Rudhardt (J.), Opera Inedita. Essai sur la religion grecque & Recherches sur les Hymnes orphiques. – Ed. par Ph. Borgeaud et V. Pirenne‑Delforge. – Liège : Centre International d’Etude de la Religion Grecque Antique, 2008. – 346 p. : bibliogr., index. – (Kernos, ISSN : 0776.3824 ; supplément n°19). – ISBN : 2.9600717.2.6.

Après l’édition des conférences de Jean Rudhardt (Genève, Labor et Fides, 2006) sous le titre Les dieux, le féminin, le pouvoir. Enquêtesd’un historien des religions, Philippe Borgeaud (PB) et Vinciane Pirenne-Delforge (VPD) poursuivent leur devoir d’inventaire en publiant dans un supplément de Kernos deux de ses monographies inachevées. Précédé d’un bref préambule (p. 9-10), de la biographie du savant disparu par PB (p. 11-18) et de sa bibliographie recensée par Philippe Matthey (p. 19-23), l’Essai sur la religion grecque est préfacé par VPD, les Recherches sur les Hymnes orphiques par PB. À chacune de ces études sont associés un index général et un index des mots grecs, consultables en fin d’ouvrage.
Sous le titre « Comment on devient historien des religions », PB met en perspective les péripéties d’une vie qui fit de Jean Rudhardt un autodidacte et un « athée militant » (p. 12). Bien qu’il n’ait jamais reçu l’enseignement d’un historien des religions, il fut reconnu grâce à sa thèse publiée en 1958, Notions Fondamentales de la Pensée religieuse et actes constitutifs du culte dans la Grèce classique, comme un des meilleurs spécialistes dans ce domaine. PB souligne l’originalité d’une démarche empathique : pour comprendre le phénomène religieux des Grecs, « Rudhardt se fait Grec, pense en Grec » (p. 17). En outre, il eut toujours le souci d’insérer ses recherches dans l’histoire de la discipline qu’il eut la joie d’enseigner en tant que titulaire de la chaire genevoise d’histoire des religions de 1965 à 1987.
L’Essai sur la Religion Grecque (p. 33-156) se présente comme une réflexion sur la religion et sur les objets sacrés. Dans son introduction, Jean Rudhardt dresse un bilan historiographique en relevant les limites et les apories aussi bien des « vieilles théories » que des nouvelles – de la psychanalyse au structuralisme. Soulignant qu’ « explication ne vaut pas compréhension », il rappelle sa méthode et son parti pris de « subjectivité hellénique » (p. 44) autant que faire se peut, en employant les mots des Grecs, en raisonnant selon leurs concepts et en tentant de se déprendre de ses habitudes de pensée. Dans la présente étude, il remet en question certaines des conclusions de ses Notions, en particulier, l’idée de puissance. Il analyse la religion comme un système fondé sur l’inspiration, qui à la différence des religions révélées, n’est jamais figé, jamais unique, jamais achevé. Pour autant, comme la langue grecque, cette tradition contribue à définir l’unité et l’identité d’une culture.
Dans ses Recherches sur les Hymnes Orphiques (p. 157-325), essai moins abouti que le précédent, l’auteur étudie les livres de prière attribués à Orphée par la tradition, dans quarante manuscrits datés des XVe et XVIe siècles. Il s’agit là d’une étude préparatoire à la synthèse qui devait accompagner la traduction de ces 87 Hymnes orphiques. Après avoir présenté dans son introduction l’histoire du corpus et de la critique à laquelle il a été soumis, Jean Rudhardt fait le pari suivant : « Je crois sage d’accueillir ce recueil comme il se présente à nous, d’admettre qu’il est ce qu’il prétend être : ceux qui lisaient ou récitaient les Hymnes les tenaient pour le produit d’un enseignement donné par Orphée » (p. 168). L’étude de la forme des Hymnes consiste en une analyse de leur structure et de leur style. Les prières sont écrites dans une langue liturgique, fondée sur des schémas communs qui n’entravent pas la liberté du poète et dont les procédés stylistiques, qui juxtaposent simplicité et étrangeté, ont pour finalité d’ouvrir l’esprit sur le mystère du divin. Dans les Hymnes, il y a quelque 70 divinités que Jean Rudhardt a classées par groupes, et hiérarchisées pour comprendre les croyances relatives aux dieux dans le système orphique. Si les dieux ne sont pas décrits dans ces poèmes, la combinaison d’images mythiques parfois contradictoires, a pour finalité de suggérer « l’invisible et l’inconcevable ». Les grands traits de cette ordonnance accordent la première place à Zeus et à Dionysos auquel est identifié le dieu Premier-né (protogenos), né de l’oeuf primordial, dieu aux ailes d’or et à la voix de taureau.
Ces deux essais – parce que justement ils sont inachevés tout en étant d’une excellente facture et d’une grande lisibilité, permettent d’approcher une méthode au plus près. Face à l’opacité redoutable que tout système religieux oppose à qui tente de le décrire et de le comprendre, Jean Rudhardt a fait le pari d’une subjectivité assumée dans le respect total des textes. Il a refusé d’appliquer à ses dieux grecs une grille de lecture forgée à partir d’un autre modèle social. Ces deux monographies valent tout autant pour la méthode que pour leur apport. Elles contribuent en effet à éclairer des notions aussi complexes que celles du sacré, de la piété, du sacrifice et de la prière. En particulier, l’Essai sur la religion grecque pourrait trouver sa juste place à la suite des Notions Fondamentales en cas de réédition, pour que la démarche philologique poursuivie par Jean Rudhardt trouve sinon son aboutissement du moins son prolongement toujours vivant et toujours pertinent.

Geneviève Hoffmann