Rosen (K.), Attila. Der Schrecken der Welt. – Munich : C. H. Beck, 2016. – 320 p. : bibliogr., index, fig. – (Eine Biographie) – ISBN : 978.3.406.69030.3.

Le récent livre du professeur Klaus Rosen (Institut für Geschichte der Universität Bonn), Attila, terreur du monde, est un récit historique très complet et richement documenté. Sous ce titre centré sur le personnage, cette étude approfondie traite des origines des Huns, de leur domination européenne au Ve siècle, du règne et de la personnalité d’Attila, puis on continue sur la fin et les suites de cet empire dont les échos se retrouvent dans l’histoire jusqu’à l’époque contemporaine.

I. Attila actuellement. Attila et les Huns sont devenus synonymes d’ennemi de la civilisation, comme dans la Lettre ouverte de Jean d’Ormesson « au président de la République et aux ˮAttilaˮ de l’éducation ». Pendant la première guerre mondiale, Français, Anglais et Allemands s’invectivent ainsi mutuellement ; Adolf Hitler identifie les Soviétiques aux Huns.

II. Tempête sur l’Europe. Au IVe siècle, l’arrivée des Huns met en mouvement les Alains, Goths, Taïfales, Sarmates. Les témoignages viennent des auteurs romains du dernier quart du IVe siècle, Ambroise, Rufin, Jérôme, Eunape, Ammien Marcellin. Pour l’apparition des Huns, on adopte les légendes de la vache ou du cerf qui les auraient guidés. Au début du Ve siècle, des auteurs chrétiens, Jérôme et Prudence, prétendent que des Huns se convertissent.

III. Qui étaient les Huns ? Les auteurs du Ve siècle, Philostorge, Procope, Cassiodore (transmis par Jordanès), Sidoine Apollinaire, se contentent de légendes pour expliquer les origines des Huns, qu’ils font venir du Nord. Pour Ammien Marcellin, ils se trouvaient au-delà du marais Méotide, pour Eunape (transmis par Zosime) au-delà des Scythes, dans la steppe kazakhe. Des archéologues russes reconnaissent les Huns dans une civilisation dont une partie avait atteint l’Altaï. Le début de la migration des Huns est probablement lié à des raisons climatiques. Leur identification avec les Xiongnu semble se confirmer. Les Huns avaient leur propre langue.

Ammien décrit leur physionomie, leurs coutumes, leur adresse à cheval, l’utilisation de l’arc et de flèches en os, de l’épée et du lasso, ils n’ont pas de religion et vivent dans des chariots. Il s’agit d’éléments mal compris de la civilisation nomade : une économie d’élevage et des croyances dans les éléments naturels. L’archéologie illustre la richesse du mobilier, les pointes en fer à trois ailettes et l’arc composite. Les traits mongols concernaient un quart de la population. On usait de tatouages et de la déformation des crânes : des signes de noblesse. Claudien, Sidoine Apollinaire et Cassiodore (cité par Jordanès), abondent dans le même sens : aspect repoussant et adresse à cheval.

IV. L’attaque. En 375, les Huns du roi Balamber attaquent et soumettent les Alains puis le royaume ostrogothique (des Greutungi) d’Ermanaric. Tout le peuple est en mouvement. La présence de femmes dans l’armée (Procope), reste débattue. Les cavaliers envoient une pluie de flèches et effectuent des fuites simulées pour attirer l’adversaire dans un piège. Le fils mineur d’Ermanaric et son peuple trouvent refuge dans l’empire romain. Les Wisigoths (Tervingi) sont mis en fuite. Les Goths coalisés vainquent les Romains à Adrinople le 9 août 378 où l’empereur Valens périt. Les Huns arrivent jusqu’aux Carpates et reçoivent un tribut de l’empire romain d’Orient.

V. Entre Empire romain et Barbaricum. Les empereurs Gratien et Théodose adaptent leur politique. Théodose fait même appel à des mercenaires hunniques et alains, contre les usurpateurs. S’ouvre une ère où les différents groupes barbares de l’Europe se joignent aux empereurs et usurpateurs, aux Huns, et les uns aux autres. Gêné par l’origine barbare de ses victoires, Théodose met en avant le Dieu des chrétiens. Son général, Stilicon, fait appel aux Huns qui forment par la suite sa garde.

VI. L’empire romain : garde-manger en self-service. Les Huns sont au voisinage de la Thrace. Ils commencent à coordonner leurs forces. On connaît Basik et Kursik, des personnages royaux (non des rois), régnant à deux, sur les steppes près du Caucase.

VII. Le roi hunnique et l’empereur romain. Uldin, le roi hunnique de 400, fait des incursions au sud du Danube. Il exécute Gaïnas, commandant goth révolté et conclue avec Arcadius un traité qui lui accorde un tribut. La pression des Huns déclenche l’attaque de Radagaise, à la tête d’une armée immense, contre l’Italie. Stilicon fait appel aux Huns, mais il rapatrie aussi des troupes depuis le Rhin. Pressés à l’Est par les Huns et les Goths, les Vandales, Alains, Suèves, se mettent en mouvement (Orose, Zosime, Jérôme), traversent le Rhin le 31 décembre 406, puis la Gaule et s’installent en Espagne en 409. À la mort d’Arcadius en 408, Uldin, délié de sa parole, attaque les provinces de Mésie et de Thrace. Les Wisigoths prennent Rome en 410. Olympiodore effectue en 412/13 une ambassade chez les Huns, gouvernés par le grand-roi Karaton.

VIII. La première royauté double hunnique : Oktar et Rua. Les deux frères dirigent les Huns dans les années 420. Ils ont encore deux cadets peut-être de mère différente, Mundjuk (le père d’Attila) et Oebarsius. Ils ont chacun leur part de royaume, Oktar à l’Ouest et Rua à l’Est, où il porte la guerre en Thrace en 422. Un traité avec Théodose lui accorde un tribut.

Flavius Aetius devient l’homme politique le plus important de l’Occident avec l’appui des Huns. À la mort d’Honorius en 423, il devient gouverneur du palais en soutenant l’usurpateur Jean et va chercher une armée hunnique en 425. Une nouvelle armée amenée en 433 lui permet de s’imposer auprès de Valentinien III et sa mère, Galla Placidia, qui lui remet le titre de maître de la milice puis patrice en 435. À la mort d’Oktar (indigestion lors de la campagne contre les Burgondes vers 430), Rua devient le seul roi des Huns.

IX. La deuxième royauté double hunnique: Bleda et Attila. Ils succèdent à leur oncle et partagent le territoire. Ils négocient avec une ambassade de Théodose à Margus, sur la libérations des prisonniers hunniques et le rachat des Romains, le versement du tribut, l’extradition de Mama et Atakam (de la famille royale hunnique, exécutés par les Huns). Aetius fait appel à eux en Gaule, contre les Burgondes en 436, les Bagaudes et les Goths en 437-438. En 439, les rois hunniques dévastent l’Illyrie et la Mésie, puis, en 442, l’Illyrie et le Thrace, et vainquent les Romains à Chersonèse. Tribut et butin appartiennent en propre aux rois qui les distribuent.

Attila fait assassiner son frère Bleda (Marcellinus, Chronica gallica, Jordanès), à une date inconnue et pour des raisons encore débattues (pouvoir, désaccord, jalousie ?) et soumet ses peuples.

X. Attila souverain. Attila a une sorte d’administration. Il a comme secrétaire Oreste, un Romain. Edekon, d’origine gothique, sert aussi à sa cour. Valentinien cède la Pannonie Première et la Valérie aux Huns. Comme les transfuges ne sont pas livrés, Attila mène campagne en 449 dans les Balkans et en Thrace. L’ambassade d’Anatole prend en note les conditions d’Attila.

Les paiements saignent l’empire et obligent à une politique d’imposition qui désespère la population. Priscus souligne le cas d’Asamus, forteresse du Danube, qui résistait à un siège hunnique. Attila avait trouvé le moyen de combler ses fidèles, dont Oreste et Edekon, en les envoyant en ambassade à Constantinople, où ils reçoivent des cadeaux. Chrysaphius tente de gagner à sa cause Edekon pour faire assassiner Attila, et met en route l’ambassade de Maximin, dont fait partie l’interprète Vigilas, chargé d’organiser le complot à l’insu des ambassadeurs.

XI. Une visite à Attila. Priscus, choisi par Maximin, fait partie de cette ambassade de 449. Il fait un rapport détaillé de son voyage, inclus dans une histoire byzantine, terminée probablement avec l’année 472 (fragments du livre 3 ; son rapport est inclus dans la collection de Constantin Prophyrogénète au Xe s.). Ayant atteint le camp d’Attila, l’ambassade a du mal à lui parler directement et tente de l’approcher par Scottas. Edekon dévoile le complot à Attila. Ellac, son fils aîné, et Onégèse sont en campagne contre les Akatires dont Ellac devient le roi.

Attila reçoit les ambassadeurs. Après un échange officiel, il renvoie Vigilas sous prétexte de régler l’extradition de transfuges. Attila épouse la fille d’Eskam, son fidèle ; il est polygame, par diplomatie, pas seulement par goût. Ils arrivent dans la résidence d’Attila, comprenant un palais en bois. Onégèse invite l’ambassade. Priscus rencontre un Grec, esclave libéré d’Onégèse, avec qui ils comparent la vie chez les Huns et chez les Romains. Ils approchent Onégèse pour qu’il intervienne auprès d’Attila.

Priscus effectue une visite officielle à Kreka, l’épouse principale d’Attila. Attila arbitre un conflit et reçoit des ambassades étrangères. Grâce à Onégèse et ils finissent par être reçus mais Attila exige des interlocuteurs, plus haut placés, de sa connaissance. Ici se situent des scènes devenues célèbres du banquet : Attila sur son lit, avec les places d’honneur à ses côtés, son aîné n’osant lever le regard sur lui ; son cadet, Ernac, qui doit continuer sa lignée ; des coupes levées, deux Huns chanteurs, Zerkon le nain. Priscus décrit l’apparence d’Attila et remarque la simplicité – ostentatoire – de ses couverts et de ses vêtements et armes. Le lendemain, nouveau banquet, avec Oebarsius (son oncle paternel) sur la place d’honneur. L’ambassade doit s’en retourner à Constantinople. Vigilas revient avec 100 livres d’or mais finit par dénoncer le complot. Attila envoie Oreste et Esla à Théodose pour lui faire dire que désormais Attila le considérait comme un esclave.

En 450, l’ambassade d’Anatole et de Nomus arrive, selon l’exigence d’Attila qui s’avance à leur rencontre. Nouveau traité, comprenant la gestion des marchés frontaliers, la libération de Vigilas contre rançon, des cadeaux et des captifs offerts par Attila à l’ambassade. On dirait qu’Attila cherche la paix avec l’empire d’Orient car il projette d’envahir l’Occident.

XII. L’empire d’Attila. Le portrait et le destin d’Attila tracés par Priscus, avec 20 ans de recul, est transmis par Jordanès. Issu de la famille royale, ayant établi son autorité unique, il se repose sur les nobles (logades), Edekon, Scottas, Oreste, Onégèse, Berichus. Sa résidence se trouve dans la plaine du bassin des Carpates et il commande à une armée estimée à 500 000 guerriers. Les Huns pratiquent le nomadisme et la chasse, l’agriculture étant certainement assurée par les peuples alliés. Ils boivent le kamon, bière d’orge, et le medos, l’hydromel.

Attila mène une politique contre les deux parts de l’empire romain, les peuples germaniques extérieurs et les autres Huns, comme les Akatires. Son pouvoir repose en partie sur la crainte de ses actions implacables. Il domine de nombreux peuples. Il intervient dans différents conflits, en donnant asile au chef des Bagaudes ; en accordant son soutien au fils aîné du roi franc dont le cadet se dispute la légitimité ; en répondant à Honoria, augusta, la sœur de Valentinien, cloîtrée par celui-ci, qui lui propose le mariage. Attila considérait comme sa dot la moitié de l’empire. Théodose II était plutôt favorable au départ d’Honoria chez les Huns, et proposait de trouver une somme de compensation. Dans le refus d’Attila, on perçoit une ambition, supérieure aux précédentes, d’être le maître du monde, image dont participe la découverte de l’épée du dieu de la guerre. Pour la signification de son nom, l’auteur opte pour « seigneur universel », préfiguration de son sort – plutôt que le « petit père » d’origine gothique.

XIII. La guerre contre l’Occident. En 450, Marcien, le successeur de Théodose II à l’Orient, refuse de payer le tribut. Valentinien III refuse d’envoyer Honoria. Attila et son armée composite (Ostrogoths de Valamir, Gépides d’Ardaric et d’autres) passent le Rhin. La taille de l’armée est discutée, environ 50 000 hommes. Les Francs sont peut-être ceux du prince protégé. Les Burgondes sont ceux du Main : des charpentiers qui pouvaient maintenant construire des navires. Les Huns pillent Metz. À Troyes, l’évêque Loup se met à leur disposition pour épargner sa ville. Aignan d’Orléans est à la tête de la défense de la ville, jusqu’à l’arrivée de l’armée d’Aetius.

Aetius fait appel aux peuples de la Gaule, Francs, Sarmates, Armoricains, Burgondes. Selon l’auteur, parmi les motivations d’Attila figurait surtout la volonté de prouver sa valeur en menant une campagne victorieuse. Après l’échec d’Orléans, il devait rapidement redresser la situation. C’est Attila qui choisit le champ de bataille, c’était un retrait stratégique pour atteindre un espace suffisamment grand et la ville de Troyes qu’il a épargnée. Les champs Catalauniques (ou Mauriaques) se trouvent à 5 km de Troyes. D’après Jordanès, les Huns se mettent sur la défensive et un affrontement a lieu entre Francs et Gépides. Attila harangue son armée (topos antique), et s’engage une bataille mémorable. Les chiffres de 165000 (Jordanès) ou 300000 (Hydace) morts sont exagérés, mais témoignent d’un grand carnage. On se demande depuis cette époque pourquoi Aetius n’en a pas fini avec son adversaire. L’auteur souligne l’aide que les Huns lui avaient apportée – personnellement et à la Gaule entière – au début de sa carrière.

L’année suivante, Attila mène une campagne en Italie, une nouvelle tentative de prouver son succès au combat. Aquilée soutient le siège pendant 3 mois, mais finit par tomber et être détruite. D’autres villes d’Italie du nord suivent. Dans le campement de la vallée du Pô, le malaria et famine se propagent. Valentinien et Marcien s’étant finalement rapprochés, une contre-attaque est menée sur les territoires hunniques. Une ambassade du pape Léon satisfait Attila. Il se prépare à rentrer, en demandant toujours Honoria et sa dot et promettant de revenir. Il échange toujours aussi avec la cour d’Orient.

XIV. La fin. Avant de partir en campagne contre Marcien, Attila épouse Ildico, dont le nom semble germanique. Enivré au mariage, il meurt étouffé par un saignement de nez la nuit de ses noces. Jordanès relate la consternation, les scènes de deuil, le chant funèbre, le banquet funéraire et d’enterrement (d’après Priscus). Dans toute l’Europe règnent l’étonnement, le soulagement et l’attente. Des soupçons se font jour contre Ildico et Aetius. Un tertre cénotaphe est élevé et le corps enterré dans un lieu secret, avec un riche mobilier.

Un an plus tard, rien ne restait de son empire. Ses « nombreux » fils – dont cinq sont nommément connus – n’arrivent pas à s’entendre. Ardaric, roi des Gépides, le fidèle d’Attila, prend la tête d’une coalition qui inflige une défaite finale aux Huns et leurs peuples fidèles au Nedao. Certains des peuples (Ruges, Ostrogoths), ainsi qu’une partie des Huns sont intégrés dans l’empire. Les Huns, sous la conduite de plusieurs fils d’Attila, regagnent la rive nord de la mer Noire. Des guerriers hunniques deviennent des mercenaires des Romains au Ve-VIe siècle. Avec les Utigours et Koutigoures (Agathias), l’histoire hunnique proprement dite arrive à sa fin.

XV. Souvenir sans fin. Le nom des Huns persistait, notamment par des identifications erronées avec les Avares puis les Hongrois. En Gaule et en Italie, le souvenir de ses campagnes est transmis dans les villes. Attila et les Huns s’intègrent à la mythologie germanique (Waltharius IXe-Xe siècle, Nibelungenlied et Edda). En Italie, lors des attaques hongroises, on invente la légende de saint Giminianus, où apparaît l’appellation Fléau de Dieu (flagelle Dei), destiné aux serviteur désobéissants de Dieu (« fouet » serait plus approprié). On insiste sur ses origines diaboliques avec les cornes. La rencontre d’Attila avec le pape Léon est reprise dans la Légende dorée de Voragine au XIIIe siècle. En Hongrie, l’identification erronée des Hongrois avec les Huns est acquise au XIIIe siècle, de sorte que jusqu’à maintenant ils y sont bien considérés. Les éditions des textes antiques, du XVe au XVIIIe s., permettent des études historiques comme celle de Gibbon et l’intégration dans la littérature, comme chez Corneille et Montesquieu. Napoléon, Bismarck et Guillaume II sont comparés à Attila. En Allemagne, la tradition s’inscrit dans la Nibelungenlied. Le terrain est prêt pour les utilisations du XXe siècle traitées au Chapitre I.

Quelques illustrations agréables, cartes intéressantes. Un ouvrage qui vaut l’effort de s’y plonger, également une source appréciable pour retrouver les références des textes historiques.

Le public français trouvera une grande partie de ces informations dans Bóna (I.), Les Huns, Errance, Paris, 2002 ; Escher (K.) et Lebedynsky (I.), Le dossier Attila, Actes-Sud, Arles, 2007 (dont le récit de Priscus). À paraître en 2017, Lebedynsky (I.), Huns d’Europe, Huns d’Asie, Actes-Sud.

Katalin Escher

mis en ligne le 25 juillet 2017