Scholies à Apollonios de Rhodes. – Traduites et commentées par G. Lachenaud. – Paris : Les Belles Lettres, 2009. – XLVI+578 p. bilingue : bibliogr., index – (Fragments ; 9). – ISBN : 978.2.251.74208.3.

En hommage à celui qui fut le maître des études sur la poésie grecque hellénistique et romaine à Nanterre, Francis Vian, son ancien collègue Guy Lachenaud (G. L.), dans ce travail considérable, republie le texte de l’édition des scholies à Apollonios par Carl Wendel (Berlin 1935, réimpr. 1958). Wendel, et ses devanciers, nous ont livré un texte composite ; G. L. n’a pas refait, et on le comprend, le patient jeu d’assemblage entre les représentants des différentes familles de manuscrits sur un même texte, ni le jeu de piste du repérage des morceaux de savoir errants qui peuvent servir à l’explication de difficultés analogues chez différents auteurs, ce qu’il appelle les Wanderscholien ou « scholies nomades » (p. XXIX). Il en donne un résumé succinct et clair, p. XIII-XV, qui nous introduit dans ce monde flottant des scholies, reflétant les commentaires continus des critiques d’époque augustéenne, eux-mêmes donnant accès à ce qui reste d’un « patrimoine littéraire » constitué dans sa majeure partie avant Apollonios, patrimoine cité indirectement dans la plupart des cas, comme l’a montré de son côté Alan Cameron (Greek Mythography in the Roman World, Oxford 2004). L’énumération sèche des sources alléguées est complétée, dans le texte, par des renvois bien à jour aux éditions modernes de fragments, par exemple celle de Robert L. Fowler (Early Greek Mythography, Oxford 2000). Il faut souligner ici l’intérêt de l’étude d’histoire littéraire qui mène le lecteur de la composition des recueils d’hypomnèmata (« aide-mémoire » ) à leur découpage en petites unités, fractionnant le savoir selon ses catégories. Ces pages seront précieuses pour nos étudiants, et sans doute aussi, parfois, pour leurs maîtres. La langue des scholies, dans le principe, ne pose pas de difficultés particulières, puisqu’elle vise à expliciter, fût-ce au prix d’un affadissement, le style élevé d’Apollonios. Et G. L. ne manque pas de renvoyer aux travaux de Pascale Hummel sur « la prose scholiographique ».

Fallait-il traduire ces scholies ? J’avoue m’être posé la question. Mais, au-delà de la commodité pédagogique incontestable qu’apporte la traduction, elle a aussi l’intérêt de mettre le lecteur en contact direct avec une (ou des) interprétations antiques de cette poésie savante ; elles imposent un salutaire exercice de compréhension fine et, ici, de rapport entre langue courante et vocabulaire technique. Naturellement, le risque est toujours de trop appuyer d’un côté ou de l’autre, dans la recherche notamment d’un vocabulaire adapté à la critique littéraire des Anciens. Par exemple, il n’était, me semble-t-il, nul besoin de rendre µetaf?a??µe???par « transformé » plutôt que par « traduit », emploi courant (II, 946-54c). Et dans un travail de cette ampleur, les lapsus ne sont pas évitables : bénins, en II, 915, pa??p?e??, glose de ?µ?t?e??, serait mieux rendu par «longeaient» que par «naviguaient»; voire divertissants : dans le premier passage cité, par la vertu sans doute d’un a?lu ??, les « ivrognesses » sont devenues des ivrognes, malgré toutes les indications en sens contraire données par le reste de la scholie.

Mais le défi à relever était avant tout celui du commentaire de commentaire. Prenons les scholies relatives au fleuve Parthénios (II, 936-42 et 941-2a). La note de G. L. à la première, d’une parfaite concision, se borne aux références des auteurs cités par le scholiaste ; la seconde, en cinq lignes, est une sorte de scholie bis qui complète l’histoire de Sèsamos / Amastris par une ébauche de notice prosopographique. On ne se plaindra ni de l’une ni de l’autre. Et au début de la même scholie, on saura gré à G. L. de signaler, fût-ce de manière lapidaire, la conjecture de Höfer ?p????a?au lieu de ?p? S???a?, qui restitue des origines béotiennes à la nymphe Sinopé, fille de l’Asôpos (la mention « Höfer » renvoie à son article ‘Sinope’ du Myth. Lex., IV, col. 948, l. 18-20).

On le voit, il s’agit là d’un travail tout en dentelle fine. Il demande à être vu à la loupe, mais l’exercice auquel je me suis livré sur quelques vers du chant II apportera sa récompense au lecteur patient. F. Vian nous a légué un commentaire copieux du texte même, dans lequel une part enviable est donnée aux problèmes de sources. G. L. était face à deux écueils : hydropisie de gloses éclatées ou sécheresse squelettique des références. Il a su trouver son passage entre ces Symplégades philologiques, non sans y laisser lui aussi quelques plumes. Mais grâce aussi, désormais, à son travail, la Toison est au bout du voyage.

Pierre Chuvin