Rieger (M.), Tribus und Stadt. Die Entstehung der römischen Wahlbezirke im urbanen und mediterranen Kontext (ca. 750-450 v. Chr.). – Göttingen : Ruprecht, 2007. – 738 p. : bibliogr., index, cartes. – (Beihefte zum Göttinger Forum für Altertumswissenschaft ; Bd 17). – ISBN : 3.89744.237.5.

L’histoire de la Rome archaïque questionne tout autant qu’elle fascine depuis fort longtemps. Dans ce livre issu de sa thèse, M. Rieger a choisi d’aborder cette époque complexe en faisant porter ses réflexions sur un point des plus controversés : celui des tribus. Il se propose ainsi de reprendre à neuf une question qui, hormis par J. Cels-Saint-Hilaire, n’a plus véritablement fait l’objet d’un traitement systématique depuis les travaux fondateurs d’A. Alföldi et de L. R. Taylor. L’objectif est donc d’analyser toute la documentation disponible en la passant au filtre d’une comprehensive approach critique, refusant tant les excès de l’hypercritique que les apories du fidéisme, et devenue petit à petit la norme méthodologique des études sur cette période. L’ouvrage s’organise en cinq grandes parties et s’accompagne d’un important apparat critique (sommaire très détaillé, bibliographie, nombreux indices et cartes) qui, associé à la rigueur de la présentation et aux nombreuses conclusions intermédiaires, en rendent le maniement plus aisé. L’ensemble forme un tout imposant – pas seulement par la taille – à la hauteur d’une ambition qui entend replacer la création des tribus dans l’horizon d’une triple évolution structurelle du monde romain : le processus d’urbanisation, la formation des gentes et l’introduction de la tactique hoplitique.
Après une introduction méthodologique et historiographique, la première partie, consacrée au développement archaïque de Rome, vise à éclairer le contexte et le processus de création des anciennes tribus. Pour cela, l’auteur revient sur les données les plus récentes de l’archéologie et les confronte aux sources classiques. Dans une série de chapitres denses mais clairs (I, 2-4), il offre, à partir de la bibliographie, un intéressant et complet état de la question qui utilise bien évidemment les fouilles d’A. C Carandini. Tout en reconnaissant leur apport capital, l’auteur se détache cependant très fortement des interprétations de Carandini pour finalement proposer sa propre image d’un développement archaïque de Rome suivant cinq phases (l’ensemble est très bien résumé p. 80-82). S Son originalité est d’offrir un cadre général qui, pour proche qu’il soit de l’idée de Stadtwerdung, ne s’oppose pas forcément à l’idée de fondation même si, selon l’auteur, celle-ci n’a alors pu se produire qu’au point d’aboutissement et non au commencement, c’est-à-dire au VIe siècle avant J.-C.
Ayant posé ce cadre historique, la deuxième partie se penche en détail sur les trois anciennes tribus : Tities, Ramnes et Luceres. Après une rapide présentation bibliographique, l’auteur examine les fonctions et la composition de ces tribus. Il bannit à la fois l’hypothèse d’une Rome issue de la fusion de trois unités ethniques différentes qui se seraient retrouvées dans les trois tribus, et celle d’une tripartition fonctionnelle originelle. Les trois anciennes tribus telles qu’elles se dessinent présentent donc une évidente fonction militaire – il s’agissait d’abord de districts servant au recrutement de l’armée – mais également des fonctions sacrées, politiques et sociales. Ce sont des unités urbaines territoriales (cf. la très forte connexion de ces tribus avec les 30 curies) et il apparaît clairement qu’elles sont à mettre en relation étroite avec le développement de Rome. De ce point de vue, leur création ne peut dater de l’époque de Romulus et intervient, selon l’auteur, bien plus tard. C’est ici que le sous-titre du livre prend véritablement tout son sens puisque M. Rieger s’y livre à une longue comparaison des tribus romaines avec des organisations similaires du monde méditerranéen (II, 5-6). Cette confrontation lui permet, d’une part, de mettre en avant l’originalité des tribus romaines en dépit d’évidents emprunts grecs et étrusques (il favorise donc plutôt l’idée d’un emprunt transformé) et, d’autre part, le rapport très étroit qu’il y a entre leur création et l’adoption de la réforme hoplitique à Rome. Revenant sur la chronologie de la monarchie étrusque (p. 264‑271), il propose alors une création des tribus au plus tôt vers 650 et sans doute en fait sous Tarquin l’Ancien. Une fois ces éléments établis, se pose alors le problème des quatre tribus urbaines qui fait l’objet de la
troisième partie.
Plus courte, elle est évidemment centrée sur l’historicité de la personne et des réformes de Servius Tullius. Revenant longuement sur ce que nous apprennent les sources, M. Rieger en conclut à la vraisemblance du personnage mais, là aussi, reprenant à son compte les importantes modifications proposées depuis quelques années concernant la chronologie de la royauté étrusque à Rome, il expose que la monarchie servienne n’a pas été un règne long, mais un court épisode d’une dizaine d’années marqué par trois événements principaux : la réforme du cens, la fondation des tribus urbaines (avec les régions et, peut-être, la création des pagi) et celle du temple de Diane. Il conviendrait dès lors de placer cet épisode entre 550 et 520 avant J.-C.
La quatrième et avant-dernière partie, bien plus longue, poursuit ces analyses en s’intéressant au cas des tribus rustiques. Partir d’une présentation historiographique (IV, 1) permet à l’auteur de s’inscrire en faux contre l’idée qu’il y aurait eu deux groupes de tribus (les gentilices et les locales) et deux périodes pour leur création. Allant plus loin, il cherche à démontrer qu’à l’exception de la Clustumina, toutes les tribus ont en réalité des noms gentilices, ce qui rend caduque la division des tribus rustiques en deux groupes (IV, 6-7). Dès lors, à l’exception de la Claudia et de la Clustumina qui sont un peu particulières (IV, 3-5), les autres tribus rustiques sont similaires, même si on pourra noter une présence différenciée des gentes qui leur ont donné leur nom ainsi que le fait que la plupart de ces familles ne sont pas originaires de Rome. Ces tribus furent donc fondées ensemble et, suivant Tite-Live, avant 495 avant J.-C. qui constitue le terminus ante quem. Cela renvoie à une période où Rome était dominée par Tarquin le Superbe et Porsenna, et correspond en outre à ce que les autres sources laissent entrevoir de la mobilité des élites d’Italie centrale à ce moment : soit une fourchette chronologique comprise entre 530 et 495 avant J.-C. La fondation de la Clustumina, seule tribu locale du lot, clôturerait ce cycle de création de tribus et serait à mettre en relation avec la sécession de la plèbe (p. 375‑379). Ces tribus sont enfin analysées pour elles-mêmes et comparées une fois encore aux phylai athéniennes.
Le livre s’achève sur la cinquième partie qui entend proposer une localisation pour chacune des 21 tribus existantes. Si, par la force des choses, cette localisation reste sommaire pour les trois tribus archaïques, elle est source de longs développements pour les autres. L’ensemble offre un condensé exemplaire de la méthode déployée tout au long de l’ouvrage en mobilisant toutes les approches pour aboutir. C’est aussi l’occasion pour certaines tribus comme la Fabia d’avancer de nouvelles propositions. Le tout est résumé par un tableau (p. 587) et par une carte (p. 738) où l’on voit facilement que les positions de l’auteur sont plus proches de celles de L. R. Taylor que de celles d’A. Alföldi.
Il s’agit au final d’un ouvrage intéressant et qui aborde de nombreux points capitaux de l’histoire romaine archaïque. Sans doute certaines conclusions paraîtront audacieuses et l’on pourra être plus ou moins convaincu par telle ou telle, mais il n’en demeure pas moins que l’auteur ne recule ni devant les questions ni devant les difficultés. Il y fait face avec méthode en mobilisant à chaque fois le maximum d’éléments de manière à réunir un faisceau d’arguments en faveur de telle ou telle hypothèse (au risque parfois d’une perte de clarté ou de répétitions, comme par exemple concernant son opposition à la théorie des groupes de tribus). Par ailleurs, il essaie des voies nouvelles en recourant au comparatisme. De la sorte, il donne à réfléchir et c’est déjà un grand mérite. M. Rieger signe donc un ouvrage complet et informé, parfois complexe et n’offrant sans doute pas une solution définitive aux problèmes abordés mais qui constitue un apport important aux études sur la Rome archaïque.

Thibaud Lanfranchi