Roselaar, (S.T.), Processes of Integration and Identity Formation in the Roman Republic. – Leyde : Brill, 2012. – VIII+406 p. : bibliogr., index, ill. – (Mnemosyne, ISSN : 0169.8958 ; 342). – ISBN : 978.90.04.22911.

Édité par Saskia Roselaar, spécialiste de l’ager publicus italien, cet ouvrage reprend le contenu d’un riche colloque tenu à l’Université de Manchester en 2010, à travers une vingtaine des contributions qui y avaient été exposées, toutes en langue anglaise, par des universitaires majoritairement anglo-saxons mais aussi italiens.

Le colloque et l’ouvrage avaient pour objectif de faire le point sur le processus d’unification, d’intégration culturelle (notion conçue au sens le plus large) et de construction d’une identité forte et commune de l’Italie à l’époque républicaine. On notera que le terme de « romanisation » par lequel on désignait habituellement ce processus laisse la place à des qualificatifs plus neutres (« integration », « identity formation ») et certainement beaucoup plus justes dans la mesure où ils ne réduisent pas le mouvement culturel d’unification de l’Italie à la marque apposée par la puissance romaine : mouvement à double sens, qui a autant « italianisé » Rome que « romanisé » l’Italie, le processus d’acculturation s’est aussi nourri d’éléments extérieurs (au premier rang desquels la puissante influence de l’hellénisme) ou produits par les interactions complexes, nombreuses et dotées de leur propre originalité. Dans sa présentation liminaire, S. T. Roselaar pose parfaitement les termes et les perspectives de cette question (p. 1-14), avant de dresser une synthèse des travaux en conclusion (p. 365-371).

Les contributions retenues dans cette publication balayent de manière assez large et variée les diverses et multiples problématiques et thématiques, et proposent également plusieurs études de cas régionales ou locales intéressantes : sans pouvoir en rendre compte de manière exhaustive, on tâchera d’en donner ici un aperçu suffisamment représentatif.

Pour les aspects symboliques et identitaires, on retiendra l’étude de Federico Russo (« The Beginning of the First Punic War and the Concept of Italia », p. 35-50) qui met en lumière comment, à côté de l’inquiétude stratégique de voir la puissance carthaginoise contrôler Messine, l’intervention romaine en Sicile à l’origine de la première guerre punique aurait également été nourrie et justifiée par l’argument de « parenté » (homophyllia) italique entre Rome et les Mamertins, indice fort d’un sentiment d’identité italien déjà en germe.

L’armée romaine fut un puissant vecteur d’intégration de l’Italie. L’étude de Patrick Kent (« Reconsidering socii in Roman Armies before the Punic Wars », p. 71-83) aborde la question de la place des alliés italiens avant que celle-ci soit devenue plus formalisée et encadrée par les termes de la formula togatorum dans l’état décrit par Polybe et Tite-Live à la charnière des IIIe et IIe s. av. J.-C. : avant le renforcement de l’emprise romaine, les coopérations militaires avec les communautés et les peuples italiens étaient nourries mais elles s’appuyaient davantage sur les relations personnelles entretenues avec les chefs et les leaders locaux (il faudrait compléter sur ce point les références citées avec l’étude de G. Tagliamonte sur le mercenariat italique du Ve au IIIe s. av. J.-C. : I figli di Marte : mobilità, mercenari e mercenariato italici in Magna Grecia e Sicilia, Rome, 1994). Nathan Rosenstein (« Integration and Armies in the Middle Republic », p. 85-103) jette, lui, son regard sur la période IIIe – Ier s. av. J.-C., en soulignant la complexité de l’interaction produite par l’intégration des socii dans le dispositif militaire romain : en dépit des processus d’unification (notamment à travers la diffusion du latin, langue de commandement : p. 91-93), les alliés italiens auraient pu maintenir leurs identités propres tout en nourrissant une revendication croissante d’égalité avec leurs camarades romains qui finit par conduire à la guerre sociale.

Seth Kendall (« Appian, Allied Ambassadors and the Rejection of 91 : why the Romans Chose to Fight the Bellum Sociale ? », p. 105-121) et Fiona Tweedie (« The Lex Licinia Mucia and the Bellum Italicum », p. 123-139) reviennent sur les circonstances et le contexte politique précis qui amenèrent au déclenchement de la guerre sociale, soulignant notamment l’intransigeance et l’aveuglement romains sur les revendications italiennes qui rendirent les hostilités inéluctables.

Les activités économiques et leurs implications jouèrent un rôle majeur dans l’intégration italienne : S. Roselaar (« Mediterranean Trade as a Mechanism of Integration between Romans and Italians », p. 141-158) s’efforce ainsi de démontrer que le commerce méditerranéen auquel se livrèrent marchands et négociants italiens suscita et justifia plusieurs interventions de la puissance romaine (on aborde là un débat riche et animé de l’historiographie savante du XXe siècle dont les termes auraient pu être, même succinctement, rappelés) : guerres d’Illyrie mais aussi celle contre Jugurtha, création du port franc de Délos… Les alliés italiens retirèrent des bénéfices économiques considérables de la protection de la puissance romaine, avec laquelle ils étaient de plus en plus associés. L’élévation sociale qu’ils en retirèrent ne fit que renforcer leur aspiration à l’accès à la citoyenneté romaine à la fin du IIe s. av. J.-C.

Deux études de Kathryn Lomas (« The Weakest Link : Elite Social Networks in Republican Italy », p. 197-213) et John Patterson (« Contact, Co-operation and Conflict in Pre-Social War Italy », p. 215-226) rappellent l’importance des relations sociales et des réseaux d’ « amitié » et d’ « hospitalité » de toutes sortes, notamment entre élites italiennes et romaines, au cœur de ces processus complexes d’intégration.

Parmi les études régionales (Larinum par Elizabeth Robinson, p. 247-271, et Capoue par Osvaldo Sacchi, p. 273-288), celle développée par Edward Bispham (« Rome and Antium : Pirates, Polities and Identity in the Middle Republic », p. 227-245) montre à travers l’exemple d’Antium, pourtant élevée au rang de colonie romaine à partir de 338 av. J.-C., le maintien d’une identité locale particulière dont la pratique persistante de la « piraterie » dans les eaux helléniques resta longtemps l’un des traits caractéristiques : au contact des Antiates de souche, les colons romains avaient dû adopter les pratiques et traditions volsques de la guerre de course. À l’époque de la première guerre punique, l’officier Ti. Claudius, alors en poste en Sicile, tenait encore à préciser son identité d’Antiate plutôt que sa qualité de citoyen romain.

Eleanor Jefferson (« Problems and Audience in Cato’s Origines », p. 311-326) attire l’attention sur la portée intégratrice de l’un des premiers monuments littéraires en langue latine : accessible aux élites italiennes dont elle relève les indices de bilinguisme ou de multilinguisme dans la première moitié du IIe s. av. J.-C., l’ouvrage de Caton expose avec force l’idée de l’imbrication des identités romaine et italiques et de leur communauté de civilisation.

Les cultes et dévotions multiples des diverses cités et régions d’Italie prirent également une part notable dans le processus d’acculturation et d’unification de la péninsule, tout en perpétuant les traditions locales et en leur conférant une portée plus large : Elisabeth Buchet (« Tiburnus, Albunea, Hercules Victor : the Cults of Tibur between Integration and Assertion of Local Identity », p. 355-364) souligne ainsi comment, même après avoir été transformée en municipe, l’antique cité latine de Tibur conserva une vitalité et une identité religieuses affirmées à travers ses divinités et ses sanctuaires dont celui d’Hercule Vainqueur, remodelé selon les canons de l’architecture des villes hellénistiques. Mais dans le même temps les cultes tiburtins étaient bien devenus partie intégrante de la culture religieuse romaine et l’enjeu de revendications et de rivalités politiques à Rome.

Bénéficiant, qui plus est, des qualités éditoriales traditionnelles de la collection, le recueil ainsi constitué est une réussite dont il faut féliciter les contributeurs et la direction scientifique car nous sommes loin ici de ces ouvrages collectifs de convenance tant le livre forme un ensemble à la fois homogène, varié et stimulant, venant éclairer un sujet important. Homogène car chacune des études proposées répond bien à la problématique commune de départ, l’examen de ce processus d’intégration complexe qui aboutit à l’unification progressive de l’Italie tout au long de l’époque républicaine. À travers la grande variété des thématiques explorées (un bel exemple d’histoire totale d’ailleurs), on y saisit aussi mieux la richesse du phénomène qui ne saurait être réduit à l’imposition de l’autorité de Rome, par ailleurs bien réelle et déterminante, et l’on y réévalue à juste titre le rôle des multiples identités italiques et celui des interactions dans la formation de la Tota Italia qui prend une forme achevée à l’aube de l’époque impériale.

Henri Etcheto

mis en ligne le 4 juillet 2016