Rémy (B.), Desaye (H.), avec la participation de F. Delrieux, Les Voconces et l’Empire. Attestations épigraphiques et littéraires de l’activité des Voconces en dehors de leur cité (République et Haut‑Empire). – Bordeaux : Ausonius, 2016. – 198 p. : bibliogr., index, fig., tab., cartes – (Scripta Antiqua, ISSN : 1298.1990 ; 83). – ISBN : 978.2.35613.153.9.

L’ouvrage de B. Rémy et H. Desaye est un petit volume de moins de 200 pages, consacré à l’étude des Voconces attestés hors de leur cité, que leur exil ait été temporaire ou définitif, pour une période courte ou longue. Ses sources sont principalement épigraphiques. Il est composé de deux parties : une étude thématique en fonction du statut des individus (sénateurs, chevaliers, honorati municipaux, militaires, simples particuliers), puis un catalogue de notices prosopographiques reprenant toutes les sources.

L’étude se veut succincte et à compléter : les auteurs le soulignent à plusieurs reprises. Ainsi, « une étude globale de la société voconce était prématurée », et le catalogue est un « simple instrument de travail ». Cette insistance sur le temporaire donne l’impression d’un document préparatoire.

Cela permet ainsi d’excuser la faible problématisation de l’ouvrage. La question est de savoir quelle fut la place des Voconces dans l’Empire. Toutefois, il me semble impossible d’y répondre sans prendre en compte leur place dans leur cité. De plus, le regroupement des inscriptions est artificiel et ne permet pas une étude d’ensemble, d’où l’absence de synthèse après les études de chaque groupe. En effet, comment comparer un sénateur exerçant le pouvoir à Rome, un militaire envoyé sur le limes et une artiste montée à la capitale pour trouver un public ?

Cela explique aussi le caractère parfois rapide des formules et l’absence de développement. Il faut être un initié pour s’en satisfaire car les auteurs sont rapides. Le titre est lui-même révélateur : pour un spécialiste de l’épigraphie de Gaule Narbonnaise à l’époque romaine, il est limpide et évident. Mais tout Romaniste sait-il situer les Voconces, et tout antiquisant identifie-t-il nécessairement « l’Empire » avec « l’Empire romain » ? Cette concision qui transperce tout au long de l’étude n’est pas un défaut mais un critère de sélection du lectorat, ou peut-être répond-elle à un besoin particulier des épigraphistes : au lieu de perdre du temps à répéter les précautions et explications entendues déjà mille fois, les auteurs vont droit au but. Ce qui demeure toutefois parfois frustrant. D’autres raccourcis se croient dispensés de justification, comme « il est bien connu qu’il était possible d’exercer des magistratures et des prêtrises municipales en dehors de sa patrie[1] ». Pour ma part, je ne les suis pas, sauf si on entend par « magistratures » des magistratures honoraires. Je ne suis pas non plus sûre que les noms « régionaux expriment le « souci de conserver le souvenir du passé gaulois » (p. 55) ; il me semble que les revendications identitaires sont une préoccupation moderne, et qu’il vaut mieux penser à un désir de conserver des références généalogiques (le nom d’un ancêtre). Enfin, la rapidité d’écriture induit des erreurs : on nous indique p. 32 que les textes littéraires concernent « un sénateur et sept chevaliers », alors qu’on nous a dit p. 28 qu’il n’y a que des chevaliers !

Ces imprécisions minoritaires ne masquent toutefois pas une étude très rigoureuse faite par des spécialistes de la discipline, qui ont déjà travaillé sur la question des « expatriés »[2].

L’épigraphie est une science sèche, technique, dont les résultats ne permettent pas, au premier abord, de donner des explications. B. Rémy et H. Desaye poussent les sources au bout de ce qu’elles peuvent nous livrer, démontrant leur expérience dans ces études, sans tomber dans les pièges d’une pseudo‑exactitude apportée par des pourcentages établis sur un corpus minoritaire. Les tableaux et cartes sont nombreux et très complets, permettant au lecteur de retrouver et de vérifier les informations croisées issues de la prosopographie.

La bibliographie est également très bien maîtrisée et intègre des titres jusqu’à 2014. Tous les apports les plus récents sont pris en compte par des auteurs pratiquant ce type de recherche depuis des années.

La prosopographie est à la fois claire et complète. Les notices sont toutes construites autour d’un modèle souple intégrant les sources et leur traduction, puis une étude de chaque personnage en commençant par son origine et sa famille, pour continuer par sa carrière et terminer par des considérations onomastiques et par une estimation chronologique. De nombreux détails explicatifs généraux donnent à ces notices un réel intérêt, y compris pour ceux qui ne s’intéresseraient pas aux Voconces. On peut toujours réfuter certains choix : Caetronius Cuspianus est intégré au catalogue, certes parmi les incertains, alors que, dans sa notice, on peut lire que sa dénomination « ne plaide pas en faveur d’une origine voconce du gouverneur et ferait plutôt penser à un Italien ».

Les index sont, de même, d’une grande précision et d’une grande utilité si l’on considère bien l’ouvrage comme un instrument de travail. Ils respectent les divisions habituelles héritées des grands corpora comme le CIL : lieux de trouvaille des inscriptions, noms de personnes, noms géographiques, etc. Une table de concordance des sources clôt le recueil.

L’appendice II, « les Voconces dans les sources antiques », n’est toutefois pas vraiment à sa place dans l’ouvrage. Pourquoi, dans une étude se voulant rapide et très ciblée, faire cet inventaire occupant plus d’une vingtaine de pages et n’intégrant aucune information directement utile au sujet ?

Qu’apprend-on grâce à cette étude ?

Les auteurs retiennent 65 « Voconces certains (57 hommes et 8 femmes) qui ont effectué au moins un séjour hors de leur patrie », dont la plupart vécurent au Ier ou au IIe siècle, ce qui est normal en Narbonnaise. Ils notent une prépondérance du Ier siècle, alors que les inscriptions de la province sont plus nombreuses au siècle suivant, à mettre en relation avec le caractère particulier des personnages étudiés (notamment des soldats, dont le recrutement se tarit ensuite, ce qui est une particularité voconce).

Les comparaisons avec la situation viennoise, déjà étudiée par B. Rémy[3] avec Fr. Kayser, sont éclairantes et bienvenues. On constate que les situations sont assez différentes ; ainsi, à Vienne, le IIe siècle domine, et les catégories sociales sont beaucoup
plus variées.

Chez les Voconces, les catégories sociales sont inégalement représentées. Les sénateurs sont très minoritaires (un seul et une clarissima femina). Les treize chevaliers, quant à eux, sont sortis de chez eux pour remplir des fonctions équestres (milices) pour une durée limitée. Les auteurs soulignent leur implication dans la vie locale (exercice de magistratures, évergétisme). Les quatre honorati municipaux, quant à eux, n’ont eu que des activités ponctuelles hors de leur patrie et se sont limités à leur province ou à Lyon, ce qui est comparable à la
situation nîmoise[4].

Quant aux militaires, leur présence hors de chez eux est une évidence : il n’y a pas de limes en Narbonnaise et les soldats sont envoyés, généralement, sur le limes danubo‑rhénan. Plus intéressant : ces militaires sont restés, après leur service, sur le limes. L’attache à la patrie n’était donc pas essentielle pour eux. L’âge d’engagement et le temps de service sont variables. Les auteurs notent une différence intéressante dans l’origine des recrues : les prétoriens sont majoritairement issus de Vaison, plus romanisée, tandis que les légionnaires viennent très majoritairement de Luc-en-Diois. Cela permet de mieux caractériser le territoire voconce. D’autre part, tous les militaires recensés sont des citoyens romains : il ne s’agit donc pas, en s’engageant, de gagner la citoyenneté. La situation me semble similaire dans le reste de la Narbonnaise.

Enfin les cas des simples particuliers sont variés. Les auteurs recensent des hommes partis probablement pour affaires, des femmes mariées à des personnes issues d’autres cités et une artiste partie tenter sa chance à Rome, les autres cas évoquant des personnes restées dans la province.

Les études onomastiques auraient gagné au comparatisme. Elles sont dispersées dans chaque catégorie (chevaliers, honorati, soldats, simples citoyens). Il en ressort des situations contrastées, qui expliquent le choix de ne pas généraliser. Je me permets, pour ma part, de dresser le bilan qui n’a pas été établi. Les gentilices sont principalement latins « italiens », selon les catégories développées par M.‑Th. Raepsaet-Charlier (1995-2005), sauf chez les simples particuliers où les noms gaulois ou patronymiques sont fréquents. Les surnoms, eux, reflètent d’encore plus près la romanisation et la place dans la société : les chevaliers et les honorati portent majoritairement des surnoms latins italiens, ce qui est beaucoup moins fréquent chez les militaires et les simples particuliers, aux surnoms souvent locaux.

Surnoms Latins italiens Gaulois + Latins régionaux Autres
Chevaliers 6 (85 %) 1+0 0
Honorati 3 (100 %) 0 0
Militaires 8 (42 %) 4+7=11 (58 %) 0
Simples particuliers 3 (30%) 0+4 (40 %) 3

La conclusion de l’étude, trop courte (deux pages), contient des éléments très intéressants qu’il conviendra de comparer à des études sur d’autres cités, lorsqu’elles seront réalisées. Ainsi, les auteurs établissent que « les liens entre les Voconces et le reste de l’empire se limitent en général au bassin rhodanien » ; j’ai pu parvenir à la même conclusion en étudiant les notables nîmois[5]. De même, ils rappellent que les chevaliers rentrent rapidement chez eux, comme je l’ai également trouvé à Nîmes[6] et comme M. Cébeillac-Gervasoni l’a prouvé pour l’Italie[7].

Cet ouvrage est ainsi à la fois un recueil de sources et une étude épigraphique complète sur le sujet des Voconces connus hors de leur patrie. Il souffre des défauts de la discipline : il est rapide et manque parfois de profondeur. Mais la clarté de l’écriture et la maîtrise de la méthode par les auteurs le rendent indispensable pour toute étude des Voconces, de la Narbonnaise ou des citoyens romains connus hors de chez eux. Il s’agit d’un jalon d’une histoire plus complète qu’écriront peut‑être prochainement les mêmes auteurs.

Céline Chulsky

 

[1]. Voir P. Arnaud, « Un flamine provincial des Alpes-Maritimes à Embrun. Flaminat provincial, incolatus et frontière des Alpes-Maritimes », RAN 32, 1999, p. 39-48.

[2]. B. Rémy, Fr. Kayser, Les Viennois hors de Vienne. Attestations (épigraphiques, littéraires et papyrologiques » de l’activité des Viennois(es) en dehors de leur cité, Bordeaux 2005.

[3]. Op. cit. n. 2.

[4]. C. Chulsky, Notables nîmois. Magistrats, chevaliers et sénateurs issus de la cité de Nîmes à l’époque romaine (milieu du Ier siècle av. n.è. début du IIIe siècle de n.è.), Thèse de doctorat, Paris 1, 2012, p. 664-666.

[5]. C. Chulsky, Op. cit., p. 664-666.

[6]. Ibid., p. 343.

[7]. M. Cébeillac-Gervasoni, Les magistrats des cités italiennes, de la seconde guerre punique à Auguste, le Latium et la Campanie, Paris-Rome, 1998, p. 236.