Roller (D. W.), Cleopatra’s Daughter and Other Royal Women of the Augustan Era. – Oxford : University Press, 2018. – XIII+208 p. : bibliogr., index, ill. – ISBN : 978.0.19.061882.7.

Dans le cadre d’une série “Women in Antiquity” consacrée à des femmes célèbres de l’Antiquité, l’auteur, professeur émérite de Classics à la Ohio State University, propose de courtes biographies de reines de Maurétanie, Cappadoce, Judée, Bosphore et Pont, qui toutes furent contemporaines les unes des autres. Par ailleurs, elles furent apparentées par le sang ou le mariage entre elles, mais aussi avec la famille impériale, ce dont rend bien compte l’arbre généalogique de la page XIII.

Pour ce faire, D. R. Roller commence par réfléchir sur le concept de « reine », qui ne correspond que de manière imparfaite à la réalité de l’époque antique (p. 7-25). En effet, le vocable « βασιλεία », puis « βασίλισσα », qui apparaît pour sa part au IVe s. av. n. è., ne désigne pas forcément une souveraine en Grèce. Les Grecs étaient pourtant familiers de gouvernantes, telles qu’Artémise Ière au Ve s. et Artémise II, au milieu du IVe s. à Halicarnasse. De plus, dans les terres d’Asie Mineure soumises par les Perses surgiront, au tournant du Ve et du IVe s. des femmes à la tête de satrapies telles que Mania en Troade ou Hellas à Pergame. Cependant, le concept de « reine » se développera surtout avec les Lagides, qui s’inspireront de figures comme la « βασιλεία » Pénélope d’Ithaque, épouse fidèle et dévouée d’Ulysse chantée par Homère, p. ex.

Après ces précisions, la première biographie est consacrée à Cléopâtre Séléné, sœur jumelle d’Alexandre Hélios et fille de Cléopâtre et Marc Antoine (p. 25-48). C’est l’occasion pour l’auteur pour nous conter son exil à Rome après la mort de ses parents, recueillie par Octavie, première épouse de son père et sœur d’Auguste, qui organise son mariage avec Juba II, fils du défunt Juba I de Numidie, avec lequel elle va gouverner le royaume de Maurétanie. De statut plus élevé que son mari, Cléopâtre Séléné apparaît de fait seule sur des émissions monétaires et son influence semble avoir été palpable sur les cultes pratiqués à Césarée, p. ex. Disparue vers 5 av. notre ère, avec Juba, elle eut au moins trois enfants, dont Ptolémée, assassiné par Caligula en 40 de notre ère.

Passant ensuite à la Cappadoce (p. 49-58), l’auteur évoque d’abord Glaphyra l’Ancienne, « ἑταίρα » d’Archélaos (III), grand-prêtre de Bellone à Comana et petit-fils d’un général homonyme de Mithridate. Elle fut un temps amante de Marc Antoine qui contribua à placer son fils, Archélaos (IV), sur le trône en 41, où il devait rester jusqu’en 18 de notre ère. Si le nom de son épouse de ce dernier demeure inconnu, on ne peut en dire autant de celui de ses enfants, Archélaos (V) et Glaphyra la Jeune. Cette dernière se maria au gré des intérêts de son père, tout d’abord à Alexandre, fils du roi Hérode Ier de Judée, qui finira par l’exécuter et qui la renvoya avec ses deux enfants, Alexandre et Tigrane. Au tournant de l’ère chrétienne, son père Archélaos (IV) lui fit épouser Juba II, veuf de Cléopâtre Séléné, mais l’union fut rapidement dissoute, suite peut-être à l’intervention d’Auguste. Elle se remaria une troisième fois à Archélaos, son ancien beau-frère, ethnarque de Judée, Samarie et Idumée, au mépris de la loi juive, mais Glaphyra devait cependant mourir en Judée peu avant l’an 6 de notre ère, date à laquelle son mari fut exilé à Vienne, en Gaule Narbonnaise, sur ordre d’Auguste.

C’est également de Judée que provient la personnalité suivante, Salomé, qui se trouvera au cœur des intrigues entre Hasmonéens et Hérodiens (p. 59-78). Sœur d’Hérode le Grand, roi à partir de 40 a. n. è. et avec qui elle entretiendra des rapports parfois tendus, elle parvint d’abord à faire éliminer son premier mari, Joseph, par ailleurs son oncle paternel, à qui elle donna une fille au nom inconnu. Vers 34, elle épousa ensuite Kostobaros, aristocrate iduméen, avant de s’en prendre à ses rivales à la cour : sa belle-sœur, Mariamne, puis la mère de cette dernière, Alexandra, en 29-28, contribuant par la même occasion à la disparition des derniers Hasmonéens. En 26, grâce aux informations qu’elle divulgua à son frère Hérode, celui-ci fit exécuter Kostobaros, la laissant veuve une deuxième fois avec trois enfants nés de ce lit, dont Antipatros et Bérénice. Quelques années plus tard, vers l’an 20, la venue de Syllaios, principal ministre du roi Obodas III de Nabatène, fit espérer à Salomé un nouveau mariage auquel tant son frère que Livie, qu’elle avait consulté, s’opposèrent. Finalement, Salomé finira par épouser Alexas, conseiller d’Hérode. À sa mort, Hérode fit un legs conséquent à Salomé : une toparchie comprenant les territoires de Jamnia, Azotos et Phasaélis, auxquels Auguste adjoignit Ascalon, puis le district d’Archélais, après le bannissement de son neveu Archélaos. À sa mort, vers 10 de notre ère, Salomé fit donation de ses biens à Livie, qui y nomma un procurateur, avant de passer sous contrôle impérial après 29.

Emmenant ensuite le lecteur vers les rives septentrionales de la Mer Noire, l’auteur nous présente Dynamis, petite-fille de Mithridate VI, qui avait donné tant de fil à retordre à Rome et fille de Pharnace II, qui devint un allié encombrant, dont César se défit à la bataille de Zéla en 47 (p. 79-97). Dynamis, née vers 63, épousa, après la mort de son père, Asandros, l’archonte qui s’était soulevé contre Pharnace et qui fut proclamé roi par les Romains en 43. Le couple gouverna ensemble jusqu’à la mort d’Asandros, en 17, suite à la révolte de Scribonius qui épousa brièvement Dynamis, jusqu’à l’intervention de Polémon, roi du Pont, envoyé par Agrippa, pour rétablir le calme, non sans quelques difficultés. Polémon devint roi du Bosphore cimmérien, conjointement avec Dynamis, sans manifestement la prendre pour épouse. Une nouvelle fois, son statut était supérieur, puisque du sang royal coulait dans ses veines. Après sa mort, entre 14 et 8 avant notre ère, elle régna seule et elle frappa en outre des monnaies d’or. Qui plus est, Dynamis a également entretenu des relations amicales avec Auguste et Livie, érigeant des effigies les représentant, afin de prouver son attachement à la famille impériale alors que Rome ne contrôlait qu’indirectement le royaume. Lui succéda son fils, né de son mariage avec Asandros, Tib. Iulius Aspourgos.

Après Dynamis, à laquelle elle était en partie liée, l’auteur en vient à Pythodoris du Pont, qui y règnerait pendant plus de 50 ans (p. 99-120). Une fois n’est pas coutume, elle nous est mieux connue que ses contemporaines grâce à Strabon. Elle fut la petite-fille de Chérémon de Nysa, ardent adversaire de Mithridate VI et la fille de Pythodoros de Tralles, richissimes notables pro-romains de la vallée du Méandre. Ce dernier, partisan de Pompée, puis de Marc Antoine qui lui concéda la citoyenneté romaine, se maria à Antonia, apparentée (fille ?) du Triumvir, ce qui n’empêcha nullement Pythodoris d’entretenir par la suite de cordiales relations avec la famille impériale. Elle épousa Polémon, roi du Pont vers 15 avant notre ère et lui aussi fidèle à Rome, à qui elle donna trois enfants. À la mort de Polémon, Pythodoris s’unit à Archélaos de Cappadoce vers 7 avant notre ère : suite au décès de son mari à Rome où le couple fut convoqué par Tibère en 18, elle perdit le contrôle de la Cappadoce, érigée en province, mais elle conserva de plein droit le Pont, jusqu’à son décès avant 33 de notre ère. Parmi ses enfants, Antonia Tryphaina, née vers 8 avant notre ère, dont les descendants sont attestés jusqu’au IIIe s., qui épousa Cotys VIII de Thrace, ou encore ses petites-filles Pythodoris II et Gepaipyris, respectivement reines de Thrace et du Bosphore cimmérien.

Pour terminer avec ces biographies, il est question d’Aba d’Olba (en Cilicie) et de Mousa de Parthie (p. 121-127). Si la première, mentionnée seulement par Strabon, fut l’épouse d’un roi-prêtre de la principauté centrée autour du sanctuaire de Zeus Olbios, succédant à son mari à sa mort et gouvernant entre 41 et 30 avant notre ère grâce au soutien de Cléopâtre et Marc Antoine, la seconde eut une vie plus rocambolesque. En effet, d’après les indications de Flavius Josèphe, Thea Mousa ou Thesmousa fut une esclave venue d’Italie, offerte par Auguste au roi des Parthes Phraates IV, vers 20 avant notre ère. Elle lui donna plusieurs enfants, dont Phraates V, avec qui elle co-régnera après avoir fait assassiner son mari en 2 avant notre ère. Accusée d’avoir épousé son propre fils, ils sont tous deux évincés et éliminés en 4 de notre ère.

La dernière section récapitule, d’une certaine façon, les apports du travail (p. 129-146). En effet, les femmes dont il a été question ont toutes entretenu des rapports relativement étroits avec la famille impériale et tout particulièrement avec Livie et dans une moindre mesure avec Octavie, qui servaient d’intermédiaires, quand elles n’accueillaient pas chez elles les enfants royaux venus à Rome pour y être éduqués. Ces rapports n’étant pas neufs, car ils existaient dès l’époque républicaine, mais ils étaient marqués par l’ambigüité en raison du rejet de la monarchie par les Romains. Parallèlement, l’importance et l’influence des matrones romaines a également suscité l’intérêt de monarques orientaux, tandis qu’elles éveillaient les soupçons de leurs contemporains en raison de leur indépendance.

Au terme du volume, deux appendices : le premier consacré aux rapports entre Nicolas de Damas et Flavius Josèphe et le second à Salomé II, responsable de la décollation de Jean le Baptiste.

En conclusion, un ouvrage fort utile à tous les chercheurs intéressés par les « reines » de territoires sous tutelle romaine, que l’auteur contribue à réhabiliter, en insistant par ailleurs sur les limitations heuristiques et herméneutiques qui ont longtemps obscurci leur image.

Anthony Álvarez Melero, Departamento de Historia antigua, Universidad de Sevilla

Publié en ligne le 5 décembre 2019