Quatre mille ans d’histoire du cuivre, fragments d’une suite de rebonds. – M. Pernot dir. – Bordeaux : Ausonius ; Presses Universitaires de Bordeaux, 2017. – 355 p. : bibliogr., fig., glossaire. – (THEA ; 1). – ISBN : 979.10.300.0164.8.

Fruit d’un programme collectif impliquant des personnes venant d’horizons variés, cet ouvrage très riche rassemble, à travers dix-neuf contributions, différentes visions du cuivre et de ses alliages, le bronze et le laiton. Comme précisé dans l’Avant-Propos, le vaste champ ouvert par un tel sujet, l’histoire du cuivre depuis la maîtrise de sa métallurgie jusqu’à nos jours, ne permet pas l’exhaustivité. Le caractère pluridisciplinaire de cette approche conduit toutefois à explorer de nombreuses facettes de cet objet d’étude, qui se révèle très polymorphe.

La démarche suivie s’inscrit dans le domaine de l’Histoire des techniques. Une première partie introductive (Introduction à une histoire du cuivre) permet de poser la problématique et de mettre en évidence les spécificités du matériau qu’est le cuivre, accompagné de ses alliages, par rapport aux autres métaux. Cette première partie amène rapidement l’un des thèmes que l’on retrouvera tout au long de l’ouvrage, qui est celui de la restitution des gestes techniques des métallurgistes. Cette restitution passe nécessairement par le concours de la science des matériaux, qui fournit les clés pour décrypter les signes révélant les étapes de fabrication d’un objet. La technicité du propos ressort dès cette première partie et se retrouve à plusieurs reprises au fil des chapitres. La volonté de rendre le discours accessible à tous, les illustrations et le glossaire en fin d’ouvrage permettent aux néophytes de suivre les argumentaires, bien que certains passages gardent un caractère quelque peu aride.

Les quatre parties suivantes (Une large antiquité, Du Moyen Âge au monde Moderne, Des révolutions industrielles, Art et industrie) déroulent l’histoire du cuivre suivant un ordre chronologique qui nous conduit de l’âge du Bronze à l’époque Contemporaine. Le cadre géographique principal est celui de l’Europe occidentale, agrémenté de quelques incursions au Moyen Orient et en Amérique du Nord. Pour chacune des périodes, les aspects techniques de l’utilisation du cuivre et de ses alliages sont mis en relation avec le contexte socio-économique qui leur correspond, montrant comment ces deux domaines se répondent.

La sixième et dernière partie (Pour ne pas conclure) est celle de l’ouverture. Tout d’abord, à travers le vocabulaire utilisé pour le désigner et les sens symboliques attribués au cuivre, on aborde la façon dont les sociétés, anciennes ou récentes, ont intégré ce métal et ses utilisations à leur vision du monde dans une perspective anthropologique (A.-F. Garçon, pp. 313-330). Ensuite, les questions encore ouvertes liées à l’utilisation du cuivre et de ses alliages, principalement dans les sociétés anciennes, sont présentées. Une réflexion sur la valeur symbolique que possède toujours le bronze de nos jours termine cette partie.

Trois thématiques ressortent au fil des différentes contributions. La première concerne la très grande variété des usages du cuivre. Tous les domaines matériels sont susceptibles de représenter un débouché pour le cuivre : outillage, parure, armement, vaisselle, monnaies, art, machines industrielles, nouvelles technologies,… (M. Pernot, pp. 16-18 et 31-34 ; C. Bouneau pp. 245-246). Ces usages sont aussi révélateurs de certaines caractéristiques des sociétés. On retiendra l’exemple de l’épée, première arme destinée spécifiquement à la guerre. Cela montre la place que prend cette activité en tant que secteur spécialisé à l’âge du Bronze, qui conduit à individualiser les guerriers parmi le reste de la population (A. Lehoërff, p. 109). Au Moyen Âge, à partir des XIIIe et XIVe siècles, la production de masse de paillettes en laiton (décor des vêtements) et d’ustensiles de cuisine en cuivre (chaudrons, etc.) permet une large diffusion de ce métal dans les différentes strates de la société, le nombre d’objets en cuivre et la nature des alliages devenant des marqueurs de statut social (N. Thomas, pp. 165-167). À côté de cela, des objets fabriqués sur commande, pour les besoins liturgiques ou encore pour une utilisation architecturale (par exemple les fontaines en bronze), montrent que le registre d’utilisation du cuivre demeure très large (N. Thomas, p. 175-176). Le cas des chaudrons en laiton exportés à la période Moderne vers l’Amérique du Nord en échange de peaux de castors témoigne d’une inversion de la valeur accordée à cet objet par les Européens et les Amérindiens. Ustensile plutôt bon marché pour les premiers, il devient un objet socialement important pour les seconds, que l’on retrouve dans certaines de leurs sépultures (J.-F. Moreau, pp. 189-192). Enfin, la statuaire funéraire contemporaine du cimetière monumental de Staglieno, à Gênes (Italie), est une illustration du rôle du cuivre pour cultiver la mémoire. Les types d’alliages utilisés, bronze ou laiton, conditionnent la pérennité des œuvres, plus ou moins résistantes à la corrosion (V. Bongiorno et al., pp. 294-296).

Cette grande variété d’usages est possible grâce aux qualités du cuivre, mais aussi de ses alliages (M. Pernot, p. 16 ; P. Piccardo et al., pp. 55-58). Différentes recettes sont connues et appliquées par les métallurgistes. Elles varient selon l’aspect que l’on veut donner à la pièce finie (couleur, brillance), mais aussi selon la technique de mise en forme (fonte, martelage) et l’utilisation future de l’objet. À travers des analyses de mobilier du IIe millénaire av. J.-C. provenant de Byblos, Z. El Morr (p. 88) distingue les recettes d’alliages bon marché, fonctionnels et de prestige. Les premières comportent une plus grande proportion de plomb pour économiser le cuivre et l’étain, et les dernières correspondent à des bronzes à 12 à 15% d’étain. Dans ce cas, la couleur jaune du métal obtenu et la valeur supérieure de l’étain étaient plus importantes que les caractéristiques techniques de l’alliage, plus cassant et moins facile à couler. Cet exemple est une illustration claire des choix que les métallurgistes pouvaient faire en fonction de l’objet attendu, et donc de leur grande maîtrise technique des procédés de fabrication, qui comportent de multiples étapes et deviennent rapidement complexes. Cela allait du choix des alliages à celui des techniques de mise en forme, de la fabrication jusqu’aux finitions (M. Pernot, pp. 75-81, J.-M. Welter, p. 258).

L’apprentissage de ces techniques dans les sociétés anciennes, qui dure plusieurs années, représente un investissement social important pour le groupe concerné (M. Pernot, p. 67). Les expérimentations menées aujourd’hui et la difficulté à reproduire la qualité de certaines pièces, sans nos moyens actuels, confirment le haut niveau atteint par les métallurgistes anciens (J. Dubos, pp. 277-278). Ce haut niveau se retrouve à toutes les périodes. Il transparaît dans les progrès techniques et les innovations dans la fabrication des objets en cuivre (ou alliage cuivreux) depuis l’Antiquité (M. Pernot, pp. 134-150) jusqu’aux périodes les plus récentes (A. Fernandez, p. 207 ; M. Lassalle et al., pp. 213-219 ; J.-M. Welter, pp. 266-274). Dans tous les cas, à toutes les époques, les métallurgistes ont su obtenir le meilleur résultat accessible avec leurs moyens, par un travail de spécialiste où l’excellence était de mise (A. Lehoërff, p. 109). La question du statut des métallurgistes, évoquée à plusieurs reprises mais pour laquelle on dispose de peu d’éléments (A. Gorgues, pp. 124-129 ; N. Thomas, p. 175 ; M. Pernot, pp. 335-337), est aussi liée aux types de productions réalisées, en série ou par pièces uniques.

Enfin, si le cuivre est bien au cœur de ce livre, le dernier élément que l’on en retiendra est qu’il ne peut pas être envisagé indépendamment des autres métaux. Rarement utilisé seul, l’histoire du cuivre pourrait tout autant devenir une histoire des alliages cuivreux. L’étain seul puis l’étain et le plomb permettent de produire des bronzes, très répandus dans les sociétés anciennes. Le zinc se retrouve dans le laiton, obtenu pendant longtemps par cémentation du cuivre avec du minerai de zinc, la production de cet élément sous sa forme métallique n’étant connue en Europe qu’à l’époque Moderne. Des alliages cuivre-argent existent dans certains monnayages et on peut aussi retrouver le cuivre allié à de l’or, lui donnant une teinte rouge. Même le fer, qui est souvent considéré comme un métal concurrent du cuivre, lui est en réalité souvent complémentaire (A. Gorgues, p. 117). Au cours du premier millénaire av. J.-C., l’usage du fer s’est en effet développé et domine progressivement certaines sphères matérielles comme celle des armes et des outils. Mais le cuivre (ou plutôt le bronze) n’en est pas exclu pour autant, certaines pièces comme les cuirasses étant toujours réalisées dans ce métal (A. Gorgues, p. 121). En termes de techniques, des parentés existent aussi entre la fabrication d’objets en alliage cuivreux par martelage et la forge du fer. Des pièces en fer peuvent être recouvertes de bronze (ce qui le protège aussi de la corrosion) et des alliages cuivreux servaient à assembler des pièces de fer par brasure (M. Pernot, p. 142-145). Les ateliers anciens (Protohistoire et Antiquité) ne permettent d’ailleurs pas toujours de distinguer forgeron et bronzier, ou même orfèvre (A. Gorgues, pp. 122-124 ; M. Pernot, pp. 151-154). Les choses changent vraisemblablement au cours du Moyen Âge, où les sources indiquent des spécialités très circonscrites dans la fabrication d’un type d’objet, tels des chaudrons ou des boucles, entre autres (N. Thomas, p. 172-174). Plus récemment, la production de chaudières pour les machines à vapeur de la révolution industrielle fait réapparaître la concurrence entre fer et cuivre, suite à la maîtrise de la production de tôles en fonte d’un côté et à la mise au point de bronzes au phosphore ou au manganèse de l’autre. Le cuivre est alors préféré dans l’équipement des bateaux, pour sa meilleure résistance à la corrosion (M. Lassalle et al., pp. 215 et 222-223). Enfin, dans le cas de l’alimentation électrique, le cuivre fait face à la concurrence d’un nouveau métal, l’aluminium, ce dernier ayant été favorisé en France suite aux difficultés économiques liées à la seconde Guerre Mondiale. La meilleure conductivité électrique du cuivre fait qu’il reste tout de même privilégié pour le transport électrique à longue distance, par exemple dans les liaisons sous-marines entre France et Angleterre ou à travers la Méditerranée (C. Bouneau, p. 243).

D’autres aspects liés au cuivre sont abordés dans cet ouvrage, comme sa place dans l’économie, importante depuis les périodes les plus anciennes (A.-F. Garçon, pp. 324-325). Les enjeux liés à la production de la matière première qu’est le cuivre métallique brut sont abordés pour les XIXe et XXe siècles. Les données écrites disponibles permettent de prendre la mesure d’un phénomène d’ampleur mondiale, où l’unité de référence est la tonne et où les ordres de grandeurs sont donnés en dizaines ou en centaines de milliers de tonnes. L’impact des spéculateurs sur l’économie du cuivre est aussi mis en évidence (A. Fernandez, pp. 199-208). On aurait aimé que les enjeux liés à l’approvisionnement en cuivre brut pour les périodes anciennes soient un peu plus explicités. Il est cependant vrai que les données archéologiques sont encore lacunaires dans ce domaine : peu de mines sont bien étudiées à ce jour (fouilles en souterrain, relevés et datations) et les ateliers de métallurgie primaire connus sont assez rares. Reconstituer les réseaux d’approvisionnement en matière première de ces époques ne peut se faire qu’à très grands traits.

La synthèse offerte par cet ouvrage pose avec précision les bases disponibles aujourd’hui pour retracer ces 4000 ans d’histoire des usages du cuivre. Ce travail collectif, qui expose les nombreuses voies de recherche encore ouvertes sur ce sujet est aussi un bel exemple de ce que l’Histoire des techniques peut offrir à la connaissance des sociétés, anciennes ou plus récentes. Le dialogue entre les différents spécialistes en est la clef.

Emmanuelle Meunier, TRACES – UMR 5608, Université Toulouse 2 Jean-Jaurès.

Publié en ligne le 3 décembre 2018