Silvestrelli (F.), Le duc de Luynes et la découverte de la Grande Grèce. – J. Pietri trad. – Naples : Centre Jean Bérard, 2017. – 86 p. : ill. – (Mémoires et documents sur Rome et l’Italie méridionale. Nouvelle série ; 9). – ISBN : 978.2.918887.78.2.

Le Centre Jean Bérard, dans ce petit opuscule sans prétention, nous livre un pan de vie mal connu d’Honoré Albert, duc De Luynes (1802-1867), celui de sa jeunesse passée à découvrir les vestiges de la Grande Grèce. Ce mécène, historien de l’art et collectionneur, est surtout célèbre pour avoir donné en 1862 à la Bibliothèque nationale une collection archéologique et numismatique qui constitue encore aujourd’hui l’un des fleurons du Cabinet des médailles. À vingt-deux ans, renonçant à une carrière militaire, il fut engagé par le Vicomte de La Rochefoucauld comme directeur-adjoint du Musée Charles X. Lassé, semble-t-il, par les tâches administratives, il quitta son emploi en 1828 pour partir en Italie où il avait déjà fait plusieurs voyages, notamment en 1825, année où il rencontra à Naples l’Allemand Theodor Panofka qui devait rester son ami jusqu’à sa mort. Grâce à lui, il entra en contact avec la société des Hyperboréens et contribua à la fondation à Rome en 1829 de l’Institut de correspondance archéologique qui avait pour mission d’étudier et publier l’abondant matériel archéologique qui sortait chaque jour du sol italien. Il devint le directeur de la section française de cet institut sous direction allemande, ce qui n’alla pas sans quelques tensions. C’est au sein de cet Institut que le duc de Luynes acquit sa formation d’historien de l’art et son gout pour l’archéologie. Il y déploya une intense activité éditoriale qui révéla ses talents de dessinateur et sa passion tant pour la céramique que pour la numismatique. Toute la côte ionienne de la Grande Grèce était à cette époque une terra incognita, car beaucoup moins visitée que la Campanie ou la Sicile ; c’est sans doute la raison pour laquelle le duc fut attiré dans ces contrées. Ainsi, en 1828, il commença ses premières fouilles sur le site de Métaponte, avec pour objectif d’améliorer nos connaissances de l’art dorique. Il était accompagné de l’architecte Joseph-Frédéric Debacq chargé de tous les relevés. Métaponte était bien sûr déjà connue, grâce aux descriptions faites au début du XVIe siècle par le dominicain Leandro Alberti. Par ailleurs, la découverte en 1732 des Tables d’Héraclée, publiées en 1755 par A. S. Mazzocchi, laissait penser que cette région pouvait aussi être riche en vestiges. Le temple des Tables palatines comml premières fouilles documentées furent menées en 1813-1814 par Domenico di Stefano d’Anzi dans le secteur des nécropoles. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’intérêt du Duc de Luynes pour le site de Métaponte. Il ouvrit le chantier là où les restes architectoniques étaient le plus nombreux, à l’emplacement de l’édifice qui sera identifié plus tard comme le temple A. La fouille fut vite interrompue à cause de la présence d’eau, et le chantier abandonné devint une carrière ouverte où les populations pouvaient extraire des matériaux de construction. Le Duc s’attela tout de suite à la publication mais celle-ci ne parut qu’en 1833, sous la forme d’un volume in-folio – avec de très belles planches faites pour plaire aussi aux artistes- qui en 1882 fut traduit en italien. On y trouve aussi un chapitre très nourri sur les monnaies métapontines. D’ailleurs, le fleuron qui ouvre le volume représente, dans un paysage lacustre, les deux fleuves personnifiés, le Bradano et le Basento, entourant l’allégorie de la cité représentée sous l’aspect d’une femme assise et couronnée tenant dans sa main droite une branche de laurier et dans sa main gauche des épis, attributs directement inspirés des monnaies de la cité. La reproduction de plusieurs fragments architectoniques en terre cuite polychromes, qui provenaient du temple, fut étonnante pour l’époque où le colorage des édifices antiques était loin d’être admis par les érudits toujours attachés à la blancheur immaculée du marbre…Il est intéressant de noter que la publication de cet ouvrage trouva beaucoup plus d’écho en France qu’en Italie. Après Métaponte, le duc s’intéressa à Locres où il entreprit des fouilles publiées en 1830, mais, selon l’aveu même de l’auteur,  le succès de ces fouilles ne couronna pas son entente. En 1829 il s’intéressa aussi à Velia dont il identifia définitivement l’emplacement grâce à un examen attentif des vestiges visibles en surface. Le point d’orgue de ses recherches fut sa publication en 1836 sur les monnaies incuses de Grande Grèce.

Ainsi, à mesure que passent les années de jeunesse du duc de Luynes, on découvre quels étaient les paysages et l’état de la recherche sur les sites de la côte ionienne de la Grande Grèce dans la première moitié du XIXe siècle. Cette petite biographie, bien documentée, a donc aussi un intérêt historiographique, et le parfum un peu suranné de ce milieu d’érudits antiquaires n’est pas sans un certain charme pour qui veut regarder avec complaisance ces années des premiers balbutiements de la recherche archéologique.

Jean-Luc Lamboley, Université lumière Lyon 2,  HiSoMA

Publié en ligne le 11 juillet 2019