Schauer (M.), Aeneas dux in Vergils Aeneis. Eine literarische Fiktion in augusteischer Zeit. – Munich : C. H. Beck, 2007. – 304 p. : bibliogr., index . – (Zetemata ISSN : 1610.4188 ; Heft 128). – ISBN : 3.406.56483.3.

Dans cet ouvrage, MS développe une lecture de l’Énéide, et plus spécialement une appréciation de son rapport à la politique d’Auguste, qui se fonde essentiellement sur une critique interne de l’oeuvre et prend comme angle d’approche le portrait d’Énée en tant que chef et leader politique. Dans sa première partie, méthodologique et programmatique, il souligne que, quand Virgile écrit l’Énéide, l’horizon politique est encore incertain et que le poète est davantage en position d’agir en visionnaire, cherchant à influencer l’avenir, qu’en thuriféraire d’un régime qui n’est pas encore consolidé.
Dès lors, c’est à une découverte de l’Énéide elle-même, un monde empreint de mythes, multiforme et étranger au présent – et dans une certaine mesure propre à échapper à ce présent – que MS invite dans la deuxième partie. Il y considère successivement : les modalités de la translatio Troiae et plus spécialement ce qui regarde les Pénates de Troie ; l’espace de l’épopée, vu comme un espace commun dans lequel les liens de parenté côtoient les alliances diplomatiques ; le rôle des dieux et des fata, qui, tout en guidant Énée, limitent son champ d’initiative. Ces analyses ont en commun d’engager à prendre la mesure de ce qui limite le champ de manoeuvres d’Énée et le fond dans une collectivité, dans une société – celle des exilés troyens – finalement assez égalitaire.
C’est sur la base de ces réflexions que s’inscrit la troisième partie, plus spécifiquement réservée au personnage d’Énée. D’abord, MS attire l’attention sur l’effet que certaines techniques narratives, et singulièrement le flash-back à la 1ère personne des livres II-III, ont sur la perception du personnage, notamment en ce qui concerne son rapport à la figure paternelle. Il s’attache ensuite à tout ce qui fonde le leadership d’Énée : autorité naturelle, rôles et fonctions qu’il occupe parmi les Troyens, reconnaissance de son statut de chef dans son propre discours ainsi que dans celui de ses compagnons, des autres personnages et du narrateur, structures hiérarchiques de la communauté qu’il dirige, insignes extérieurs du commandement, missions dont il est investi… Ce leadership n’est du reste pas nécessairement militaire ; au contraire, c’est là un aspect auquel Énée ne semble se résoudre que contraint, et s’il apparaît sur le champ de bataille, c’est davantage en héros iliadique qu’en stratège et commandant de guerre. Ses diverses prises de parole le montrent d’ailleurs tourné vers la paix. De même, il ne se sert pas de la religion pour légitimer son commandement. Ses principales qualités sont la cura, la compassion et la prise en compte de chaque élément de la communauté qu’il dirige et dont il cherche à obtenir l’accord lorsqu’il prend des décisions. Tous ces traits font de lui un leader singulier, sui generis, qui n’est réductible ni au modèle homérique ni au modèle romain. Il est en somme en conformité avec le monde de l’Énéide, lui-même « entre deux mondes », dans lequel les codes de la culture troyenne sont en voie de désuétude et ceux du mos maiorum encore en gestation.
En conclusion, MS confronte l’Énée qu’il a ainsi reconstruit avec Auguste (quand bien même on connaît mal les options idéologiques de celui‑ci durant les années 20 av. J.-C.). Auguste lui aussi se trouve à un passage entre deux mondes, ceux de la République et du Principat ; dans ce sens, l’absence de rôle donné à la noblesse troyenne refléterait la crise de l’aristocratie romaine au sortir des guerres civiles. De même, il fonde en grande part son leadership sur un charisme personnel, sur une auctoritas qui n’est finalement que sanctionnée, et non fondée, par les pouvoirs qui lui sont conférés ; à cet égard, on note qu’Énée ne se désigne jamais lui-même comme roi, un terme que devait aussi éviter le fils de César (cf. Aen., XII, 190 nec mihi regna peto). On relève aussi l’attention portée par l’un et l’autre à la famille. Tous deux, enfin, peuvent apparaître comme des hommes qui prennent leurs responsabilités parce qu’il y sont poussés par les circonstances. À cet égard, le grand rôle donné par Virgile au destin, dans la mesure où il relativise le succès d’un Énée qui ne pouvait pas échouer, empêcherait de voir dans son épopée un panégyrique sans nuance d’Auguste : pour le poète, le peuple romain, plus que son chef, est au coeur des préoccupations.
L’ouvrage est porté par une profonde connaissance de l’oeuvre virgilienne. L’analyse, dégagée des considérations esthétiques et des interpolations psychologisantes, se fonde sur des éléments objectifs contenus dans l’oeuvre, comme les informations dispensées ou le vocabulaire utilisé (ces éléments font l’objet de relevés parfois exposés sous forme de schémas ou de tableaux). Les conclusions semblent ainsi s’imposer par induction et ne pas procéder de grilles de lecture aprioristiques. Cette posture d’objectivité, associée à un style et à une argumentation d’une grande clarté, ferait presque oublier que la lecture qui nous est proposée, quelle que soit sa pertinence, ne recouvre – et comment pourrait-il en être autrement ? – qu’une partie de la complexité de l’épopée virgilienne, dont est reconnue la plurivocité de significations. MS d’ailleurs en convient lui-même et ceci ne fait qu’apporter au prix de cette étude menée avec intelligence, détermination et honnêteté intellectuelle. La bibliographie (majoritairement en allemand et en anglais) est abondante, les notes en bas de page complètent opportunément le texte ; deux indices (général et passages discutés).

Olivier Devillers