Seneca, Thyestes. – Edited with Introduction, Translation and Commentary by A. J. Boyle. – Oxford : University Press, 2017. – CXLV+561 p. : bibliogr., index. – ISBN : 978.0.19.874472.6.

À la faveur d’un renversement de la hiérarchie littéraire (dont les causes seraient intéressantes à étudier), Plaute et Térence semblent aujourd’hui recueillir moins d’attention que Sénèque le Tragique, que ce soit dans le monde de la recherche, dans celui de l’édition commerciale (notamment la production de poche) ou dans celui de la mise en scène. Antonin Artaud, l’un des pionniers de cette réhabilitation, considérait ainsi l’œuvre dramatique de Sénèque, prise dans son ensemble, comme l’une des incarnations les plus parfaites du « théâtre de la cruauté » qu’il appelait de ses vœux[1]. Or de toutes ces tragédies Thyeste, dépassant même Médée, est peut-être la plus sombre : cette noirceur ressort bien dans ce commentaire d’une ampleur comparable à ceux que Anthony Boyle a consacrés chez le même éditeur à d’autres pièces du corpus sénéquien ou pseudo-sénéquien, en observant une admirable régularité (Octavie [2008], Œdipe [2011] et Médée [2014]).

Disons d’emblée que cette somme sera indispensable pour étudier la tragédie, qui avait déjà donné lieu à des commentaires de R. J. Tarrant (Atlanta 1985) et de Fr. Giancotti (Turin 1989) : le travail de Boyle corrige et enrichit considérablement ces deux ouvrages. L’introduction, très complète, se recommande par sa commodité, par exemple quand elle résume en quelques mots des dizaines de passages précis du De ira et du De clementia susceptibles de fournir des points d’appui pour la compréhension de Thyeste (p. LV-LXVIII) ; le rappel de la dimension politique du théâtre à Rome avant Thyeste est aussi particulièrement bienvenu (p. LXXV-LXXVIII) ; l’analyse de la façon dont Atrée devient une sorte de dieu bestial à la fin de la pièce est également très fine (p. XCVIII-CII), de même que l’observation selon laquelle, dans les imitations de la tragédie, le thème du cannibalisme a souvent été escamoté (p. CXXVIII-CXXIX). Ajoutons que Boyle a le don de forger d’excellentes formules (p. CV : « The play does not end ; it stops »), parfois teintées d’humour (p. 106, à propos de l’arrivée de l’ombre de Tantale sur scène et de ses propos frappants : « Hell has released both a sinner and a poet » ; aussi p. 127 : « Fury knows her Ovid »).

Les tragédies de Sénèque ont déjà été éditées par plusieurs savants plutôt interventionnistes, notamment O. Zwierlein (Oxford 19861, puis plusieurs réimpressions révisées), et surtout G. Liberman (pour Octavie seulement : Paris 2002) ou encore A. Giardina (Pise-Rome 2009[2]). Boyle se montre bien moins hardi en privilégiant le texte transmis par le manuscrit Etruscus (E) ou par un témoin de la tradition A. Cela apparaît clairement si l’on examine les trente-cinq changements apportés au texte de référence, celui de Zwierlein (nous nous fondons ici sur les versions révisées de l’édition de Zwierlein) :

Retour à une leçon de la tradition manuscrite 19
Choix différent au sein de la tradition manuscrite 14[3]
Abandon de la tradition manuscrite au profit d’une conjecture 2

Il convient d’ajouter que pour l’un des deux seuls cas d’abandon de la tradition manuscrite (v. 694), Zwierlein avait obélisé le verbe admouet transmis par E et A et proposé une conjecture dans son apparat, solution malaisée pour Boyle qui ne disposait pas d’apparat sous le texte même et devait en outre offrir un texte traduisible. Boyle ne se montre donc moins fidèle à la tradition manuscrite que pour le v. 1105, où à la suite de Giardina, il ajoute un te devant angit. Il n’est évidemment pas possible de discuter ici de tous les choix opérés par Boyle : signalons simplement que, malgré la subtilité des arguments avancés en faveur de exitia au v. 1019, où Thyeste clame son désespoir[4], la correction exilia demeure très tentante, tant ce terme correspond mieux à la situation de Thyeste – la confusion entre les deux mots s’expliquant facilement d’un point de vue paléographique.

Nous ne nous jugeons pas qualifié pour apprécier l’élégance d’une traduction rédigée en anglais. Notons du moins que l’auteur a parfois tendance à expliquer, voire à interpréter, plutôt qu’à traduire (ainsi au v. 43, où la Furie escompte que les femmes s’en prennent à leurs époux, infesta coniux devient « wife‑no‑wife »). Plus gênant est peut-être le parti pris d’introduire dans la traduction de possibles allusions métathéâtrales – idée chère à Boyle, déjà présente dans ses précédents commentaires et ici assénée dès la huitième ligne de la préface (voir aussi les p. CVI-CXIII) : au v. 254, la façon dont est rendue en anglais la question posée par le satellite à Atrée fait par exemple de ce dernier un émule de Sénèque : Quid noui rabidus struis = « What mad new plot is this ? »[5], ce qui force le sens littéral : « Quel projet inouï échafaudes‑tu dans ta rage ? » ; de la même façon au v. 788 la conclusion du messager, tota patefient mala, qu’on pourrait rendre littéralement par « Tes malheurs vont se révéler dans leur totalité », devient « the whole tragedy laid open » (où par ailleurs le futur latin n’est peut-être pas rendu de façon assez nette). Il aurait mieux valu se contenter de signaler ces hypothèses de lecture au second degré dans le commentaire.

Venons-en à présent à ce dernier volet : il s’adresse aux étudiants de tout niveau (p. 93), ce que reflètent des remarques plutôt élémentaires indiquant le sens de la locution hapax legomenon (p. 217, ad v. 302), l’emplacement du Danube (p. 237, ad v. 376) ou rappelant que l’Olympe est le séjour des dieux (p. 368, ad v. 793). Beaucoup d’observations se révéleront cependant du plus grand intérêt pour le chercheur aguerri : les aspects touchant à la syntaxe, au vocabulaire (excellente analyse de liberum au v. 63)[6], aux effets de style et de rythme, à la dramaturgie (ainsi l’utilisation de la verticalité : p. 206 et 390 ; réflexion pénétrante sur la différence de mise en scène dans l’Antiquité et aujourd’hui : p. 279), sont abordés de façon très complète. En outre, trois éléments sont particulièrement saillants : a) le rapprochement avec des ouvrages antérieurs (notament l’épisode de Procné servant leur fils Itys à son mari Térée, dans le chant VI des Métamorphoses d’Ovide) ; b) les allusions à des œuvres modernes inspirées de la pièce (par exemple Tamerlan le Grand de Marlowe ou Atrée et Thyeste de Crébillon) et c) les analyses mettant en évidence la dimension métalittéraire ou métathéâtrale de l’œuvre. Celles-ci sont surtout développées au début de la tragédie. Ainsi, aux v. 4-6, la formule (…) peius inuentum est siti | arente in undis aliquid et peius fame | hiante semper ? (« A-t-il été inventé pire qu’une soif brûlante quand on est dans les ondes, pire qu’une faim faisant sans cesse ouvrir la bouche ? ») renverrait à la pièce de Sénèque elle-même, qui rivaliserait d’horreur avec le mythe.

Dans ces trois domaines, l’apport de Boyle est certes essentiel, mais parfois contestable par ses excès : a) d’une manière générale, la recherche d’allusions intertextuelles est toujours périlleuse s’agissant de la littérature latine, qui a subi un si vaste naufrage : au v. 13, peut-on vraiment considérer que le verbe transcribor (« Je suis transféré »), prononcé par l’ombre de Tantale, est un renvoi implicite à un emploi de transcribo du poème Contre Ibis, où il est dit qu’Éaque, le juge infernal, va « transférer » les tourments endurés par les criminels de jadis à Ibis (p. 107) ? b) Les références à des œuvres modernes constituent sans doute une mine pour les chercheurs, mais à partir du moment où le commentaire est (nécessairement) sélectif, il nous semble que certaines remarques auraient pu sans dommage être supprimées, ce qui aurait abrégé le volume ou laissé de la place à des rapprochements plus cruciaux : ainsi, à propos de la fin de la pièce, Boyle relève (p. 455) que selon le fabuliste Hygin, Atrée fut tué par Égisthe, fils de Thyeste et note que cette dernière version est présente dans la tragédie d’un certain Athanase Renard (dont nous ignorions personnellement l’existence jusqu’ici), auteur d’un Thyeste en 1822. c) Nous avons déjà relevé des interprétations métalittéraires quelque peu forcées au sujet de la traduction. Certaines analyses présentées dans le commentaire appellent les mêmes réserves : si le théâtre dans le théâtre, le jeu sur le jeu est un ressort dramatique indéniable déjà largement analysé pour les comédies[7], on peut douter de sa pertinence s’agissant de la tragédie. Rappeler par ces allusions métathéâtrales au spectateur que ce à quoi il assiste est une simple pièce, n’est-ce pas saper par là même l’effet de saisissement qui est recherché avant tout (voir du reste les remarques que formule Boyle lui‑même sur la nécessité de prendre la pièce au sérieux aux p. XXIV-XXV) ? Il paraît difficile de croire que la tragédie soit le lieu de clins d’œil de ce type. Évidemment, il ne nous est pas possible de démontrer l’absence de références métathéâtrales, mais le danger d’aboutir à des surinterprétations est manifeste[8]

D’autres points sont discutables à notre sens : la chronologie interne des tragédies de Sénèque et l’hypothèse selon laquelle la pièce daterait de la fin du règne de Néron sont trop fragiles pour laisser place à tant de remarques sur « l’adaptation » par Sénèque d’expressions appartenant à des pièces ou à des œuvres prétendument antérieures, notamment Agamemnon ou le De clementia (par exemple p. 102, ad v. 2 ; p. 121, ad v. 44 ; p. 134, ad v. 79-80 ; p. 157, ad v. 136 ; aussi p. 202, 211, 339, 393 – même si Boyle demeure bien conscient qu’il ne s’agit que d’une hypothèse : voir p. 226‑227).

Vient ensuite une ample bibliographie ; elle ne saurait bien sûr être exhaustive, et est d’ailleurs présentée comme « sélective » mais l’ouvrage que P. Paré-Rey a consacré aux sententiae[9] aurait probablement pu nourrir le commentaire des p. 184-185. L’ouvrage se clôt sur trois index.

Il nous reste à proposer quelques notes de lecture plus localisées. P. XVII : le De clementia ne fait pas partie des douze œuvres de Sénèque traditionnellement qualifiées de « dialogues » ; p. XXXIII : l’Ajax d’Auguste (Suet., Aug. 85) est peut-être une simple traduction de l’œuvre de Sophocle, plutôt qu’une création originale ; p. CXXX : le point de vue défavorable de Schlegel ou de T. S. Eliot (p. XXVI) sur le théâtre romain en général et celui de Sénèque en particulier trouve un équivalent en France en la personne du très influent critique Désiré Nisard, lequel signa notamment un article intitulé « Pourquoi Rome n’a pas eu de tragédie »[10] ; p. 150 : aucune référence « Chaumartin 2002 » ne figure dans la bibliographie ; p. 279 : l’apparition d’un Thyeste hirsute et sale (v. 505‑507) évoquerait aux yeux des spectateurs anciens soit un homme affectant la mise d’un philosophe indifférent aux apprêts, soit un homme revenu des Enfers : mais ne pourrait-on penser plus simplement à un personnage arborant les marques les plus visibles du deuil, ce qui constituerait à la fois une tenue adéquate pour un homme chassé de sa patrie et une sorte de présage funeste ? ; p. 308‑309 : dans Clem. 1.1.2, l’agent de l’élection du prince n’est pas désigné ; il ne s’agit pas nécessairement des dieux.

Quelques coquilles (elles sont rarissimes) : p. 205 : lire « possible » ; p. 287 : lire « Thyestes » ; p. 451 : lire « Woelfflin » p. 490 : lire Fragmenta au lieu de Fragments dans le titre de l’ouvrage de S. Radt ; p. 498 : lire Forschungen en un seul mot ; enfin, l’article de Riemer A. Faber sur la description du palais dans Thyeste (dans Mnemosyne 60, 2007) est classé dans la bibliographie à la fois sous les entrées Faber (p. 486) et Riemer (p. 490).

Au total, nous sommes donc en présence d’un excellent travail qui enrichit la bibliographie déjà considérable consacrée au théâtre de Sénèque, sans l’alourdir inutilement puisque de nombreuses pistes prometteuses (quoique parfois hasardeuses à notre sens) sont explorées.

Guillaume Flamerie de Lachapelle, Université Bordeaux Montaigne – Institut Ausonius

[1]. Voici par exemple ce que Antonin Artaud écrit à Jean Paulhan pendant sa lecture, lors d’une cure de désintoxication, des pièces de Sénèque (lettre datée de décembre 1932) : « Je pleure en lisant son théâtre d’inspiré, et j’y sens sous le verbe des syllabes crépiter de la plus atroce manière le bouillonnement transparent des forces du chaos. (…) On ne peut mieux trouver d’exemple écrit de ce qu’on peut entendre par cruauté au théâtre que dans toutes les Tragédies de Sénèque, mais surtout dans Atrée et Thyeste » (dans Œuvres complètes d’Antonin Artaud, t. 3, Paris 19782, p. 286-287).

[2]. A. Giardina avait publié une première édition plus conservatrice à Rome en 1966.

[3]. En 777, raptum retenu par Zwierlein ne se trouvait que dans un manuscrit recentior (cod. Laur. 37.6) et s’écartait déjà des leçons ayant quelque autorité.

[4]. Vv. 1016-1019 : […] Noxiae supra caput | animae uagentur nostrum et ardenti freto | Phlegethon harenas igneus totas agens | exitia supra nostra uiolentus fluat.

[5]. Autre rapprochement entre Atrée et Sénèque dramaturge, sans incidence sur la traduction cette fois-ci, à la p. 338, ad v. 692.

[6]. Même si certains constats, dépourvus de remarques complémentaires, paraissent quelque peu gratuits et ne contribuent pas vraiment à une meilleure intelligence de la pièce ou du style de Sénèque : ainsi sur l’emploi relatif de ensis et gladius (v. 25), sur la rareté de la préposition ob dans le théâtre de Sénèque (v. 37-39) ou sur les occurrences de iuuenilis (v. 981).

[7]. Un article fondateur à cet égard fut celui de M. Barchiesi, « Plauto e il “metateatro” antico », Il Verri 31, 1970, p. 113-130 ; voir aussi par exemple J. Chr. Dumont, « Le Miles Gloriosus et le théâtre dans le théâtre », Helmantica 44, 1993, p. 133-146.

[8]. Ainsi aux v. 13-14 : Tantale déplore de subir des noua supplicia infligés par un être qu’il n’a pas encore identifié (quisquis disponis, on saura qu’il s’agit de la Furie) : sur un plan métalittéraire, cet être serait Sénèque ; v. 18 : nos quoque inclurait le public, etc.

[9]. P. Paré-Rey, Flores et acumina. Les sententiae dans les tragédies de Sénèque, Lyon 2012.

[10]. Revue de Paris 56, 1833, p. 222-241.