Rawles (R.), Callimachus. – Londres : Bloomsbury, 2019. – VI+139 p. : bibliogr., index. – ISBN : 978.1.4742.5485.4.

Ce petit volume de la collection « Ancients in action » propose avec grande clarté et efficacité une présentation tout à fait complète de la poésie de Callimaque, auteur déterminant de la période hellénistique dont l’influence à Rome a été considérable. L’auteur sait choisir les extraits les plus représentatifs de sa poésie (présentés uniquement en traduction, à destination d’un large public) qu’il sait parfaitement bien situer et commenter pour en extraire les éléments déterminants de l’esthétique et de la poétique du poète de Cyrène.

L’introduction (p. 1-14) replace d’abord le poète à son époque, dans le contexte de sa ville natale à Cyrène et d’Alexandrie où il a exercé l’essentiel de son activité au service du pouvoir ptolémaïque, dans un monde reconfiguré par les conquêtes d’Alexandre le Grand. L’auteur souligne les changements, les ruptures par rapport à la période classique, tout en insistant sur la conscience d’une continuité historique d’une époque à l’autre, ce qui évite de caricaturer les deux périodes. Les différences qui existent ne sont parfois que des différences d’emphase ou de degré. Dans un second temps, l’introduction fait une présentation rapide de l’ensemble de la poésie de Callimaque, son œuvre conservée totalement (à savoir les six Hymnes et une collection d’épigrammes) et son œuvre conservée à l’état de fragments (Hécalé, Aetia, Iambes). L’introduction se termine, comme les chapitres suivants, par une présentation argumentée de prolongements bibliographiques.

Le premier chapitre (p. 15-44) interroge la recherche philologique de Callimaque et sa représentation de la poésie. L’auteur commence par étudier quelques épigrammes sur l’écriture, comme illustration de sa rédaction des Pinakes et sur l’identification des auteurs des œuvres antiques et comme moyen de faire l’éloge ou la critique d’œuvres contemporaines ou plus anciennes. Il présente ensuite une lecture de la conclusion de l’Hymne à Apollon où le dieu réclame l’écriture de courts poèmes : ce passage est une revendication par Callimaque d’une esthétique de la petitesse et de la perfection, en réaction (comme le montre l’acrostiche présent dans le texte de Callimaque) à la poésie d’Antimaque de Collophon et à sa Lydè. L’auteur prend ensuite l’exemple de l’élégie d’Acontios et Cydippé du troisième livre des Aetia pour mettre en évidence l’importance de l’érudition et l’influence de l’univers de la Bibliothèque dans l’écriture de Callimaque. L’analyse précise et développée du prologue des Aetia est un moment essentiel de ce chapitre : elle révèle à la fois la part de l’érudition dans la culture alexandrine et les lignes particulières de l’esthétique de Callimaque, en écho avec l’analyse précédente de l’Hymne à Apollon. L’auteur souligne à juste titre que ce prologue, participant sans doute de débats poétiques contemporains, ne doit pas être réduit à un simple traité de théorie poétique, mais parle de la poésie en la mettant en œuvre avec subtilité et intelligence.

Le deuxième chapitre (p. 45-64) s’inscrit dans une ligne de recherche qui a beaucoup retenu l’attention de la critique ces dernières années et s’intéressent aux différentes « voix » mises en œuvre dans l’écriture de Callimaque. La voix émerge de la page écrite tout particulièrement lorsque la voix narrative est assimilée à l’écrit lui-même dans certaines épigrammes. Le locuteur peut aussi être le lecteur de l’épigramme. La poésie se caractérise par sa capacité à faire varier l’instance locutrice. L’auteur montre comment cette variété était mise en œuvre dans l’Hécalé de Callimaque où l’écriture épique et héroïque liée à l’exploit de Thésée qui va capturer le taureau de Marathon se trouve confrontée à la voix de l’humilité d’une pauvre vieille femme chez qui il trouve l’hospitalité. Cette diversité des voix est aussi évoquée à travers un survol rapide des Iambes qui s’ouvraient sur la voix du poète iambique et satyrique Hipponax du VIe siècle avant J.-C. ; l’auteur étudie en particulier la fable du laurier et de l’olivier présente dans le 4e Iambe dont il met en évidence la valeur métapoétique dans l’esthétique de Callimaque.

Le troisième chapitre (p. 65-90), à travers le prisme de la religion, propose la lecture de trois des Hymnes de Callimaque, l’Hymne à Apollon, l’Hymne à Zeus et l’Hymne à Délos. Il est difficile de savoir si les Hymnes renvoient à des contextes cultuels réels ou s’il s’agit de pures constructions littéraires. Quel qu’ait été le contexte initial de leur composition, les six poèmes semblent bien avoir été organisés par le poète en un recueil ordonné. L’auteur montre que l’Hymne à Apollon n’est pas seulement un plaidoyer esthétique mais peut aussi être lu en lien étroit avec les pratiques religieuses et cultuelles reflétant l’identité cyrénéenne du poète ; il n’est pas d’ailleurs nécessaire de choisir entre ces deux orientations de lecture. L’Hymne à Zeus qui s’inscrit dans un contexte symposiaque pose le problème des traditions concurrentes, en l’occurrence une tradition crétoise et une tradition arcadienne sur la naissance du dieu. Le poète met rapidement en rapport le pouvoir de Zeus avec celui du roi Ptolémée dont il vient à faire l’éloge. Le motif de la naissance d’un dieu est aussi au cœur l’Hymne à Délos. L’analyse s’intéresse en particulier à l’opposition entre le parcours en tous sens de Léto pour trouver un lieu pour accoucher et l’organisation circulaire des îles des Cyclades autour d’Astéria-Délos lors de la naissance d’Apollon. L’image du cercle est d’ailleurs reprise à la fin de l’hymne dans l’évocation de curieux rituels de marins.

Le quatrième chapitre (p. 91-113) reprend le même corpus envisagé sous l’angle de la géographie. L’affirmation du pouvoir ptolémaïque correspond à une politique d’expansion en Méditerranée dont la poésie de Callimaque porte la trace. L’Hymne à Apollon qui évoque la fondation de Cyrène établit un lien entre le nouvel univers hellénistique en Afrique et le monde de la Grèce continentale et archaïque. Dans l’Hymne à Délos, un parallèle est établi entre l’action d’Apollon à Delphes et celle de Ptolémée en Égypte : Alexandrie devient la contrepartie méridionale de Delphes au nord de la Méditerranée. Ces préoccupations géographiques, en lien avec la célébration du pouvoir ptolémaïque, sont aussi largement présentes dans les quatre livres des Aetia, notamment dans les élégies qui commémorent les reines Arsinoé et Bérénice II dans la seconde partie du recueil. Callimaque n’hésite pas à redéployer les liens entre l’Égypte et la Grèce dans des récits mythologiques mis au service de l’idéologie du pouvoir royal.

Dans un Envoi, l’auteur consacre quelques pages à l’importance de la réception de Callimaque à Rome, notamment chez Catulle, traducteur de la Boucle de Bérénice, et Virgile. L’influence de Callimaque est surtout sensible dans les positions esthétiques et les passages métapoétiques des poètes augustéens.

Ce petit volume comporte donc des lectures fines, très informées et très abordables des pièces essentielles de la poésie de Callimaque ; le lecteur ignorant de la poésie hellénistique trouvera dans ces pages un guide sûr et averti qui donne toutes les clés de lecture d’une production littéraire complexe et exigeante. C’est une excellente introduction à Callimaque et une invitation à lire et relire ce poète essentiel, trop mal connu des hellénistes.

Christophe Cusset,