Roma generadora de identidades. La experiencia hispana. – Estudios reunidos y presentados por A. Caballos Rufino y S. Lefebvre. – Madrid : Casa de Velázquez, 2011. -XIV+434 p. : bibliogr., ill. – (Collection de la Casa de Velázquez, ISSN : 1132.7340 ; 123). – ISBN : 978.84.96820.51.7.

La question de l’identité a beaucoup inspiré les antiquisants au cours des dernières années : dans le sillage des interrogations sur l’hellénisation ou la romanisation, elle a souvent permis la recherche de traits distinctifs sous-jacents à une (supposée) uniformité culturelle impériale. Le présent ouvrage collectif choisit clairement une autre orientation, en replaçant le pouvoir romain au centre de la problématique, et en interrogeant sa capacité à générer ou transformer les identités par l’imposition de cadres institutionnels nouveaux, à commencer par les provinces. Sans le dire expressément, le livre est le résultat d’un colloque organisé en 2008 à Séville, qui portait sur la construction d’une identité provinciale à l’aune de l’exemple hispanique. Un des apports de la réflexion collective a certainement été de redéfinir la problématique et de l’éloigner du seul cadre provincial, ce qui se reflète dans le très beau titre choisi pour l’ouvrage, insistant sur la pluralité des identités affectées ou créées par Rome. Car dans l’Empire romain, comme l’indiquent les éditeurs dans leur introduction, et comme le font remarquer nombre de contributeurs, la référence identitaire principale est bien celle de la cité ; il s’agit donc de mesurer dans quelle mesure les cadres provinciaux et conventuels ont pu se voir réapproprier par les habitants des cités qui les composaient. L’ouvrage reprend dix-sept contributions, précédées d’une introduction et d’une liste des abréviations, et suivies d’un index reprenant les sources littéraires, d’une copieuse bibliographie, et de résumés en espagnol, français et anglais. Les thèmes abordés sont divers, et l’ensemble un peu disparate, en l’absence de subdivisions claires qui auraient sans doute permis de mieux se repérer dans les sujets abordés. Quatre contributions proposent des réflexions assez larges, dépassant le strict cadre provincial. Dans ce qui ressemble beaucoup à une seconde introduction, P. Le Roux réfléchit aux mots romains permettant d’approcher les thématiques identitaires, en soulignant l’horizon civique indépassable, ce qui le conduit à douter de la réalité d’une identité provinciale, qui n’aurait pas servi les intérêts romains (Identités civiques, identités provinciales dans l’Empire romain, p. 7-19). À sa suite, F. Wulff Alonso propose de s’appuyer sur les débats contemporains pour relire des Tmuvres classiques comme celle de Mommsen, fortement marquée par une vision nationaliste des réalités anciennes (Hablando de identidades. Reflexiones historiográficas sobre Italia entre la República y el Imperio, p. 21-37). Viennent ensuite les contributions de F. Pina Polo et de F. Beltrán Lloris, qui prennent comme objet de leur travail l’Hispanie dans son ensemble, et non les délimitations provinciales impériales. Le premier s’intéresse à la situation républicaine, et met en lumière la mise en place d’un réseau urbain, mais aussi la création romaine de « macro-ethnies », regroupant plusieurs peuples antiques, auxquelles les habitants de la péninsule finirent par s’attacher (Etnia, ciudad y provincia en la Hispania republicana, p. 39-53). Le second cherche pour sa part à croiser la vision de l’Hispania depuis Rome et depuis la péninsule, pour mettre en lumière la transformation des perspectives, qui aboutit à la valorisation de l’origine provinciale chez certains auteurs, dès le début du II e siècle (« … et sola omnium provinciarum vires suas postquam victa est intellexit ». Una aproximación a Hispania como referente identitario en el mundo romano, p. 55-77). Quatre autres contributions s’intéressent au cadre provincial, et aux relations entre les gouvernants romains et les territoires qu’ils contrôlaient, en adoptant un point de vue général (R. Haensch, L’attitude des gouverneurs envers leurs provinces, p. 97-106) ou hispanique (F.J. Navarro Santana, El gobierno de la Tarraconense y la identidad provincial, p. 141-152, et L. Brassous, L’identification des capitales administratives du diocèse des Espagnes, p. 337-353), tandis que M. Hainzmann offre une respiration éloignée des réalités hispaniques, en s’attachant à la province de Norique (« Provinz-Identität » und « nationale » Identität. Das Beispiel Noricums, p. 321-336). Quatre chapitres traitent spécifiquement de la province de Bétique, à diverses échelles : après avoir défini un cadre théorique pour l’exploration d’une conscience identitaire provinciale, A. Caballos Rufino mène une enquête épigraphique cherchant à la retrouver à Rome et dans les différentes provinces d’Occident (La Bética como referente identificador en la documentación epigráfica, p. 185-207), tandis que G. Chic García propose une longue réflexion sur l’importance des facteurs économiques dans la dissolution ou la création des identités (Los elementos económicos en la integración de la provincia Bética, p. 225-265). E. Melchor Gil prolonge des travaux qui lui tiennent à cTmur depuis plusieurs années, en proposant une utile synthèse sur les membres de l’élite dont le rayonnement dépassait leur seule cité d’origine, en Bétique (Elites supralocales en la Bética : entre la civitas y la provincia, p. 267-300), tandis que M.A. Gordón Peral scrute le seul conventus Hispalensis, à la recherche d’une identité conventuelle introuvable, dans un ensemble de cités pourtant assez homogène (Estructura funcional y vertebración provincial. El conventus Hispalensis, p. 209-224). Trois autres contributions partent d’un matériau essentiellement onomastique, pour s’interroger sur l’éventuelle portée identitaire de cognomina faisant référence à des ethnonymes ou à une province : M. Navarro Caballero mène l’enquête sur les Celtibères et d’autres peuples du nord de la péninsule Ibérique (Grupo, cultura y territorio. Referencias onomásticas « identitarias » de los Celtíberos y de los restantes pueblos del norte de la Citerior, p. 107-140), tandis que S. Lefebvre focalise son attention sur le cas des personnes portant le cognomen Lusitanus (Onomastique et identité provinciale. Le cas de « Lusitanus », p. 153-170). Enfin, c’est à partir d’un corpus en grande partie onomastique que S. Marcos montre que les limites provinciales sont avant tout des interfaces mettant en contact les individus vivant dans les régions limitrophes (Espace géographique, espace politique. La frontière provinciale lusitanienne, une limite déterminante ?, p. 171-184). Enfin, deux derniers chapitres partent d’une documentation essentiellement iconographique : dans une contribution volontiers verbeuse, A.A. Reyes Domínguez étudie différents types d’objets artistiques, et notamment les togati, comme vecteurs d’une idéologie (La imagen como soporte de difusión ideológica en la provincia, p. 301-320), tandis que A. Dardenay tente de démontrer la spécificité des provinces hispaniques en matière de diffusion des images liées aux principia de Rome (La diffusion iconographique des mythes fondateurs de Rome dans l’Occident romain. Spécificités hispaniques, p. 79-96), en tirant profit de sa thèse dont on trouve des échos dans deux livres récents qu’elle a publiés sur le sujet. La place manque pour rendre justice à la qualité de nombreuses analyses, comme la mise au point qui est proposée sur l’utilisation d’ethnonymes comme anthroponymes, qui n’autorisent sans doute pas à reconnaître des mouvements migratoires ou des références identitaires précises. C’est là un exemple parmi d’autres, qui feront du livre une étape obligée pour toute compréhension des mécanismes à l’œuvre dans la construction des Hispanies romaines.

Bertrand Goffaux (✝)