Roma en la Península Ibérica presertoriana : escenarios de implantación militar provincial. – J. Principal, T. Ñaco del Hoyo, M. Duran, I. Mestres éds. – Barcelone : Publications i Edicions de la Universitat de Barcelona, 2017. – 260 p. : bibliogr., ill., index – (Col.leccio Instrumenta, ISSN : 1697.4050 ; 56). – ISBN : 978.84 475.4164.5.

Cet ouvrage est la publication d’une partie des communications prononcées à l’occasion d’une rencontre scientifique qui s’est tenue en 2011 au Centre d’Interprétation du Camp de les Lloses (Tona, Barcelone) sur le thème de la logistique et de la stratégie militaire en Hispanie dans les années 120-90 av. J.-C. Après une rapide présentation des éditeurs et une préface de J. Ruiz de Arbulo, se succèdent neuf articles suivis d’indices, dans une édition soignée comme en bénéficient toutes les publications de la collection.

Le premier article, T. Ñaco del Hoyo, « ‘Conectividad’, integración militar y ‘estrés bélico’ en el N.E. de Hispania Citerior (c. 125-100 a.C.) », p. 17-38, peut être considéré comme une introduction. Inspiré par l’idée de connectivités en Méditerranée, que ce soit celle développée par Eckstein à propos de l’impérialisme ou celle retenue par Horden et Purcell dans le cadre d’une histoire de l’écologie, il mène une réflexion sur le lien entre d’un côté l’intégration de provinciaux dans les troupes auxiliaires romaines et l’utilisation des territoires au sud des Pyrénées comme base logistique et de l’autre les opérations militaires en Gaule transalpine dans le dernier quart du IIe siècle av. J.-C. Outre l’impact du transfert de troupes et de marchandises, c’est aussi par la création de voies de communication et l’émergence de nouveaux sites habités que l’on peut lire la marque de ce lien. Par ailleurs le recrutement d’auxiliaires aurait laissé quelques traces comme une iconographie guerrière sur des stèles funéraires et une production accrue de monnaies locales.

Ce schéma interprétatif a guidé l’essentiel des articles de cet ouvrage.

F. López Sánchez, « El triumphum ex Gallia de C. Coelius Caldus y la caballería hispana (101 a.C.) », p. 39-57, étudie la série monétaire RRC 437, dont l’une des monnaies présente un vexillum et un étendard, les initiales HIS et à deux reprises le nom de Caldus. Il présente le rôle du légat ainsi nommé dans la guerre contre les Cimbres et les Teutons, à laquelle il aurait participé avec une cavalerie initialement basée en Hispanie. L’auteur défend également l’idée que des monnaies ibériques aient pu être frappées au sein des armées en déplacement et non par des cités.

J. Burch, J. Ma. Nolla, J. Sagrera et J. Vivo, « Les fonctions tàctica, estratègica i logística d’Emporion i la Indigècia ibèrica (218-76 a.C.) », p. 143-151, retracent l’histoire de la présence romaine dans la région. Le rôle logistique d’Emporion déclina rapidement au profit de Tarraco, mais la proximité de la frontière avec la Gaule explique les mutations urbaines dans cette cité, notamment la construction de fortifications et le possible camp militaire qui y aurait été installé. La nécropole Les Corts est interprétée comme le cimetière de ce dernier. L’intense trafic commercial explique la construction d’un port secondaire à Riells-La Clota. En ce qui concerne la redistribution des produits agricoles à l’échelle régionale, l’article rappelle l’usage, jusqu’à la fin du IIe siècle, des silos à Emporion et valorise aussi le rôle d’oppida secondaires, comme Bosc del Congost ou *Kerunta. A propos de cette dernière c’est toutefois la conquête du sud de la Gaule, la fondation de Narbonne et le développement des voies terrestres, qui auraient eu un impact sur son développement, puis son déplacement à Gerunda.

M. Duran i Caixal, I. Mestres i Santacreu, C. Padrós Gómez, J. Principal, « El Camp de les Lloses (Tona, Barcelona): evolución y significado del vicus romanorrepublicano », p. 153-189, présentent le site qui accueillait la rencontre. Après un rappel des étapes de la fouille, ils insistent sur la localisation du site, tout particulièrement stratégique : à la croisée de 3 voies antiques dont celle construite par le gouverneur Manius Sergius à la fin du IIe siècle, comme en témoignent trois miliaires. Si les premières structures du site sont datées entre le IVe et le IIe siècle av. J.-C., la naissance du vicus est à placer vers 125 av. J.-C. L’élément remarquable du site est la présence de quinze ateliers métallurgiques (bronze, fer et plomb) pour dix maisons fouillées. Les techniques et matériaux de construction, mais aussi les aménagements intérieurs sont indigènes. De nombreuses sépultures prénatales ont été mises au jour. L’article détaille surtout les productions métallurgiques trouvées in situ. Elles sont de tous types, avec un groupe significatif de militaria. Il est également envisagé qu’un de ces ateliers ait participé à la production de monnaies. Les particularités de ce site sont expliquées par un éventuel camp militaire installé à proximité ou par le passage d’armées.

M. P. Camañes, C. Padrós et J. Principal, « Implantación militar y control del territorio en el noreste de la Citerior : el ejemplo del Castellum de Monteró 1 (Camarasa, Lérida) », p. 191-210, présente un site dont le sens et la fonctionnalité militaires seraient liés au contrôle et à la gestion du territoire entre la fin du IIe siècle et le début du Ier av. J.-C. Plusieurs zones de fouilles sont présentées, dont une correspondant à la muraille, une autre à une tour et les deux dernières à des quartiers d’habitation. La mise au jour de chambres/antichambres incite les auteurs à interpréter l’habitat de la zone 2 comme étant les baraquements de contubernia. La culture (écriture, céramiques) étant locale, ce serait des auxiliaires qui auraient été installés dans ce Castellum. Les objets de valeur abandonnés, les traces d’incendie, le corps d’un jeune homme et la présence d’armes témoigneraient de la fin violente du site.

Par ailleurs, un article aborde plus spécifiquement le sud de la Gaule : S. Busquets, « Auxiliares y moneda en las Gallias a finales de la República (125-30 a.C.) », p. 211-239. Il fait un état complet de la question de l’engagement de chefs gaulois et des troupes auxiliaires dont ils ont pu avoir la direction grâce à l’étude des monnaies gauloises. Ces dernières ont la particularité d’être personnalisées. L’article offre une mise en perspective des sources littéraires. Suit une analyse sociale du phénomène, afin de mieux saisir la place de ces duces gallorum dans la société gauloise et dans leurs rapports avec Rome.

Les trois derniers articles traitent soit de l’ensemble de la Péninsule soit plus particulièrement d’une autre zone qui fut longtemps l’objet d’affrontements militaires : le Sud Ouest.

E. Sanchez Moreno, « Las guerras Celtibérico-Lusitanas (114-93 a.C.) y su dimensión geopolítica », p. 59-77, analyse les différentes interventions militaires dans la période traitée, en Ultérieure comme en Citérieure. Par exemple, les soulèvements des Celtibères du début du Ier siècle pourraient s’expliquer par la non prise en considération par les Romains de leur rôle décisif dans la guerre contre les Cimbres. L’auteur insiste par ailleurs sur l’investissement inégal des Romains selon les périodes, un comportement différencié des Hispaniques et un jeu complexe d’alliances.

F. J. Heras Mora, « Estrategia Militar y conquista romana del Occidente peninsular a travès des registro arqueológico », p. 79-108, fait un état de la question du fait militaire dans le sud ouest de l’Hispanie par le prisme de l’archéologie, après avoir passé en revue les sources textuelles. Parmi les traces théoriques recherchées, il détaille les installations militaires, comme les éventuels campements et garnisons (le bilan est exhaustif, les sites sont présentés un à un, les plus connus étant Cáceres el Viejo et Valdetorres), alors que pour les Castella, fortins et tours, l’auteur rappelle le débat toujours en cours au sujet d’une possible typologie. Les autres traces sont les trésors, les armes (ici sont présentés les projectiles de fronde) et les indices de destruction. Pour ce dernier élément, l’auteur présente surtout les mutations urbaines connues comme celles mises au jour à Castrejón de Capote ou Villasviejas del Tamuja et y associe l’existence de l’atelier monétaire de Tamusia (Botija-Plasenzuela). Enfin une carte des exploitations minières est commentée.

A. Bertaud, « Paradigme polybien et faits matériels. Nouvelle approche pour une définition archéologique de la castramétation romaine d’époque républicaine en Péninsule Ibèrique », p. 109-142, part, pour cette étude au titre explicite, de 35 sites traditionnellement interprétés comme des camps romains et conclut qu’aucun des critères retenus pour une telle interprétation, à propos des structures construites et de la culture matérielle, ni un ensemble spécifique ne permettent d’élaborer une définition archéologique. Il applique donc une nouvelle méthode en créant une matrice de sériation qui prend en compte 128 critères non spécifiquement militaires. Mais là encore aucune conclusion sur des critères structurants en vue d’une définition n’est possible. A la rigueur un groupe se détache dans la représentation graphique : la circonvallation de Numance (site en hauteur, superficie moyenne voire grande, usage privilégié de la pierre, présence importante d’armes défensives et de projectiles, outils agricoles et témoignages du travail du fer, vaisselle, céramique de cuisson et amphore italiques mais aussi indigènes et monnaies romaines prépondérantes). Ensuite tous les sites du quart Sud Ouest de la Péninsule sont analysés avec la méthode éprouvée, mais aucun ensemble nucléaire ne se dégage et il semble difficile de privilégier une caractérisation militaire à une simple influence italique, même pour Cáceres el Viejo.

Les conclusions de ce dernier article pourraient susciter un certain découragement, mais elles me semblent, in fine, extrêmement éclairantes sur le bénéfice intellectuel d’une remise en question de la modélisation. En effet, elle valorise la richesse des expériences tant à l’échelle d’une province que d’un ensemble régional. Cet ouvrage est donc très cohérent en ce qu’il cherchait avant tout à mettre à l’épreuve un schéma interprétatif innovant permettant de décloisonner les études archéologiques et numismatiques en les replaçant dans une histoire de l’impérialisme romain et de la provincialisation, non sans relever les caractéristiques propres à chaque sujet d’étude. On ne peut donc que recommander la lecture de ce livre à tous ceux qui s’intéressent à l’Empire romain à l’époque républicaine.

Nathalie Barrandon, Université de Nantes

Publié en ligne le 11 juillet 2019