae Magicae s’imposait. – Spécialistes averties des corpus magiques, Miriam Blanco Cesteros et Eleni Chronopoulou, « The Irresistible Attraction of Purity : Accusations of Religious Transgression in Magical Texts from Late Antiquity » (p. 281-298), considèrent un certain nombre de defixiones (tablettes de malédiction ou d’envoûtement) où le defigens, auteur de l’imprécation, fait état de l’impureté, la souillure ou l’impiété sacrilège attachées à sa victime/destinataire ; ces accusations, qui appartiennent à l’arsenal de la rhétorique et que le defigens essaie parfois de justifier, demeurent plausibles et ont pour but de sensibiliser davantage à sa cause les puissances divines qu’il invoque. – Moshe Blidstein, « Demons and Pollution in the Ancient Mediterranean : Early Christian Perspectives » (p. 299-313), montre notamment que dans les Évangiles ou, par exemple, chez Clément d’Alexandrie et Origène, la souillure et l’impureté sont étroitement associées au démon et aux esprits démoniaques ; le démon impur s’incarne aussi, par exemple, dans la nourriture sacrificielle offerte aux dieux païens et dans la sexualité ; le baptême et les bonnes actions peuvent chasser la souillure démoniaque.

Les interventions de ce colloque, que Jan-Mathieu Carbon résume très fidèlement dans l’introduction de l’ouvrage, forment un ensemble riche, varié et stimulant, qui complète notre savoir sur les notions de pureté, de purification ou de souillure si présentes dans la culture antique. De nouvelles lueurs apparaissent donc, éclairant de belle manière l’irremplaçable synthèse de Robert Parker, Miasma.

Bernard Eck, Université Grenoble Alpes

Publié dans le fascicule 1 tome 121,  2019, p. 217-220

[1]. Purity and Danger. An Analysis of Concepts of Pollution and Taboo, Londres 1966.

[2]. Non sans humour, l’auteur livre à ses lecteurs son « cooking » (p. 36).

[3]. Voir déjà Euripide, Hippolyte, 316-317, et Oreste, 1604, cité par A. C. (p. 41).

[4]. Voir dodonaonline.com (dir. P. Bonnechere et É. Lhôte) ainsi que S. Dakaris, I. Vokotopoulou et A.-Ph. Christidis, Τὰ χρηστήρια ἐλάσματα τῆς Δωδώνης τῶν ἀνασκαφών Δ. Εὐαγγελίδη, I-II, Athens 2013 edited thanks to the devoted efforts of S. Tselikas (noté DVC dans la communication). Une grande base de données concernant l’ensemble des oracles rendus en Grèce, tant littéraires qu’épigraphiques, est en cours d’achèvement à Montréal grâce au travail minutieux de P. Bonnechere et des savants qui l’entourent.

[5]. Voir S. Peels, Hosios : A Semantic Study of Greek Piety, Leyde 2016. La communication de S. P. concerne assez peu le théâtre.

[6]. A.-Fr. J. ne remarque pas que, en assimilant l’aspirant-tyran à un polémios qu’on peut tuer impunément, le législateur invoque la légitime défense propre au droit de la guerre ; le terrain demeure donc juridique (voir B. Eck, La Mort rouge. Homicide, guerre et souillure en Grèce ancienne, Paris 2012, p. 378-380). Le terme « déclassement » (et pourquoi ne serait-ce pas un « surclassement » ?) est inapproprié ou, pour le moins, ne fait pas avancer l’analyse.

[7]. Sur ce contexte historique, voir B. Eck, Ibid., p. 338-341. A.-Fr. J. réduit « l’analyse historique » (p. 153) concernant le décret d’Eucratès à un article de Claude Mossé (1970) qui est insuffisamment documenté.

[8]. L’homicide n’entraîne pas nécessairement une souillure et, dans le cas de Persée, il est permis de penser que celui-ci est repoussé du sanctuaire non pas parce qu’il porte une souillure, mais parce que la présence d’un homicide constitue un sacrilège. Sacrilège et souillure ne sont pas synonymes.

[9]. On corrigera aussi (p. 208) apeirona en oinopa (mélecture d’Il. 1.350) et eurus en eurea (ou ponton en pontos).

[10]. A. & I. Petrovic, Inner Purity and Pollution in Greek Religion, vol. I, Early Greek Religion, Oxford 2016.

[11]. Autre exemple : la mention du « débat déclenché par la fameuse (sic) distinction de J. Z. Smith entre religion locative et utopian », avec un simple renvoi bibliographique (p. 272) ; seuls des happy few comprendront.