Religions de Rome. Dans le sillage des travaux de Robert Schilling. – N. Belayche, Y. Lehmann éds. – Turnhout : Brepols, 2017. – 329 p. : bibliogr., index. – (Recherches sur les Rhétoriques Religieuses ; 21). – ISBN : 978.2.503.56933.8.

Ce livre est tout d’abord un témoignage de pietas. En effet, des savants – qui ont été les amis du Prof. Robert Schilling (17.4.1913 ‑ 30.10.2004) ou ses collègues ou ses étudiants ou ses disciples ou ses successeurs dans les postes qu’il a occupés – ont souhaité commémorer le centenaire de la naissance de ce chercheur dont les études ont donné un tour nouveau aux travaux sur les « Religions de Rome » (selon l’intitulé de la chaire qu’il occupait à la Ve  section de l’École Pratique des Hautes Études). C’est pourquoi le 16 et le 17 avril 2013 a été organisé un colloque, à Paris à l’EPHE le premier jour, puis, le second jour, à l’université de Strasbourg où s’est déroulée toute sa carrière de professeur universitaire. La rencontre était placée sous le patronage de l’Académie des inscriptions et belles lettres, dont il était membre correspondant, et soutenue également par le Collège de France. Ce sont les Actes de ce congrès qui sont publiés sous le titre Religions de Rome. Dans le sillage des travaux de Robert Schilling dont la deuxième partie fait écho volontairement, – autre témoignage de fidélité dans le souvenir –, à son livre : Dans le sillage de Rome : Religion, poésie, humanisme, Paris 1988.

On peut découper ce volume en trois sections. La première contient la présentation du colloque et de ses Actes par G. Freyburger, L. Pernot, N. Belayche, Y. Lehmann, le discours d’ouverture de M. Zink au nom de l’Académie des inscriptions et belles lettres ainsi que trois portraits de R. Schilling (= RS), l’un par J. Scheid (« Robert Schilling : chaire  Religions de Rome, 1957-1982 »), le deuxième par Y. Lehmann (« Robert Schilling et la religion romaine. Regard sur une œuvre scientifique ») et le troisième par G. Freyburger (« Robert Schilling, latiniste et humaniste »). La troisième section est constituée par un article écrit conjointement par RS et G. Freyburger « La religion romaine de Vénus sous l’Empire » (p. 243-303), destiné à paraître dans Aufstieg und Niedergang der römischen Welt (II, 18, 4) et qui par suite de divers contretemps n’a pas été publié. Sa bibliographie a été mise à jour et de ce fait, il rendra de grands services en raison de la richesse de la documentation, de la netteté de la pensée et de la clarté de la présentation.

La section médiane est constituée par les communications du colloque. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Il ne s’agit pas de contributions quelconques mises à la suite l’une de l’autre. Ce livre est une démonstration. Chacune des communications est en rapport avec l’un ou l’autre des travaux de l’universitaire honoré et ces conférences mettent en lumière que les résultats acquis par le savant alsacien sont encore tout à fait valables ; on constate leur capacité à inspirer des émules à travers les prolongements qui leur sont ici donnés ; on se rend compte que la méthode de l’illustre chercheur est toujours utilisable, et avec profit ! C’est cette idée que résume le sous-titre Dans le sillage des travaux de Robert Schilling.

Cette section médiane est divisée en quatre parties. La première, intitulée « Faits ou phénomènes religieux romains », commence par un article de J. Scheid, « Vénus et les modalités de l’action. La fécondité de l’analyse de Robert Schilling » (p. 19-27). Il prolonge les réflexions de son Maître en voyant en Vénus un « segment » du pouvoir de Jupiter, la puissance contraignante, et explique par là pourquoi « les imperatores du dernier siècle [ont] cherché le patronage de Vénus plutôt que celui de Jupiter » (p. 24). V. Pirenne-Delforge et G. Pironti (« Vénus et Aphrodite : 60 ans après la thèse de Robert Schilling », p. 29-45) notent que si le chercheur a été novateur en ce qui concerne Vénus, il n’a fait que reprendre les idées de son temps sur Aphrodite ; et elles appliquent sa méthode pour réviser « le portrait canonique de la déesse grecque » (p. 45). J.-M. André se penche sur « Les ludi romains : religion, idéologie et encadrement juridique sous le Haut-Empire » (p. 47-55) ; il retrace avec beaucoup de finesse leur évolution et les oscillations entre « le sacré des expiations initiales […] et le profane des lois publiques » (p. 54). Avec « Ovide, les Fastes et l’histoire du calendrier romain » (p. 57-65), C. Guittard situe RS parmi les éditeurs des Fastes du Sulmonais, puis relève les apports de son édition avant de scruter la comparaison entre Ovide et Virgile qu’établit ce savant dans l’introduction de cette édition précisément. « Nomen ostendit (Macrobe). Rites et images, les supports des noms de Janus » de N. Belayche (p. 67-83) montre avec beaucoup d’érudition, en prenant l’exemple de Janus parce que RS a écrit sur cette divinité[1], que « les Anciens jouaient avec les dénominations des dieux pour en retirer des indications théologiques et construire leurs représentations des puissances » (p. 82), « l’approche théologique à partir du rituel et de ses deux supports – le nom et l’image – [étant] le premier sésame de la quête, par suite de l’absence de littérature doctrinale et du fait d’une théorie du nom qui superposait signifiant et signifié » (p. 83). D. Briquel (« L’analyse de R. Schilling : une remarquable avancée dans l’interprétation de la légende de Romulus », p. 85-102) se réfère à un article publié en 1960 par le chercheur « Romulus l’élu et Rémus le réprouvé »[2]. Il souligne la nouveauté de ses conclusions et l’approfondit « en le replaçant dans un cadre plus large, celui de l’opposition entre vie “primitive” et vie civilisée, entre nature et culture » (p. 93). Comparant, à l’aide de tableaux très clairs, les vicissitudes de l’existence de Rémus et Romulus à celles d’Esaü et Jacob, il les insère dans une thématique commune, « celle d’une histoire de jumeaux où le premier-né des frères représenterait un stade dépassé de l’histoire de l’humanité et serait éliminé par son frère plus jeune au moment de la mise en place du groupe humain de référence » (p. 102). Cette étude clôt la première partie. La deuxième, « Littératures et religions dans l’Antiquité romaine et chrétienne », commence par le travail de M. Pfaff-Reydellet : « Prendre au sérieux Ovide, poète des Fastes : l’héritage de Robert Schilling » (p. 105-119). En étudiant des passages où l’écrivain a l’air inconséquent ou désinvolte (F. III 523-712 ; VI 101-182), des endroits où il paraît inventer des mythes (F. II 583-616 ; III 675-696), ou encore ce qu’elle appelle des « dissonances » (brusques changements de ton, rapprochements déconcertants), elle démontre à l’instar de RS que « la leuitas d’Ovide n’empêche nullement sa profondeur » (p. 119). En examinant, en un article très érudit, pourvu dans les notes d’une riche bibliographie, « La déesse Vénus dans les Épigrammes de Martial » (p. 122-138), C. Notter fait apparaître qu’on peut retrouver dans ces œuvres toute la complexité de la figure de cette divinité dans la Rome du premier siècle de l’Empire : divinité lascive certes, mais aussi divinité tutélaire de la famille impériale et divinité présidant au mariage. Tout aussi savante et également appuyée sur de nombreuses lectures est la contribution suivante, « La piété de Commode et les amants de Faustine : réflexions autour de Comm., 8, 1 dans l’Histoire Auguste » (p. 139-153). Sous ce titre « accrocheur », A. Molinier-Arbo se penche sur la notice consacrée à l’apparition de Pius dans la titulature du Prince en 181. Après avoir analysé la notion dans l’Vrbs en général, elle rappelle les différentes explications proposées pour justifier cette décision, puis décortique le passage de l’Histoire Auguste, – écrit, à son avis, non dénué de valeur historique –, où elle voit la véritable raison du choix princier : Commode aurait voulu « affirmer son attachement au souvenir et à la politique de son père à une époque où son pouvoir était mal assuré » (p. 153). L’information remonterait à l’historien contemporain Marius Maximus. C’est le commentaire d’un texte chrétien qui finit cette partie : dans « Le voyage chrétien et son récit : enjeux et signification du propempticon (carm. 17) de Paulin de Nole » (p. 155-171) F. Chapot montre que dans ces vœux de bon voyage adressés à l’évêque Nicétas, non seulement le poète opère une christianisation de l’espace romain (comme l’avait déjà vu J. Soler[3], ainsi qu’il le signale), mais qu’on y découvre en outre une christianisation du temps dont il démonte le mécanisme révélant la dimension dynamique de la nouvelle religion dans le tableau de la p. 171. En plus, le caractère collectif de cette dernière fait de Nicétas un exemplum et, partant, transforme le propempticon en discours parénétique. La troisième partie traite de « Religion et philosophie dans le monde gréco‑romain ». Dans « Quisque suos patimur manes (Énéide, VI, 743). Réflexions sur l’eschatologie virgilienne » (p. 175-189), Y. Lehmann se demande si au chant VI de son épopée « d’après ce que l’on sait des croyances contemporaines et des méthodes de l’expression allégorique, Virgile n’a pas proposé […] une vision relativement cohérente de ce que l’homme romain peut imaginer ou rêver quant au déroulement et au dévoilement des épreuves qui l’attendent outre-tombe » (p. 178) et tente de tracer les grandes lignes de cette conception de l’au-delà en un essai nourri de références tant anciennes que contemporaines (parmi lesquelles figurent évidemment des écrits de RS). C. Merckel considère divers « Aspects de la théologie de Sénèque. Un stoïcisme paradoxal : raison et émotion religieuse » (p. 191-202). Comme elle le dit, p. 202, au terme de ces réflexions il apparaît que la religion philosophique qu’instaure le penseur « reprend un grand nombre de caractéristiques des religions traditionnelles de son temps », mais qu’il s’agit « d’une religion fondée en raison » qui évite de « tomber aussi bien dans le travers de la superstition et du fanatisme que dans ceux, formels, de la religion officielle ». Cependant elle précise (ibid.) : « Mais Sénèque ne fait pas le deuil de l’émotion dans sa religion philosophique, et substitue à la transe fanatique des superstitieux l’admiration du physicien envers les formes de la nature et l’extase philosophique de la contemplation du monde ». « Le culte solaire chemin vers le christianisme » de F. Heim (p. 203-215), après avoir rapidement rappelé que l’astre du jour est honoré dans le Latium depuis la nuit des temps[4] et avoir brossé un panorama de son culte à Rome et dans l’empire romain en s’attachant plus longuement à ses manifestations de toutes sortes aux IIe, IIIe et IVe s. de notre ère, fait apparaître comment « le culte solaire dans son élan vers la lumière et la vie, a préparé la foi dans le Christ, lumière du monde et vie éternelle, sol iustitiae et sol salutis » (p. 215). La quatrième partie, « La survivance des dieux antiques dans les littératures européennes des temps modernes », ne contient qu’un article : « Römische Götter in der Dichtung des Elsässers Jakob Balde – eine literarische Wiederauferstehung » de E. Lefèvre (p. 219-239). Le professeur émérite de Fribourg y analyse quelques poèmes de J. Balde dans lesquels ce dernier rapproche Jésus et Marie de diverses divinités antiques en s’inspirant de très près d’œuvres de poètes anciens. Il met en lumière chez ce jésuite du XVIIe s. le « poeta doctus » et le « poeta ludens ».

Les contributeurs ayant su éviter tout jargon, le livre est d’une lecture facile et agréable. Il se termine par deux index, l’un des noms propres, l’autre des notions.

Cet ouvrage dont on aurait pu croire de prime abord qu’il était un simple recueil de souvenirs et de textes commémoratifs, se révèle, à la lecture, composé d’études originales et novatrices qui toutes font progresser notre connaissance de la pensée antique et de l’humanisme. Il n’est pas seulement placé sous le signe de la pietas, mais aussi sous celui de la scientia. Il est admirable qu’ici l’une n’aille pas sans l’autre. C’est une gloire, (pour lui comme pour eux !), que Robert Shilling ait suscité de tels disciples !

Lucienne Deschamps, Université Bordeaux Montaigne,, UMR 5607, Institut Ausonius

[1]. « Janus. Le dieu introducteur. Le dieu des passages », MEFRA 72, 1960, p. 89-131 (repris dans RS, Rites, cultes et dieux de Rome, Paris 1979, p. 220‑262).

[2]. REL 38 (1960), p. 182-199 (repris dans RS, Rites, cultes…, p. 103-120).

[3]. J. Soler, Écritures du voyage. Héritages et inventions dans la littérature latine tardive, Paris 2005.

[4]. Voir, par exemple, RS, « Le culte de l’Indiges à Lavinium », REL 57 (1979), p. 49-68 (repris dans RS, Dans le sillage de Rome…, p. 22-36).