Ratti (St.), Saint-Augustin ou les promesses de la raison. – Dijon : Éditions universitaires de Dijon, 2016. – 149 p. : bibliogr. – ISBN : 978.2.36441.201.9.

Stéphane Ratti (= SR) connaît sur le bout des doigts son Augustin, et pas seulement Augustin, mais aussi toute cette période de l’Antiquité tardive avec son histoire, ses grands hommes, ses œuvres, sa culture, sa civilisation. Il l’a montré déjà dans nombre de travaux qui font autorité. Aujourd’hui, il le prouve une fois de plus avec ce Saint Augustin ou les promesses de la raison, qui est une sorte d’« Augustin par lui-même via SR ». L’ouvrage se compose d’une introduction « Augustin et la culture antique : une voie d’accès à la vérité philosophique et à la contemplation chrétienne » (sorte d’essai sur les sources, les aspects, l’évolution et la survie de la pensée de l’évêque d’Hippone) et de neuf chapitres offrant, selon SR, grâce à des textes tirés des œuvres du Père de l’Église lui-même, les clés pour le comprendre (L’Afrique ; L’école ; La chair ; La mère ; Les manichéens ; La paideia ; Le néoplatonisme ; La conversion ; Les païens). Bien entendu, le choix des thèmes est subjectif, comme est subjective la sélection des passages ; comment pourrait-il en être autrement ? Mais, délaissant la pommade hagiographique traditionnelle, SR peint ainsi un Augustin bien vivant — et finalement sympathique ! —, ce que le professeur de l’Université de Dijon appelle une « histoire incarnée », préférant au récit de l’histoire événementielle, le témoignage d’un être humain, avec ses qualités, ses défauts, ses sentiments surtout, que le lecteur pourra découvrir au fil de ces pages qu’il a écrites ou prononcées.

Entrons un peu dans les détails. Dans son introduction, SR insiste à juste titre (p. 5 – 6) sur le rôle de médiateur qu’a joué Cicéron pour faire connaître à Augustin les philosophes grecs, en particulier Aristote. Il aurait fallu également ici nommer Varron de Réate — évoqué p. 16 uniquement pour le « tableau du paganisme inspiré de livres de Varron que nous n’avons plus » que contient la Cité de Dieu — qui s’était donné pour but de transmettre aux Romains la richesse de la pensée grecque[1] et qu’Augustin a lu de façon certaine puisque c’est dans sa Cité de Dieu, —essentiellement au livre 19 —, qu’on trouve les seuls fragments qui nous restent du Liber de philosophia du Réatin. De même, p. 85‑86, à propos du passage des Révisions (Retract. 1, 6) il aurait fallu dire que les phrases « à l’époque même où j’allais être baptisé à Milan, j’ai encore entrepris de rédiger des livres sur les arts libéraux […] j’escomptais, pour ainsi dire par degrés bien déterminés, parvenir des choses corporelles jusqu’aux choses incorporelles et y conduire mes lecteurs » (per idem tempus quo Mediolani fui baptismum percepturus, etiam disciplinarum libros conatus sum scribere […] per corporalia cupiens ad incorporalia quibusdam quasi passibus certis uel peruenire uel ducere) rappelaient fortement la formule de ce même Varron présentant sa propre œuvre intitulée également Disciplinae : ut a uisibilibus ad inuisibilia, a localibus ad inlocalia, a corporeis ad incorporea abstrahat animum (expression citée par Claudianus Mamertus, Stat. Anim. 2, 8).

Les neuf chapitres se suivent en gros selon une espèce d’ordre chronologique, partant de l’évocation de la terre natale, l’Afrique, passant par l’école de l’enfance, les tentations charnelles de l’adolescence et de la jeunesse, l’importance de la mère, les diverses expériences religieuses et philosophiques pour aboutir à la conversion et au regard porté sur les païens. Chaque chapitre commence par une présentation du thème qu’il traite et comprend entre six et dix extraits tirés de divers ouvrages de l’écrivain[2], fournis uniquement en français, chacun étant précédé d’un commentaire qui le situe et met en lumière son intérêt ainsi que les points à remarquer. Le but est que le lecteur perçoive l’existence de saint Augustin comme ce dernier l’a ressentie. Tout en usant d’une langue et d’un style qui les rendent accessibles à tous (voir la clarté du développement sur le néoplatonisme, p. 93‑96), présentations et commentaires sont très érudits et au fait des dernières études sur les sujets abordés. En l’absence de notes de bas de page, les références aux auteurs anciens et modernes sont données au fil du texte. SR n’hésite pas à discuter les opinions d’autres augustiniens (par exemple, p. 56), à renvoyer à certaines de ses recherches antérieures, ainsi p. 123‑124 et 131 à sa suggestion dans L’Histoire Auguste. Les païens et les chrétiens dans l’Antiquité tardive, Paris 2016, que l’opuscule préparé par les païens contre les premiers livres de la Cité de Dieu pourrait être le Querolus, ou p. 50‑51 à la correction induratum au lieu de indutum pour Ciu. 14, 24 qu’il propose dans Le premier Saint Augustin, Paris 2016. Il aborde un autre problème de critique textuelle p. 97 où il soutient la lecture de M. Cutino ; en revanche, p. 88, il traduit : « l’emploi dans un texte latin du mot bdellas qui est emprunté au punique », sans indiquer que bdellas est une conjecture de G. Bonnet dans son édition de l’Abrégé de la grammaire de Saint Augustin aux Belles Lettres, Paris 2013 (édition que SR ne mentionne nulle part). À la p. 73, il ne dit pas quel texte il suit pour écrire « illuminés par toi »[3] alors que dans toutes les éditions à ma disposition pour Conf. 4, 1 je n’ai trouvé que elisi sans variante. De même, en Conf. 1, 27, à propos des exercices de déclamations dans lesquels brillait le jeune Augustin, SR écrit p. 38, « dans de vains nuages », alors que je n’ai rencontré dans ces mêmes ouvrages que per inania nugarum, sans variante, ce qui signifie « à travers le vide des balivernes ». Je l’ai déjà dit : tous les textes anciens sont en français ; seuls de temps en temps, pour les besoins d’une démonstration, quelques mots sont donnés en version originale. Les traductions, dues à SR lui-même, sont en général excellentes et très agréables à lire, au prix parfois d’un peu d’éloignement par rapport au latin ou de la perte de quelques nuances. Ainsi, p. 37 est traduit Conf. 1, 23 où l’écrivain tente de comprendre son aversion, enfant, pour la littérature grecque. Le terme amarus revient à plusieurs reprises, comme Homerus mihi tamen amarus erat puero, parfaitement rendu par « et pourtant dans mon enfance, il (sc. Homère) était amer pour moi », mais dans la suite uidelicet difficultas, difficultas omnino ediscendae linguae peregrinae quasi felle aspergebat omnes suauitates graecas fabulosarum narrationum, « c’était la difficulté, oui, la difficulté d’apprendre en profondeur une langue étrangère qui donnait son amertume à tous ces récits grecs fabuleux et charmants », l’image du fiel répandu sur les douceurs du goût[4] des récits légendaires n’est pas restituée. De même, la dernière phrase de Conf. 1, 27, Non enim uno modo sacrificatur transgressoribus angelis est au présent pour une vérité valable à toute époque et ne saurait signifier « car il n’est pas vrai qu’il n’y avait qu’un seul moyen de sacrifier aux anges de la transgression » (p. 38) comme si ce n’était véridique que pour cette unique période passée. On relève ici et là d’autres inexactitudes de ce type.

À certains moments le lecteur aimerait davantage d’explications, ainsi pour la fin de Conf. 1, 27 où l’écrivain regrette le temps et les efforts perdus à composer des « dissertations » (selon la traduction de SR) et s’écrie Laudes tuae, Domine, laudes tuae per scripturas tuas suspenderent palmitem cordis mei, et non raperetur per inania nugarum turpis praeda uolatilibus. Non enim uno modo sacrificatur transgressoribus angelis, ce que, p. 38, SR rend par « Tes louanges, Seigneur, tes louanges à travers tes Écritures pouvaient servir de tuteur à mon cœur et, de la sorte, il n’aurait pas été offert, dans de vains nuages, comme une proie honteuse aux volatiles. Car il n’est pas vrai qu’il n’y avait qu’un seul moyen de sacrifier aux anges de la transgression ». J’ai déjà parlé plus haut des « vains nuages » et de l’imparfait pour sacrificatur ; j’ajouterai ici qu’il aurait fallu, me semble-t-il, que l’universitaire de Dijon mette en évidence l’image de palmes, le rameau (palmes cordis mei représentant la jeune pousse qu’est l’adolescent Augustin), objet livré aux êtres qui volent, c’est-à-dire aux oiseaux, auquel ces derniers peuvent faire subir n’importe quel traitement, y compris le souiller (turpis praeda uolatilibus). Mais cette image se transforme par une sorte d’anamorphose parce que uolatiles peut désigner d’autres êtres qui volent, à savoir les anges qui ont péché, dont la belle étude de P. Cambronne, Saint Augustin. Un voyage au cœur du temps, résume les principales caractéristiques d’après le Père de l’Église[5] et signale en particulier qu’ils résident dans « les basses régions de l’air »[6] ; le jeune homme est leur proie. La dernière phrase confirme ce sens de uolatiles puisqu’elle évoque explicitement les anges transgresseurs. De même, il y aurait eu beaucoup à dire à propos de la phrase tirée de Lettre 7, 6 qui constitue l’extrait intitulé par SR « Augustin, un enfant du milieu des terres » (p. 25). SR a eu raison de la citer car il est très important de savoir que l’écrivain a dû découvrir la mer en vrai « à seize ans révolus » (p. 25) et l’imaginait jusque-là « en contemplant de l’eau dans une modeste coupe » (p. 25) ; toutefois notre collègue aurait dû expliciter que si « l’association entre mer et amer — mare et amarus — est très fréquente »[7] chez Augustin, elle ne lui vient pas de son vécu ou de souvenirs enfantins, mais révèle l’importance dans son imaginaire d’auteurs latins, notamment Lucrèce et Horace, ainsi que de passages de l’Ancien et du Nouveau Testament, que P. Cambronne relève comme devant être à l’origine de ce rapprochement[8]. Force est de reconnaître que l’imaginaire est un peu oublié dans ce Saint Augustin ou les promesses de la raison. Il est vrai que l’œuvre de ce Père de l’Église est si riche que le commentateur doit forcément se limiter s’il ne veut pas noircir des centaines et des centaines de feuillets !

Fort opportunément, cette « histoire incarnée » de l’évêque d’Hippone est mise en perspective dans l’histoire événementielle par les deux annexes : « Chronologie de l’Antiquité tardive (235-476) » et « Chronologie de la vie d’Augustin (354-430) » remarquablement claires. Une bibliographie très succincte termine le livre. Celui-ci contient quelques fautes d’impression, trop nombreuses pour qu’il soit possible d’en donner la liste ici ; à titre d’échantillons, je signalerai seulement que c’est Jérôme Lagouanère (et non « Lafouanère », p. 143) qui est l’auteur de Intériorité et réflexivité dans la pensée de saint Augustin, que p. 50 il doit falloir lire caro dans « l’opposition évangélique entre cars et spiritus », que c’est la mise au jour, — et non « la mise à jour » (p. 66) —,  d’une vaste nécropole qu’ont permise de récentes fouilles archéologiques, et ainsi de suite. Mais ces menues imperfections ne ternissent pas la qualité de l’ensemble, et la lecture des quelque cent cinquante pages de cette anthologie est indispensable pour quiconque veut rencontrer un Augustin en chair et en os (au sens propre de l’expression, car il est ici vivant, comme au sens figuré de ces mots, car il peut montrer autant de tendresse que de dureté) … Et pas une statue !

Lucienne Deschamps

[1]. Le grand spécialiste varronien, B. Riposati, écrit en effet qu’un des objectifs de Varron était de « accogliere e coordinare dottrina e pensiero greci e farli romani » (B. Riposati, « M. Terenzio Varrone : l’uomo e lo scrittore » dans Atti del Congresso internazionale di Studi Varroniani, Rome 1975, p. 67.

[2]. Les soixante-trois extraits se répartissent de la façon suivante : 31 sont tirés des Confessions, 8 de la Cité de Dieu, 6 des Lettres, 2 des Mœurs de l’Église catholique et des mœurs des manichéens, 2 du Contre les académiciens, 2 de la Grammaire, 1 du Sur la Genèse au sens littéral, 1 du Sur l’ordre, 1 du Maître, 1 des Soliloques, 1 du De l’immortalité de l’âme, 1 du Sur l’utilité de la foi, 1 de la Première conférence entre saint Augustin et le manichéen Fortunatus, 1 des Révisions, 1 du Des deux âmes, 1 des Sermons, 1 des Sermons Dolbeau, 1 de la Première Catéchèse.

[3]. SR traduit la phrase latine inrideant me arrogantes et nondum salubriter prostrati et elisi a te, deus meus par « ils peuvent bien se moquer de moi tous ceux qui dans leur arrogance n’ont pas encore été mis à genoux pour leur salut et illuminés par toi, mon Dieu », or Rubenbauer ( elido, dans Thesaurus linguae Latinae, vol. V 2, fasc. 3, col. 374, l. 40) classe ce passage d’Augustin sous la rubrique II latiore sensu, i. q. deicere, labefactare, humi prosternere, affligere B metaphorice et translate. Il est vrai qu’on trouve parfois pour elidere le sens de « expulser en faisant jaillir », par exemple dans Valerius Flaccus 4, 661 – 663, ruptis e nubibus […] elisaque noctem lux dirimit, « et jaillissant des nuées rompues […] la lumière déchire la nuit », mais l’idée de lumière n’est pas contenue dans elisa !

[4]. Suauitas est fréquemment employé pour des aliments ou du vin chez Plaute et Cicéron.

[5]. P. Cambronne, Saint Augustin. Un voyage au cœur du temps. 2. Le Temps des Commencements, Bordeaux 2011, p. 110-116. Aucun des travaux de l’augustinien émérite qu’est P. Cambronne n’est cité par SR.

[6]. P. Cambronne, op. cit., p. 114.

[7]. P. Cambronne, chap. « Mer », dans Saint Augustin, Les Confessions précédées des Dialogues philosophiques. Œuvres, 1, édition publiée sous la direction de L. Jerphagnon, (coll. La Pléiade), Paris 1998, p. 1481.

[8]. Voir aussi P. Cambronne, « Poétique du langage et théologie. La mer et l’amer dans les Confessions de saint Augustin » dans Orphea Voce 2, Bordeaux 1985, p. 21-32.