Roma illustrata. Représentation de la ville. Actes du colloque international de Caen (6-8 octobre 2005). – Textes réunis par Ph. Fleury, O. Desbordes. – Caen : Presses Universitaires de Caen, 2008. – 458 p. : ill. – (Symposia). – ISBN : 2.84133.310.3.

L’Université de Caen a la chance de posséder un plan-relief de la Rome de Constantin, réalisé par l’architecte normand P. Bigot. Sa présence a sensibilisé d’abord historiens de l’Antiquité et latinistes regroupés au sein du CERLA, et plus largement autour d’une équipe de recherche « Plan de Rome » et du pôle pluridisciplinaire « Ville-Architecture, Urbanisme et Image virtuelle » (MRSH Caen) dont les activités se sont traduites entre autres par l’organisation de colloques [1]. Celui qui s’est déroulé en 2005 avait pour thème Roma illustrata, « Rome mise en lumière » selon une expression du XVIIe s., de toutes les manières qui soient. La richesse d’un tel thème a inspiré 24 communications, classées par ordre alphabétique des noms d’auteurs de façon à « ne pas imposer une grille de lecture unique, artificielle et appauvrissante… et permettre aux lecteurs de construire librement son propre parcours » (p. 9). Certes, mais ce parti pris donne une impression d’éclatement, d’absence d’idées directrices quelle que soit la qualité des interventions.
Nous analyserons en premier lieu celles qui cherchent à nommer la ville, la définir, la restituer et proposent en même temps des analyses méthodologiques. J.-P. Adam (« La première ville nouvelle de l’histoire : une capitale pour l’éternité », p. 11-27) rappelle les conditions d’installation d’une ville en particulier les conditions techniques. Ainsi la qualité des matériaux et la maîtrise de l’angle droit offrent une conquête dans l’art de bâtir qu’Imhotep, fondateur de l’architecture de pierre applique à Saqqara, ville-tombeau vouée à l’éternité. D. Briquel (« Rome comme ville étrusque », p. 63-83) se place au coeur des débats historiques récents pour apprécier le rôle des Étrusques dans l’évaluation du phénomène d’urbanisation de Rome, article qui prend un certain relief dans le contexte du débat actuel sur l’identité. Une relecture des sources littéraires, tant grecques que latines montre que tout se passe chez les Romains comme s’il n’y avait de références possibles qu’à la culture grecque. Rome ne peut se penser comme ville étrusque. J.-C. Golvin (« À propos de la restitution de l’image de Puteoli. Correspondance, ancrage, convergences », p. 158-173, 11 fig.) utilise la riche documentation iconographique concernant Pouzzoles comme exemple pour composer une image de restitution crédible en définissant trois critères rigoureux : un indice ancré dans le réel, la multiplication des liens communs à plusieurs images, une information concordante dispersée dans le temps et l’espace. J.-P. Guilhembet et A. Fallou rappellent l’importance de la toponymie dans l’approche et la définition de l’espace urbain, mais en soulignent les difficultés d’interprétation (p. 175-187). Le corpus des noms des vici, le ¼ des toponymes, leur sert de base démonstrative. Afin de reconstituer en 3D une rue bordée d’immeubles, S. Madeleine réinterprète un symbole typologique de la FVR pour évaluer la hauteur des immeubles. Elle propose une fourchette de 21 à 32 m. La confrontation du plan et des textes juridiques montre certes le non-respect des limites de sécurité, mais dans des limites finalement raisonnables (p. 291-316, 20 fig.). Ce sont aussi les textes juridiques qui permettent à A.M. Liberati de lier développement architectural, urbanistique avec l’évolution de l’organisation juridique des Romains (p. 261‑289, 13 fig.). M. Royo et B. Gruet, devant les difficultés à trouver chez les auteurs anciens des descriptions des paysages urbains, s’interrogent sur la pertinence de la notion même de paysage. Ils étudient les mots qui le désignent, notent l’importance du vocabulaire emprunté à la peinture et à la cartographie, la nature des regards portés, les codes propres qui décident de l’usage que chacun fait des images en fonction de l’effet recherché (p. 377-392). H. Zehnacker montre une forte originalité de la démarche de Varron dans le Lingua Latina, V. Ce dernier cherche par l’enquête étymologique à saisir l’essence même des choses, réalisant une sorte de synthèse entre les deux courants opposés des grammairiens : les partisans de la physis et ceux de la thesis. Cet hymne à la gloire de la République montre que son riche passé est un gage d’avenir glorieux.
Un deuxième thème s’articulerait autour de « Vivre la Ville », à titre collectif ou individuel. La religion sert de lien à plusieurs contributions : remercions J. Champeaux d’avoir redonné à la déesse Roma son identité (p. 85‑95). J.‑L. Bastien étudie la construction des temples votifs, les plus prisés des triomphateurs (tableaux p. 32-33). St. Benoist voit les parcours urbains non seulement comme une définition de la perception de l’espace et la recherche de son appropriation mais aussi comme un symbole d’une société hiérarchisée qui codifie ses rapports au divin (p. 49-61). Enfin, C. Février (p. 143-155) voit dans l’évolution de la pratique du lectisterne la volonté d’intégrer un maximum de compétences divines en vue d’assurer une quasi-infaillibilité pour préserver l’intégrité de l’Vrbs. Un ensemble de communications, plus descriptives, rendront service pour trouver des références littéraires : M.-J. Kardos (p. 209-225) revient sur l’Vrbs dans les Satires de Juvénal, N. Méthy (p. 317-325) décrit Rome à travers le témoignage des Lettres de Pline le Jeune. J.‑P. Thuillier esquisse une géographie sportive de l’Vrbs en cherchant à analyser les flux, le rôle de la police, le grondement de la foule un jour de spectacle (p. 409-419).
Rome sert naturellement de référence pour d’autres territoires géographiques ou pour des époques ultérieures. C. Jouanno (p. 189-207) expose la vision d’Épictète qui voit en Rome une machine à gouverner. A.-V. Pont, en étudiant Smyrne « ornement de l’Ionie » et Nicomédie, capitale impériale tardive, montre que les critères de beauté des cités grecques (bon gouvernement, vertu des habitants) sont délibérément en dehors de l’idéologie impériale. M. J.-L. Perrin collecte sur le site de la Patrologie latine les occurrences Romanus et Roma dans l’oeuvre de Hraban Maur (p. 327-340). Ultérieurement, la vision de l’humaniste J.-J. Boissard est décrite par B. Poulle (p. 364-375, 6 fig.), vision d’une Antiquité austère où il peut cependant cultiver l’amitié. Rome est vraiment « mise en lumière » par F. Lecocq qui nous plonge dans le monde foisonnant de la « phelloplastique », fabrication en liège de maquettes, pour permettre aux voyageurs du grand Tour, aux collectionneurs, dont les rois « éclairés », d’assouvir leur passion de l’Antiquité dans l’Europe des Lumières. On découvre, aux origines, les fabricants de crèches napolitaines, puis l’importance d’artistes italiens et le rôle de cuisiniers tels Carême et surtout C. May (p. 227‑245, 246-259 :
annexes très utiles).
Quelques contributions de qualité paraissent s’intégrer plus difficilement dans le thème général. L’analyse des parois de « la salle des masques » de la maison d’Auguste permet à L. Chevillat d’interroger finement les motifs des fresques afin de déterminer la part de symboles ou de réalité dans les scènes représentées (p. 98-113, 11 fig.). L. C. dégage à la fois une volonté de retour à la tradition sous les auspices d’Apollon ainsi qu’un rappel plus discret à la fois de l’héritage césarien et d’une conception dionysiaque « politiquement correcte » de l’âge d’or. É. Deniaux suit, dans la littérature, l’évolution de la métaphore de l’État vu comme un vaisseau dont la coque représente le peuple, celui qui en assure l’équilibre, le gubernator, après avoir été le Sénat, préfigure l’image de l’homme providentiel. Celui-ci ramènera l’ordre sur la terre en apaisant la mer. On reconnaît Auguste (p. 115-128). P. Sineux cherche à replacer les récits de guérison de l’Asklépéion, dans l’île Tibérine, écrits en grec à la fin du IIe s. ap. J. C., dans le débat plus général de la question de l’écriture et de la lecture à Rome (p. 393-407).

Noëlle Géroudet

Notes
  1. Fr. Hinard, M. R Royo éds., Rome, l’espace urbain et ses représentations, Paris 1991. E. D Deniaux éd., Rome antique, pouvoir des images, images du pouvoir, Caen 2000. Rome en 2000 : ville, maquette et modèle virtuel, actes du colloque de Caen, 28‑30 sept. 2000, F. Lecoq éd., Caen 2003. L’Égypte à Rome, textes réunis par F. Lecoq, 2005. Publication des communications des séminaires : L. L Lecocq éd., De l’Vrbs à la ville, fév. 2001. La consultation du site : www.unicaen.fr/rome permettra de préciser toutes les activités dont la recherche en matière de reconstitution virtuelle.