Richer (N.), La religion des Spartiates. Croyances et cultes dans l’Antiquité. – Paris : Les Belles Lettres, 2012. – 806 p. : bibliogr., index, ill., cartes. – (Histoire, ISSN : 1140.2539 ; 113). – ISBN : 978.2.251.38113.8.

Nicolas Richer (NR) présente dans la collection « Histoire » des Belles Lettres une synthèse sur la religion des Spartiates, qui est une étape importante dans la recherche qu’il mène depuis près de vingt ans sur cette cité du Péloponnèse. Comme Sparte a eu la réputation d’être en Grèce la cité la plus respectueuse du sacré en temps de guerre comme en temps de paix, il s’agit pour lui d’interroger cette singularité. Dans son introduction (p. 9-18) – bien brève au regard de cette somme de plus de 800 pages, l’auteur présente les deux domaines de son étude, à savoir les croyances et les cultes, tels qu’ils se manifestent, notamment lors des grandes fêtes organisées par la communauté civique. Afin de se garder de tout anachronisme comme de toute subjectivité, NR entend fonder ses interprétations sur l’analyse de toutes les sources connues à ce jour, littéraires et archéologiques. Tout en rapprochant les pratiques cultuelles de Sparte de celles des autres cités grecques, il cherche à analyser ce système religieux « complexe et cohérent », à marquer les évolutions qui le caractérisent, et à s’intéresser à l’attitude mentale des Spartiates face aux puissances surnaturelles.

Ce livre juxtapose douze chapitres, complétés en fin d’ouvrage par des notes qui portent principalement sur des questions historiographiques (p. 571-625). Les documents cartographiques,entre autres sur le Péloponnèse de Strabon et la Sparte de Pausanias, précèdent une riche bibliographie (p. 637-686) et des indices détaillés (p. 687-795). Dans la table des matières (p. 799-806), les chapitres sont déclinés en paragraphes et en sous-paragraphes dont les titres parfois d’une longueur inhabituelle traduisent le souci pédagogique de clarifier les étapes de l’enquête. Qu’aucun titre de chapitre ne fasse référence à un dieu, à un héros ou à personnage historique, ne peut qu’intriguer le lecteur. Il faut donc se plonger dans la lecture de ce livre foisonnant pour en élucider le propos et la perspective.

Le chapitre I intitulé : « Le patronage divin des activités humaines assuré par les principaux protecteurs surnaturels de Sparte » (p. 19-43), porte sur les protections divines dont jouissent les Spartiates, de leur enfance à leur participation militaire. L’inventaire qui est dressé des divinités et de leurs épiclèses, indiquées en gras dans le corps du texte, livre moins une étude exhaustive des dieux qu’un panorama général des interventions divines. Dès le chapitre II (p. 45-129), l’originalité de l’approche de NR est soulignée par l’étude de « la sacralisation des différentes formes de la maîtrise de soi », à Sparte. Comme il le notait déjà dans sa thèse sur les éphores (1998), il faut accorder une place fondamentale dans le système religieux aux pathèmata définis comme « des abstractions d’états psychiques et somatiques » (p. 46), à savoir la Réserve, la Peur, le Sommeil, la Mort, le Rire, l’Amour et la Faim. L’auteur souligne combien Sparte s’est distinguée des autres cités en honorant ces abstractions. L’éphore Chilon serait à l’origine de cette systématisation dans les années 570-556, à des fins politiques. La démonstration s’appuie sur l’image d’une société spartiate, organisée par et pour la guerre, que donnent des sources lacunaires et tardives. L’annexe I « Phobos et Pan.- Les origines possibles du culte de Phobos à Sparte » (p. 107-122) propose de voir en l’éphore Chilon l’instigateur du culte de Phobos en lieu et place du dieu arcadien Pan. Quant à l’annexe II (p. 123-129), elle présente une analyse de la coupe laconienne conservée au musée du Louvre (E 667), du peintre de Naucratis et datée d’environ 565. Pour NR, les cinq personnages représentés en train de banqueter sont les éphores associés à quatre êtres ailés : deux Amours et deux Sirènes, qui évoquent Eros et Thanatos. Dans le chapitre III (p. 131-195), est établie « la hiérarchie » des morts spartiates et est mise au jour la pertinence qui la fonde. Aux mérites dont ces défunts ont témoigné par leur vie et leur mort, s’ajoute la reconnaissance de leurs pouvoirs surnaturels, qui leur vaut des honneurs cultuels à même d’attirer leur bienveillance sur la cité. Le chapitre IV présente la cartographie des sanctuaires de Laconie (p. 197-223). Comme l’indique le titre : « la recherche, en tout lieu, de protections surnaturelles », justifie le maillage sacré de l’espace civique laconien, mais une fois hors de chez eux, quand ils sont en campagne militaire, les Spartiates cherchent à gagner les puissances divines par des pratiques cultuelles pour avoir le concours des dieux locaux et se rendre maîtres de territoires étrangers. Ainsi le sacrifice à Artémis Agrotera aurait-il pour but premier de se concilier la déesse des confins, là où les combats opposent les cités entre elles. Le chapitre V clôt cette réflexion sur les protections surnaturelles par une étude du dédoublement des objets de culte (p. 225-242). L’étude des doublets – des Dioscures aux deux statues exigées par la Pythie pour racheter la mort du régent Pausanias, prouve la valeur propitiatoire de ce dispositif en miroir, fruit d’« un mode de réflexion dichotomique » (p. 236). Dans les chapitres VI et VII, NR s’intéresse aux acteurs masculins et féminins du culte. En premier lieu (p. 243-308), il accorde une place essentielle aux fonctions dont ont hérité ces intermédiaires auprès des dieux, que sont les rois, les hérauts, les joueurs d’aulos et les sacrificateurs, ainsi que certains devins. Quant aux formes de dévotions publiques et privées, elles incluent les consultations oraculaires à Olympie et à Delphes. Le rôle joué par la Pythie dans la vie politique, institutionnelle et militaire des Spartiates, est souligné. Quant « aux femmes actrices du culte » (p. 309-342), elles sont approchées par l’étude des offrandes privées et collectives, des rituels et des cérémonies dont certaines leur sont réservées.

Les trois chapitres suivants reprennent les contributions sur les trois grandes fêtes laconiennes que NR a publiées de 2004 à 2009 dans des revues scientifiques (REA, KTEMA) et un ouvrage collectif. Sur chacune de ces célébrations, les Hyakinthies (chapitre VIII, p. 343-382), les Gymnopédies (chapitre IX, p. 383-422) et les Karneia (chapitre X, p. 423-456), est présentée une étude exhaustive qui ne laisse de côté aucun aspect de chaque fête – du sanctuaire qui voit son déroulement aux séquences qui la structurent. Sans négliger la variété des interprétations passées, NR propose de donner à chacune d’elles son efficacité spécifique tout en l’intégrant dans le calendrier sacré et l’espace civique de la cité. Si les Hyakinthies marquaient le renouvellement de l’année et du monde, les Karneia permettaient de célébrer l’appropriation de la Laconie par les Doriens et leurs chefs héraclides, alors que les Gymnopédies témoignaient d’une solidarité intergénérationnelle en commémorant la victoire remportée à Thyrea en 546, en présence des étrangers. Les deux derniers chapitres exposent des interprétations audacieuses sur des dossiers très débattus. Le chapitre XI porte sur les combats de jeunes Spartiates au Platanistas (p. 457-546). Nonobstant le caractère tardif de la source (Pausanias), NR trouve dans les usages éducatifs de l’époque classique, marqués par la violence et l’esprit d’émulation, un terrain favorable à cette joute, dont le caractère initiatique ne lui semble pas incompatible avec la formation au combat. Ce rituel prend sens à la lumière du comparatisme, en Grèce (Macédoine) et hors de Grèce (rituels hittite et védique). Le chapitre XII analyse le calendrier des fêtes laconiennes, qui doit s’entendre en accord avec le rythme des saisons et selon des critères astronomiques (p. 547-559). Il est illustré par l’étude iconographique de la coupe datée du VIe siècle, due au Peintre des Poissons de Tarente, conservée à Berne (BHM 64712). NR interprète les motifs animaliers du bandeau comme une illustration calendaire.

Dans sa conclusion générale aussi brève que son introduction (p. 561-570), NR souligne combien l’étude de la religion permet de comprendre au plus près les ressorts de l’existence des individus (p. 562). Les Spartiates, constamment soucieux de bénéficier de protections surnaturelles, ont vécu un quotidien imprégné de sacré puisque même les états physiques qu’ils éprouvaient recevaient un culte.

Le plan choisi est original. Il n’est centré ni sur les dieux ni sur les acteurs du culte. Les divinités occupent une place secondaire et pour ainsi dire subalterne dans cet ouvrage. Elles font partie des puissances surnaturelles qui englobent aussi bien le monde des morts que ces pathèmata auxquels l’auteur accorde une grande importance malgré la fragilité des sources. Les rois n’ont pas une place fondamentale dans le dispositif religieux. Bien sûr, de chapitre en chapitre on retrouve tous les éléments attendus, depuis leur fonction de prêtres jusqu’à la place qu’ils occupent après leur mort, mais à l’évidence, la recherche n’a pas été menée en fonction des maisons royales, des récits étiologiques qui fondent leur distinction, et de leur place dans le système religieux. Les éphores sont crédités de la cohérence du système religieux, mais NR se place plutôt à la place du Spartiate « de base », de son ressenti, si l’on peut s’autoriser ces expressions. Ce faisant, il tend à niveler la société spartiate, qui se singularise pourtant par la diversité des statuts et la hiérarchie des pouvoirs en place. NR n’a pas cherché à faire une étude exhaustive des artefacts laconiens. L’iconographie, limitée à quelques vases et reliefs héroïques, doit servir sa démonstration. De fait, on peut regretter l’absence de toute référence aux figurines de bronze et à ces masques étonnants exposés au musée de Sparte. Malgré la richesse des sources réunies, la Sparte de NR reste la Sparte de Plutarque et de Pausanias. Sa capacité à s’ouvrir aux innovations se limite à accueillir des protecteurs par l’intégration de morts. Certes, la politique extérieure est prise en compte par NR, mais principalement pour cet événement majeur que furent les guerres médiques. Il eût pourtant été intéressant de relever les mutations provoquées dans la mémoire du mythe par les relations avec les autres peuples du Péloponnèse, en particulier avec les Messéniens, et ce jusqu’en 369.

Cette Religion des Spartiates sera un instrument de travail indispensable à tous ceux qui s’intéressent à Sparte, dont l’histoire traduit la diversité du monde grec. Elle réunit l’ensemble des sources littéraires nécessaires à l’enquête. Les textes sont cités en grec et traduits scrupuleusement. Mieux, la méthode suivie est exemplaire. Nicolas Richer fait preuve d’une prudence de bon aloi dans l’exploitation de sa documentation. Sans cesse, il rappelle les difficultés rencontrées à appliquer aux époques archaïque et classique des indications fournies par des sources tardives. Ce constat ne limite pas pour autant son audace épistémologique. Il se livre à l’ivresse des hypothèses, il échafaude des constructions complexes et propose des convergences avec d’autres cités, voire avec d’autres sociétés. Ses démonstrations sont menées avec une rigueur qui n’exclut pas l’imagination scientifique. De fait, cet ouvrage stimulant témoigne pleinement du renouvellement des études laconiennes.

Geneviève Hoffmann